De quoi Eric Zemmour est-il le nom ?

Ses ventes explosent. Sa plume interpelle. Son érudition fascine. Son Amour de la France intrigue. Son obsession de l’islam interroge aussi. Force est de constater que la plume de Zemmour séduit, au-delà de ses incartades télévisuelles. Tentative d’analyse de celui qui se décrit comme « Français juif » et se flatte d’être « le porte-parole du pays réel », jadis loué par Maurras.

« Mélancolie française » en 2002. « Le Suicide français » en 2014. « Destin français » en 2018. 3 ouvrages, 2 succès. La France semble est au cœur de la pensée d’Eric Zemmour. La lecture de ces titres suppose que l’auteur se fait le témoin acéré de la déréliction présumée de son pays sur une perspective de longue durée.

Le visionnage de ses passages télévisés renseigne à la fois sur les racines intellectuelles et la méthodologie employée par Zemmour.

Le polémiste semble reprendre à son compte 3 traditions intellectuelles :

 1. Le courant essentialiste de l’historiographie française, dans la lignée de Renan, où Zemmour érige son concept, « la France », en sujet historique autonome, transcendant et indépassable au-delà de toute autre considération.

2. L’école réaliste des relations internationales, qui analyse en priorité la réalité en termes de rapports de forces bruts.

3. L’approche psychologique et individualiste dans l’étude des personnages et des faits historiques, où l’anecdote l’emporte souvent sur le contexte pour décrire et expliquer les événements.

 

1. Au début était la France

La France est un tout et Zemmour est préoccupé par son déclin séculaire.

D’emblée, le polémiste dresse un portrait magnifié de la France et de sa puissance passée. Il conte les péripéties et les vicissitudes d’un peuple, pour mieux en souligner les gloires, et exalter la grandeur de la patrie.

Les racines de la puissance française sont claires : d’abord sa natalité, qui engendre une armée nombreuse (hard power) et la diffusion de sa langue (soft power) dont Zemmour en fait remonter l’apogée et la pureté à Racine (XVIIè s.).

Ensuite son attachement au christianisme catholique. « La France a l’Evangile dans le sang » a-t-il coutume de répéter, citant André Suarès. La pensée de Zemmour est cohérente de ce point de vue. Le Christ a fait le Roi, le Roi a fait l’Etat, l’Etat assure paix et prospérité aux Français.

Mais un christianisme catholique (du grec katholikos, universel), synonyme d’ordre, de hiérarchie, et par définition d’universalité, par conséquent d’hégémonie potentielle, et donc de puissance terrestre nécessaire.

Zemmour est le chantre d’une France éternelle, puissante, populeuse, conquérante, ralliée derrière une figure tutélaire, un Roi par exemple, ou un général, ou un empereur. Cette conception ethnocentrée pose le principe de la logique zemmourienne : hors de (sa) France, point de salut.

Ce faisant, il emprunte à Ernest Renan sa définition de nation comme « principe spirituel », entité stable aux caractéristiques immuables héritées à travers les époques, un peu à l’image de massifs montagneux. Il omet juste que la nation de Renan est fondée sur la contractualisation entre ses membres, et non sur l’application d’un schéma mythifié. De la même manière que les Anciens glosaient sur l’âge d’or en Grèce ou la Rome-Ville éternelle du temps de leur grandeur, les Modernes développèrent des concepts analogues pour édifier les époques et les sociétés de leur temps. Zemmour marche dans leurs pas, sans réserve.

Telle est la France idéale de Zemmour. Ses derniers âges d’or remontent à Richelieu et à Napoléon. Une époque où la France était la « Chine de l’Europe », son pays le plus peuplé.

Mais la France est menacée de toutes parts, surtout depuis le départ du général De Gaulle, en 1969. La décadence arrive et ses causes sont bien désignées : la religion de l’argent qui développe le consumérisme et l’individualisme. Celui-ci induit le relativisme culturel et moral, permet l’irruption des femmes dans la société, la dévirilisation du pouvoir, l’arrivée du multiculturalisme qui met fin au monopole des valeurs judéo-chrétiennes. En politique, l’homme d’Etat cède du terrain aux femmes, aux journalistes et aux juges. Richelieu et sa raison d’Etat doit faire place à Victor Hugo et ses sentiments. Veut-on instituer un gouvernement moral, et bientôt l’Etat doit céder sa souveraineté et passer des compromis funestes. Avec l’Europe, puis avec ses élus locaux, et bientôt sa société civile. Le pouvoir se dissout progressivement dans la haine de soi et le refoulement de l’héritage national.

