Virus verbalement transmissibles

Je pensais jusqu’alors que les températures des sons n’existaient que dans des métaphores du style : voix chaleureuse, ton glacial ou approbation tiède. J’avais tort. Je croyais également que dans ce domaine, les seules mesures établies l’étaient en fréquence. J’étais mal informé.Il y a la M.I.V.T. (Maladie de l'indignation verbalement transmissible)

Je pensais jusqu’alors que les températures des sons n’existaient que dans des métaphores du style : voix chaleureuse, ton glacial ou approbation tiède. J’avais tort. Je croyais également que dans ce domaine, les seules mesures établies l’étaient en fréquence. J’étais mal informé.

Les trouveurs viennent, en effet, de s’apercevoir que les sons, tout comme la lumière, avaient des températures mesurables. Ces températures dont les variations ne peuvent être perçues par l’oreille humaine, ont une propriété particulière. A trente sept degrés, température de notre haleine, elles favorisent la propagation d’un redoutable virus : la M.I.V.T. (Maladie de l’indignation verbalement transmissible). Convenons que cette découverte ouvre des perspectives qui dépassent de loin les considérations purement métrologiques du sujet.
Les sons émis par notre voix ne représentent qu’une infime partie de ce qui est audible dans la nature, et c’est heureux. Car ce sont précisément ces seules émissions humaines, lorsqu’elles ne sont pas médiatisées, qui permettent la propagation du virus. Une voix enregistrée, filtrée, digitalisée ou médiatisée par quelque moyen que ce soit ne présente pas le moindre danger.

Selon nos experts gouvernementaux, il convient toutefois, en vertu du sacré principe de précaution, de lancer une grande campagne pour enrayer une pandémie toujours possible. Voici ce qu’en disent nos principedeprécautionnistes es virus:  

« Il faut être conscient du fait que les occasions d’échanges acoustiques non protégés sont encore trop nombreuses, malgré la politique volontariste de prévention engagée par les gouvernements successifs  . C’est pourquoi le train le mesures de bon sens suivant (non exhaustif) va prochainement entrer en action :

1 - Obligation de fuir les râles de souffrance ou de mécontentement, les cris de revendication ainsi que les soupirs de  l’amour et les rires d’enfants;
2 – Port obligatoire d’un casque stéréo avec appareil de lecture en position « ON », audible pour les membres des forces de prévention ;
3 – En l’absence d’appareil  de diffusion numérisée, port obligatoire du préservatif cérébral homologué aux normes européennes. Sa matière, spécialement conçue pour épouser parfaitement les contours de la solitude et de l’esprit critique, isole parfaitement des séductions du rire, de la tendresse, de la fête et de l’amour et offre une barrière éprouvée contre les appels des prosélytes de la sédition et les véhémences des obsédés de la résistance citoyenne ;
4 – En cas d’échanges incontournables dans le cadre du travail, obligation d’opérer par post-it, e-mails, synthétiseurs vocaux et autres outils offrant toute garantie de traçabilité ;
5 - Dans le cadre du temps personnel disponible : proscrire absolument les échanges verbaux directs, en tête à tête, en réunion et, a fortiori, lors de manifestations. Le plus simple étant encore d’écouter ou regarder, tous ensemble, un média reconnu d’utilité publique depuis son domicile ;
6 – L’écoute de la télévision et de la radio n’est autorisée que si le média concerné bénéficie d’une autorisation de mise sur le marché de la manipulation (AMMM).

Faute de respecter ces précautions élémentaires, le nombre de porteurs du virus va s’accroître.

La personne contaminée doit savoir qu’elle va très vite ressentir les premiers symptômes de la MVIT. Ses manifestations sont aisément identifiables. Le patient commence par éprouver un irrépressible besoin de l’autre, de sa présence, de son contact et parfois même de sa chaleur. La phase de consolidation de la maladie intervient ensuite rapidement et sans transition aucune. Le patient, atteint de manière incurable, aura un manque permanent de fraternité, de tendresse, et, dans les cas les plus pernicieux, d’amour. Il prêtera une oreille complaisante aux pires appels à la résistance ou à l’indignation. Les compromis, le hasard et les imprévus vont s’engouffrer dans sa vie le rendant sourd à notre dogmatisme, pourtant de bon sens.
Plus question pour lui de décider de ses relations ou de les planifier. Ses rapports avec les autres vont prendre une tournure affective, archaïque et imprévisible. Il se sentira engagé dans des relations d’entraides réciproques déraisonnables, puisqu’aucun contrat ne l’y obligera.  
Enfin, il finira par exprimer à haute et intelligible voix des valeurs diamétralement opposées aux nôtres, prenant ainsi le risque de transmettre le virus à des individus sains.

La personne ayant participé dernièrement à une manifestation devra se soumettre à un dépistage obligatoire car sur les millions de voix qui se sont élevées en direct, elle en aura sûrement entendu une au moins porteuse du virus de l’indignation. »

 

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