Les 3 France

Petit billet à la manière de Zola, auteur de "Comment on se marie" et "Comment on meurt" à la fin du 19ème siècle, sur la façon dont les projets d'aménagement du territoire et de développement local sont portés aujourd'hui, dans la France du 21ème siècle.

La France d’en haut

 Bienvenue dans la France qui gagne. La France qui brille. La France de dessus.

Tout le monde se connaît. Tout le monde se côtoie. Tout le monde se couvre.

Un projet de la France d’en haut est forcément pharaonique, forcément sublime, forcément aidé par tous. Ministres, préfets, présidents de région et de département se bousculent pour venir financer ce projet à coups de millions d’euros. Même s’il se révèle ruineux à terme. Le jour de l’inauguration, le battage médiatique est total : tous les relais d’opinion sont mobilisés pour couvrir l’événement permettant aux élites de briller.

Les courtisans se pressent à la cour des Grands et ramassent avec avidité les miettes qui tombent de la table des puissants, s’imaginant à leur place sans pour autant en avoir la stature. Ainsi va la vie, douce, calme et voluptueuse, sans peur du lendemain, de la France d’en haut.

 

La France du milieu

 Voici la France qui se lève tôt, qui travaille dur et produit les richesses du pays. Ici on respecte la Loi, on travaille dur, on cotise, on paie les impôts, on essaie de vivre mieux, on se sacrifie pour que ses enfants vivent mieux. Voici la France des petites villes, des centres industriels, la France qui bosse et entreprenante, celle qui veut avancer, entre le gaspillage d’en haut qui l’agace, et le prétendu laisser-aller d’en bas qu’elle exècre.

Le projet qui émerge dans cette France du milieu est pensé, travaillé, réalisé avec la plus grande rigueur technique et financière. Ici on respecte les règles et on se veut exemplaire. On a besoin d’être aidé. On fait alors la demande en bonne et due forme. Les élus et les administrations se penchent distraitement sur la question, et attribuent en général quelques subsides, louant la valeur travail et trouvant une occasion de valoriser leur action décisive pour la bonne réalisation du projet. Les inaugurations se font en général discrètes. Les élus sont parfois présents, mais pas toujours. La presse qui relaie l’information est essentiellement locale. Ici on travaille, on gagne de l’argent, on avance, sans trop faire de chichis. On profite un peu de l’instant présent, mais on pense surtout au lendemain, car rien n’est définitivement acquis.

 

La France d’en bas

 Qui connaît cette France anonyme ? Invisible, vidée de ses habitants, ou de la volonté d’y vivre. La France d’en dessous. Espaces ruraux délaissés ou zones urbaines relégués aux confins de l’état de droit et aux marges d’un Etat-providence en voie de disparition, ce pays souffre quotidiennement. Tout y est difficile : grandir, s’éduquer, trouver un travail, épargner, vieillir dignement. Bref, vivre est un casse-tête quotidien.

Quand un projet émerge de ces territoires en marge, pour tenter de changer un peu les choses, tout est difficile. Il s’agit souvent d’un projet simple, pas toujours abouti sur le plan technique par manque de moyens humains, mais au bon sens évident et à l’intérêt général clairement avéré. Son budget, en général très modeste, doit souvent faire appel à la solidarité publique pour être viable. Les quelques collectivités et services de l’Etat sollicitées tardent souvent à répondre, et rechignent longtemps avant de verser non sans une certaine condescendance les quelques centaines d’euros nécessaires au bouclage du budget.

Quand le projet finit par se faire, souvent avec le retard liés aux délais de l’administration, et avec le risque permanent de voir disparaître l’entreprise chargée de faire les travaux, parce qu’on a choisi la moins chère et qu’elle se révèle parfois trop fragile pour assurer ses commandes.

Quand inauguration il y a, cela se fait dans la plus grande discrétion. Aucun grand élu, à peine un petit entrefilet dans la presse locale. On sait bien que ce projet ne changera pas le monde, ni le quartier, qu’il ne fait au mieux que ralentir un peu la fragilisation du territoire. On n’a pas trop le moral, mais on espère toujours qu’un miracle se produise. D’ailleurs, beaucoup vont jouer au loto ce soir. L’espoir fait toujours vivre dans la France du sous-sol.

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