En 14, ma grand-mère cette héroïne

Je l’imagine, lui, scruter sa maisonnée à la lueur de la lanterne sourde, elle d’abord, la courandière de baraganes, la mère de ses petits. Elles s’étirent sans fin les années de guerre qui floutent les visages les plus chers.

 © Fonds perso Jonasz © Fonds perso Jonasz

 

 

Je le vois extirper son livret militaire de la musette, se saisir de la photo qu’il y a serrée bien à l’abri des sanies et de la boue, la contempler, puis s’adosser commodément au parapet, les yeux clos pour mieux asservir ses souvenirs. Deux ans et demi sans la moindre permission de détente. Les soirs d’accalmie où l’on peut trouver le répit en de tendres divagations doivent être rares au fond de la tranchée.

Elle dit dans ses lettres que vendanges et moissons ne sont pas à l’abandon. Mais comment accomplit-elle les travaux alors que le cheval a été réquisitionné par l’effort de guerre ? Quand trouve-t-elle le temps de s’occuper des enfants, le temps de lui écrire comme elle parle ?

Je l’imagine, lui, scruter sa maisonnée à la lueur de la lanterne sourde, elle d’abord, la courandière de baraganes, la mère de ses petits. Elle est une de ces femmes qui, parmi des millions, goûtent aux joies de la monoparentalité depuis de longs mois. Il passe ensuite en revue les visages des enfants, dont un qu’il n’a jamais pris dans ses bras. Elles s’étirent sans fin les années de guerre qui floutent les visages les plus chers.

Les baraganes sont des poireaux sauvages qui poussent entre les rangs de vigne au printemps. Sa « courandière » a arpenté les coteaux pour en faire des bottes qu’elle a été vendre au marché de Cadillac ; les ainés l’accompagnant parfois. Elle a du en vendre des cageots pour pouvoir payer et lui envoyer la carte postale où la nichée trône sur son trente et un, regards fixés sur lui.

De ce geste d’amour, il nous reste la relique craquelée qui ne l’a pas quitté de la guerre. Les prunelles si vivantes qui y sont fixées se sont éteintes depuis longtemps. Mais les femmes de la famille se racontent de génération en génération l’histoire de cette photo que la courandière de baraganes fit réaliser à grands frais par le photographe de Cadillac.

C’est la commémoration silencieuse de l’héroïsme ordinaire des femmes.

 

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