Et la France de Zemmour a deux ennemis mortels : la femme et l’islam.

Pour la femme, Zemmour dresse un parallèle avec la France du 18ème siècle, où les courtisanes ont pris le pouvoir à la Cour de Louis XV, annonçant la chute prochaine de la monarchie absolue. Le sentimentalisme féminin, la dévirilisation de la société, le moralisme appliqué en politique, signe l’arrêt de mort de toute forme de pouvoir.

Il révèle que la Révolution a mis fin à cette féminisation du pouvoir qui rongeait la France. Il invoque d’abord Rousseau, qui s’y est attaqué sur le plan intellectuel, puis Robespierre, qui a dégagé le paysage politique, avant de permettre à Bonaparte de graver la primauté de l’homme dans l’airain du Code civil. La société de Zemmour doit être bâtie sur la primauté du masculin, sous peine de mort.

Concernant l’islam, Zemmour s’extrait de la vénération de la France comme entité transcendante et éternelle pour entrer dans le domaine des relations internationales. Et à ce titre, le polémiste se révèle sans le dire un parfait propagateur de la théorie du « choc des civilisations ».

 

2. La confrontation millénaire de l’Occident chrétien et de l’Orient musulman

L’Histoire de France de Zemmour semble s’apparenter à celle de Michelet ou de Guizot dans la mesure où elle aspire à trouver une cohérence sur plusieurs siècles.

La quête du peuple vers la Liberté constitue la matrice de Michelet. L’établissement d’une civilisation chrétienne ouverte sur le monde est celle de Guizot.

Pour Zemmour, c’est la lutte millénaire de l’Occident chrétien catholique contre l’Orient islamique fondamentaliste.

Le récit historique de Zemmour est absolument cohérent et implacable. L’histoire est une succession de rapports de force dans leur expression la plus brute. Dans l’action publique, toute forme de sentiment ou de morale est un signe de faiblesse à proscrire, sous peine de disparition prochaine.

Richelieu a eu raison de réduire les protestants car l’Eglise devait l’emporter. Napoléon a eu raison de museler la presse car la France devait rayonner. Pétain a eu raison de collaborer car les juifs (français) pouvaient être épargnés. La fin (« la France ») justifie les moyens (tout est permis à celui qui détient l’autorité légale).

Pour Zemmour il ne peut exister qu’une vision optimale de la France : celle de l’empire carolingien, puis du royaume de France, érigée en fille aînée de l’Eglise. Le Roi et l’Eglise apportent ordre et vertu au milieu des peuples et des époques barbares. La France peut alors rayonner sur l’Europe, avant d’être confrontée à un nouvel ennemi mortel : l’islam. Zemmour reprend la thèse d’un historien, René Grousset, plaçant les croisades au cœur d’un affrontement millénaire entre religions monothéistes, qui annonce le « choc des civilisations » de Samuel Huntington.

Pour ce courant, point de mesure, seulement des concepts irréductibles qui ne peuvent que s’opposer et se détruire. D’un côté, une « Chrétienté », forcément catholique (« universelle »), dont on masque les schismes et les divisions internes pour ne pas l’affaiblir en tant que concept. En face, un « Islam » non moins réductible, qui a vocation à basculer dans un expansionnisme agressif détruisant tout sur son passage. Les périodes et les territoires de coexistence pacifique entre religions et de développement culturel intense (en Sicile, en Andalousie, en Egypte) sont au mieux relégués au rang d’accidents de l’Histoire, ou au pire absolument niés.

Eric Zemmour semble obsédé par l’islam. Il le voit comme un système social et intellectuel étranger aux conceptions judéo-chrétiennes, ayant pour unique vocation de s’imposer de gré ou de force, tôt ou tard, sur l’ensemble de la sphère occidentale, voire du monde. Nonobstant son caractère extrêmement composite (pas de clergé centralisé, existence d’écoles et de courants très divers et souvent rivaux entre sunnisme, chiisme, soufismes…), il préfère réduire l’islam au seul fondamentalisme d’inspiration wahhabite, certes extrêmement violent et sectaire mais aussi très minoritaire et confiné à la seule péninsule arabique depuis son émergence au 18ème siècle.

Il lui oppose un christianisme catholique dépositaire de la seule civilisation qui vaille : celle de l’Occident. Ce faisant, il gomme la pluralité des christianismes. Il ignore par exemple la contribution du protestantisme à la modernité et à la rationalité qui furent à l’origine de la révolution industrielle. Il absout également l’existence de courants religieux radicaux, violemment sectaires et rétrogrades, au nom de sa théorie qui doit forcément opposer un Occident chrétien civilisé et un Orient musulman barbare.

