T'aurais pas du te défiler un 14 juillet, Léo

C'était l’été 93. Non ! Pas celui du 9 cube ou du raccourcissement de Louis XVI, non, celui qui a vu ton dernier pied de nez, Ferré.

C'était l’été 93. Non ! Pas celui du 9 cube ou du raccourcissement de Louis XVI, non, celui qui a vu ton dernier pied de nez, Ferré. On avait pourtant bien préparé la fête. Il faisait un franc et beau soleil et le tour pédalait son plein. L’océan répétait sa rengaine de toujours pendant qu’on attachait les lampions. Pas de frais inutiles, tout était déjà prévu : les cocardes, le bal des pompiers, la baraque à frites, le beaujolpif, les pétards de la fête à neuneu et même quelques drapeaux noirs. Tout, j’te dis, tout… sauf la marche en tiroir que tu t’apprêtais à nous exécuter pour ton  soixante dix septième été.

Pas drôle du tout ton coup de se défiler le 14 juillet. En temps normal ça nous aurait bien fait marrer, mais là on savait que « tu n’en reviendrais pas ». Sous ta crinière de vieux lion meurtri, la langue coupante comme un diamant à affûter les mots, le regard noir de la colère et les poings osseux de la révolte, c’était fini, basta, terminé. Heureusement que tu nous laissais au moins les harangues et des hymnes gravés sur des galettes comme un pain chaud « fait pour être partagé ».

Apollinaire, Aragon, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Caussimon, ils  tiraient tous une sacré gueule derrière le corbillard. C’est vrai aussi qu’ t’avais drôlement bien astiqué leurs vers. T’avais même enfilé des musiques d’enfer à leurs pieds. Des galoches à danser la carmagnole en tenant la main des filles.  On finissait par ne plus savoir qui des musiques ou des poèmes avaient engagé le vertige. On ne savait plus lesquels avaient inspiré les autres. Ce jour là ça piétinait triste malgré tout.
Remarque, on aurait du s’en douter de ce Trafalgar quand tu disais « Le jour où je ne serai plus jeune, pschuitt ! Je m’en irai. » Et puis tu ne pouvais que mal finir. Ton père s’appelait Joseph, ta mère Marie et t’avais grandi à Monaco; ça ne s’invente pas des trucs pareils. En clair, t’avais rien pour toi, Léo, tu ne pouvais que clamser à 33 ans ou devenir une graine d’ananar.
Enfin ! On est quelques uns encore à nous souvenir que « tu nous attends. »

Allez ! Redis-nous encore ce truc qui réveille et fait dresser le poil, depuis la turne où tu as enfin trouvé l’éternité. Il est plus nécessaire que jamais.

"Il n’y a plus rien.

 ...Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras ! La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis. Vous avez le style du pouvoir. Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes, comme si vous parliez à vos subordonnés, de peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu’on vous montre du doigt, dans les corridors de l’ennui, et qu’on se dise : "Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper.
" Soyez tranquilles ! Pour la reptation, vous êtes imbattables ; seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore... Vous voulez bien vous allonger mais avec de l’allure. Cette "allure" que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière, et quand on sait ce qu’a pu vous coûter de silences aigres, de renvois mal aiguillés, de demi-sourires séchés comme des larmes, ce ruban malheureux et rouge comme la honte dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage.
Je me demande comment et pourquoi la Nature met tant d’entêtement, tant d’adresse et tant d’indifférence biologique à faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères, depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires jusqu’aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire, dans votre grand monde, à la coupe des bien-pensants.
 Moi, je suis un bâtard. Nous sommes tous des bâtards. Ce qui nous sépare, aujourd’hui, c’est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil, sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé. Soyez tranquilles, vous ne risquez, rien Il n’y a plus rien. Et ce rien, on vous le laisse ! Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez, Nous, on peut pas."

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.