Le naufrage du "Macronia"

L’équipage du Macronia, une frégate de 300 tonneaux armée en course et en marchandises, observait avec inquiétude enfler une tempête dont l’arrivée aurait du être prévue par les prévisionnistes bornés de l’amirauté.

Naufrage © Jonasz Naufrage © Jonasz
L’équipage du Macronia, une frégate de 300 tonneaux armée en course et en marchandises, observait avec inquiétude enfler une tempête dont  l’arrivée aurait du être prévue  par les prévisionnistes bornés de l’amirauté.  Mais ces derniers étaient trop engoncés dans leur suffisance, trop englués dans des dogmes enseignés à Maistrance. Même un puissant bredindin n’aurait pu alléger le poids de leurs certitudes.

A la vue des nuées ardentes qui montaient du septentrion, le capitaine dut, la rage au cœur,  rengorger sa morgue habituelle. Il n’aimait rien tant que l’arborer ostensiblement quand il observait goguenard depuis la dunette ceux qui ne sont rien reprendre, épuisés, le chemin de la cale à cordages, de la soute à vivres, des cabestans et des pompes à bras sans avoir rien obtenu de lui. Et ce, sans importuner, bien sûr, les ci-devants poudrés se prélassant dans les hamacs du gaillard d’arrière.

Dans leurs têtes courbées, les matelots de rien,  tristesse du réveil,  devaient toujours retrouver la défaite du quotidien au rythme lancinant des ordres à la manœuvre des boscos. Dans le secret du poste de commandement, le pacha, lui,  ne se tenait pas de joie et hurlait d’une voix de fausset en esquissant quelques entrechats à chaque avancée notée au cap compas. Faire rendre  gorge aux mutins lui procurait toujours une exquise jubilation. Il imaginait sans difficulté les enfants des matelots sans spé, regarder avec mépris leurs pères rentrés à terre après avoir abdiqué devant la force brutale des aides du bosco, des pères ayant perdu honneur et dignité. Pire, des pères humiliés mais qui jamais ne s’accommoderaient de la veulerie et de la honte.

Il y avait comme le début d’une lueur derrière cette tempête montante. Le capitaine et son carré d’officiers allaient peut-être désormais être contraints d’abandonner le commandement à un équipage qui redressait la tête.

« Il aurait fallu prendre à temps la mesure du risque encouru quand un équipage sent venir la perte de l’estime de soi. Surtout lorsque les mauvais coups viennent taper sur la douleur encore cuisante de traitements méprisants opérés par une maistrance sans cals aux mains. » Ainsi soliloquait amèrement un quartier-maître du pont supérieur.

Les constats sur l’incompétence, les coups tordus et le cynisme du carré des officiers, le filtrage de l’intoxication entretenue par le pacha, ne suffisaient plus. Il y avait comme de l’impatience dans l’air, de l’envie d’en découdre avec des leviers inédits qu’il était urgent de tester règlementairement pour mener à bien la saine mutinerie naissante.

Ce n’était pas un hasard si l’actualité de l’escadre  était devenue  irrespirable sur les questions de bizutage,  de perms, de pinards, de rata et de port de naissance. La mutinerie rentrée qui ne venait pas à cause des risques encourus,  renforçait le sentiment de frustration honteuse des matafs.  Ce qui égayait au plus haut point le capitaine pacha qui adorait humilier ceux qui ne comprenaient rien ou refusaient la logique mortifère des navigations au long cours au seul péril des rameurs aux mains calleuses.

Aucun galonné n’avait vraiment compris que  le mépris entrainait rarement de l'apathie mais souvent au contraire, sentiment d’impuissance aidant,  un désir de vengeance, une révolte implacable, avec ses risques de violence.  Les matelots lambda, eux,  l’avaient bien compris qui étaient en train d’expérimenter petit à petit  la  redoutable efficacité de l’insoumission sans violence pour se rincer de l’avilissement. Il ne s’agissait pas pour les soutiers de laisser une date dans l’histoire de la marine mais de briser simplement le cycle des affronts aux besoins humains.

Ceux qui ont pratiqué, laissé faire ou promu l’humiliation comme mode de gouvernement ont glissé dans les gouffres amers de l’oubli. Nul d’entre eux n’a laissé son nom dans l’histoire. Le mépris infligé à un équipage qui souque ferme sous les quolibets de la chiourme finit toujours mal.

Les éléments en furie fournirent un appui complice à la mutinerie lorsqu’elle éclata. La tempête  naufragea ce triste bâtiment en le disloquant sur les écueils du détroit de la Finance ou des vagues scélérates eurent définitivement raison de lui. Tout l’équipage fut sauvé.

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