Ce faisant, il préfère le pouvoir catholique, temporel, centralisé, à vocation universel (katholikos) donc forcément expansionniste, au message christique originel, bien trop pacifiste et moral pour pouvoir s’imposer dans le monde violent livré à la barbarie qu’il nous décrit.

Il situe le début de la confrontation implacable et sans merci aux premières Croisades, et dresse le fil rouge de l’histoire européenne selon un angle quasi-millénariste. L’installation en France de populations de culture musulmane originaires d’Afrique et du Moyen-Orient, effectué à l’initiative d’un gouvernement français aveugle à cette guerre de civilisation, n’en serait que l’ultime épisode, annonciateur de la prochaine guerre civile en France, et l’émergence avant 30 ans d’un califat islamique en métropole.

Car la France est le pays de la guerre civile. C’est une des thèses majeures de l’auteur. Bourguignons contre Armagnacs, Catholiques contre Protestants, Républicains contre royalistes, dreyfusards contre anti-dreyfusards, gaullistes contre communistes (il oublie les chocolatines contre les pains au chocolat), la France ne peut s’empêcher de se déchirer régulièrement et violemment. Et Zemmour l’annonce sans le dire comme une prophétie auto-réalisatrice qui la terrifie autant qu’il la proclame : la prochaine guerre civile aura lieu, en France, contre la colonisation qu’il évoque tout le temps sans jamais la nommer. Sa théorie serait ainsi confirmée. CQFD.

Cette perspective n’est pas sans rappeler les discours et les pratiques des néo-conservateurs américains, qui ont réussi à déclencher des conflits en Afghanistan et en Irak depuis 2001, et de l’extrême-droite israélienne, qui a détruit depuis 1994 les espoirs de paix, de l’assassinat d’Yitzak Rabin à la colonisation sauvage en Cisjordanie. La prose de Zemmour est implacablement réaliste, logiquement infaillible. Les conséquences de ses propos le seront tout autant.

 

3. La force du destin individuel

Eric Zemmour aime à mettre en perspective les destinées individuelles en regard aux grandes tendances de l’Histoire. Il ne néglige pas non plus la force du micro-événement. L’incidence de la psychologie individuelle sur les grands faits historiques.

Un exemple frappant : Philippe Pétain. L’homme qui souhaitait marcher sur Berlin et occuper l’Allemagne en 1918 et qui, parce qu’il ne fut pas écouté par Clemenceau, pleura en devinant que l’Allemagne prendrait sa revanche un peu plus tard.

Philippe Pétain qui en 1940 posa sur sa table de chevet un livre sur la bataille d’Iéna, défaite prussienne contre Napoléon qui provoqua l’émergence du nationalisme allemand, afin de préparer le retour de la France parmi les grandes nations.

Philippe Pétain toujours qui en 1942, refusa de rejoindre les Alliés fraîchement débarqués en Afrique du Nord, car… il avait peur de l’avion.

De la même manière, lorsqu’il répète que les premiers ralliés à De Gaulle appartenaient à l’Action Française… sans préciser que l’immense majorité de ses membres (Maurras le premier) applaudit à la fois Munich et Pétain.

Certes, les événements micro-historiques sont historiques. Ils ont leur place dans le récit des Hommes. Mais si l’on veut être honnête, il faut les prendre tous en compte. On ne peut pas tirer de conclusions avec des anecdotes sorties de leur contexte. Les récits historiques sont certes des reconstructions, mais le devoir de l’honnête homme n’est-il pas de rapporter le maximum de faits remarquables pour en laisser juger librement et sereinement son lectorat ?

Zemmour oppose souvent à ses contradicteurs qu’ils font œuvre de propagande. C’est toujours possible. Mais ne mettre en évidence que certains faits, au détriment d’autres de même envergure, n’en est pas moins appréciable comme un travail politique à la légitimité intellectuelle discutable. M. Zemmour fait le choix de sélectionner des faits, il se place dans la lignée des historiens romantiques. C’est séduisant, intéressant, même passionnant lorsque c’est bien écrit, mais cela ne peut constituer en tant que telle une œuvre d’érudition définitive. Encore moins la source d’une doctrine politique sérieuse.

Cette perspective micro-historique est intéressante pour ce qu’elle révèle de l’auteur. Comme il le dit lui-même, les hommes sont le produit de leur génération.

Eric Zemmour est certes le « français juif descendant de Berbère » comme il aime le rappeler lui-même. C’est aussi le produit de la méritocratie républicaine, lui le petit garçon de Drancy ayant grandi dans une banlieue populaire, et ayant failli (de peu) intégrer l’ENA. Même s’il n’en parle pas, il doit très certainement être à jour de ses obligations militaires, tant l’armée est importante selon lui pour asseoir la puissance de la France.

Mais en cette fin de décennie 2010, à l’heure d’internet, de l’argent-roi, de la mondialisation et des réseaux sociaux, dans une société où ce qui est spectaculaire est payant et inversement proportionnel à son utilité intrinsèque, où se place Eric Zemmour ?

Chroniqueur sur la télé publique, puis privée, éditorialiste pour la presse, intervenant régulier dans les radios publiques et privées, il existe parce qu’il dérange. Il a compris qu’il n’y avait pas de place pour la pensée consensuelle, le créneau étant saturé. Il a compris que ses clashs chez Ruquier étaient davantage vus que ses longues chroniques dans le Figaro. Alors qu’a-t-il fait ? Il a creusé son sillon là où la terre était meuble. Il a renforcé sa culture historique et pas n’importe laquelle. Il s’est approprié des penseurs oubliés de droite : Maurras, Péguy, Bainville.

Il a commencé à remplir les salles. Son Suicide s’est vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires. Son Destin approche les 200 000. Le déclinisme a la côte depuis Nicolas Baverez (la France qui tombe, 2003), et Eric Zemmour l’a très bien compris. Il a occupé un espace laissé vacant.

Lui qui aime répéter que les premiers résistants à Londres étaient de l’Action Française, et se flatte d’être un porte-parole du « pays réel » cher à Maurras, a choisi son marché. Il faut reconnaître que c’est un calcul économique payant.

Tant qu’il ne vendait rien, la parole était libre et son visage revenait souvent. Depuis, les clashs, les condamnations et la proximité révélée avec certains politiques le rangent davantage du côté des idéologues que des journalistes.

Son public fidélisé applaudit chacune de ses publications et de ses apparitions. Il construit patiemment sa figure de résistant. De victime du système. Il adore élever la voix devant ses contradicteurs. Leur couper la parole. Leur répéter qu’ils n’ont rien compris. Cela fonctionne face à des journalistes ou des personnalités politiques, qui n’ont pas le degré d’érudition du polémiste. Cela fonctionne moins avec des historiens, son débat avec Patrick Weil l’a révélé. Eric Zemmour n’aime pas les historiens et s’évertue à répéter qu’ils se trompent tous. Soit. M. Zemmour n’aime rien tant que de fustiger la « propagande » de ses contradicteurs qui lui parlent de valeurs. Les valeurs, et plus encore la morale, sont pour Eric Zemmour un danger mortel pour la France. « Moraliste ! » est une exclamation/accusation qui revient souvent.

Zemmour regrette la France des années 1960-70, comme il garde un regard tendre et nostalgique sur son enfance, et dénonce la haine de soi qui est venue ronger la société.

Peut-être cherche-t-il à expurger sa propre haine de soi, lui le « français juif descendant de berbère » assimilé, qui a cherché à tout prix à devenir respectable, quel qu’en soit le prix, par orgueil comme par amour pour son pays. Lui qui a cherché à servir son pays et a échoué à deux reprises d’intégrer l’ENA. Lui qui a tout fait pour se faire tolérer, puis respecter et maintenant admirer par la France, fut-ce t’elle réduite aujourd’hui à sa fraction la plus réactionnaire, catholique et raciste.

Mais nous sommes dans une médiacratie et sans doute cette haine de soi est aussi dérangeante que rentable, au vu des revenus que lui procurent ses ventes. Et puis quelle importance, vu que ce monde a perdu toute boussole, mis à part celle de l’argent ? Eric Zemmour a sans doute raison d’écrire comme il crie, et de parler comme il aboie, de rire de manière aussi démonstrative à la télé.

La stratégie se révèle payante. Eric Zemmour est un pur produit de la société du spectacle qu’il fait semblant d’abhorrer. Sa micro-histoire est une réussite personnelle. Il vend à bon compte assez de culture historique pour briller en soirée, fait frissonner le bourgeois confortablement installé dans son fauteuil et offre le visage rassurant du sachant, à défaut de pouvoir proposer des solutions concrètes.

Un miracle, conclut-il parfois, vient souvent au moment le plus dramatique de l’histoire du pays, pour sauver la mise. On a envie de le croire. Ne serait-ce que pour le voir esquisser un regard d’espoir et d’optimisme pour la France qu’il dit tant aimer.

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