Corona Virus: la leçon est rude, l’avenir est incertain

Pandémie COVID-19. Les certitudes en béton se sont effondrées comme un château de cartes. L’heure des questions est arrivée ! Que les grandes interrogations s’ouvrent ! Bien sûr l’échafaudage théorique « néolibéral» s’effondre. L’état et les services publics affichent leur importance capitale, mais les « maîtres de la bourse » ne se résigneront pas facilement à perdre leurs privilèges.

Corona Virus: la leçon est rude, l’avenir est incertain 

José Muchnik 

Traduction de l’espagnol (Argentine) Viviane Carnaut 

 

Assez d’arrogance !… 

… pardon pour la sincérité, le prix de vies, mais il fallait cette claque pour nous couper l’herbe sous le pied. Assez d’arrogance ! Nous en sommes là, humains courant le cul à l’air. Nous pensions tout connaître, tout dominer, nous avons mis un pied sur la lune, séquencé des génomes, transplanté des peaux et des reins, appuyé sur des boutons nucléaires, assassiné des tortues et des baleines, contaminé les mers et les prairies, et voilà où nous en sommes. Assez d’arrogance ! Nous nous sommes trompés, la vie est autre chose. Nous n’étions pas les maîtres du monde ! Qu’un simple petit animal qui devait se contenter de vivre en harmonie avec les autres créatures. Les certitudes en béton se sont effondrées comme un château de cartes. L’heure des questions est arrivée ! Que les grandes interrogations s’ouvrent ! Assez de serials opinioners  et de vérités réchauffées ! 

La pandémie assassine est un livre ouvert… 

… un vaste théâtre, une magnifique mise en scène de la nature humaine. La ville est déserte, la société une bulle qui apparaît dans toute sa splendeur, des millions de gens barbotant dans des mondes parallèles. De nouveaux héros: infirmiers, médecins, brancardiers, chauffeurs d’ambulance, personnel de nettoyage, personnel de maintenance…et aussi boulangers, primeurs, caissières des supermarchés, agriculteurs, paysans, camionneurs sans possibilité de manger ni de se laver sur les autoroutes… 

Un monde moins virtuel que l’on croyait… 

… un monde de chair et d’os se révèle essentiel, des milliers de mains entubant des patients, désinfectant les hôpitaux, pétrissant le pain, confectionnant des masques…Des milliers de mains travaillant, des mains pour un salaire minimum et des emplois précaires, organisant la résistance pour que la vie continue. Terminator- Revelator révèle une société écartelée, pas seulement entre les exclus et les inclus, la trame est beaucoup plus complexe, des centaines de bulles cohabitent dans le même fromage du neolibéralisme / « destructivisme ». Les bulles s’affaiblissent, explosent, le fromage et le modèle perdent leur structure, ainsi que ceux qui manipulent le couteau. 

Ils ne se résigneront pas facilement à perdre leurs privilèges. 

Le confinement réduit l’espace, donc il épaissit le temps, nous pouvons alors sortir, pas vers la rue mais vers l’intérieur. Ne plus patiner à la surface, s’arrêter ici, tenter d’entrer en soi. Cesser de courir, d’être ébloui par des faux modèles. Bien sûr l’échafaudage théorique « néolibéral» s’effondre. L’état et les services publics affichent leur importance capitale, et l’afficheront dans l’après Corona, mais les « maîtres de la bourse » ne se résigneront pas facilement à perdre leurs privilèges. Tout change, rien ne change, les cavitations intellectuelles ne font pas tourner le vin. Le capitalisme continuera à fermenter, le Corona Virus ne le mettra pas à genoux, le grand centrifugeur continuera à nous sortir le jus, à distiller les moûts, à jeter les peaux fatiguées. Un humanisme solidaire n’adviendra pas non plus pour remplir nos verres comme du café instantané. Nous continuerons à uriner sur les pages blanches des cahiers désorientés. Mais ne faisons pas les idiots, ne continuons pas à faire semblant. L’heure des signes et des questions a sonné, essayons de les entendre. 

Un monde dans lequel 1% de la population détient 50% des richesses est-il viable ? 

Il faudra une démocratie ascendante qui remette en cause, nos manières de vivre en société, nos rapports aux autres, nos pratiques de consommation. Trente jours de confinement ! Les faux messies et les faiseurs d’opinion fleurissent, les grandes catastrophes ont toujours été un terrain fertile où germent les prophètes. Un grand silence, c’est ce qu’il faudrait, un grand silence qui permette de sortir de l’étourdissement, des discours troubles, d’en finir avec la contamination et la manipulation du langage. Solidarité ! Aimons-nous les uns les autres, était-ce trop demander? Pourrons-nous être solidaires les uns des autres ? En finir avec les creuseurs de crevasses, les bâtisseurs de murs, les prédicateurs de haine… J’ignore comment accéder à la solidarité, mais ça vaut la peine de s’interroger, si chacun ne s’extraie pas de ses propres égoïsmes, vanités, nous répèterons la sentence, nous ne sortirons pas de la préhistoire de l’humanité. Quand Terminator-Revelator s’en ira, la crise sanitaire sera passée, viendra la crise sociale/économique, sans solidarité nous nous mangerons les uns les autres, avec une petite différence: le cannibalisme s’aggravera dans chaque pays et dans les relations internationales. Un monde dans lequel 1% de la population détient 50% des richesses est-il viable ? Un monde dans lequel un fonctionnaire de l’ONU gagne en moyenne en un an ce qu’un travailleur du textile bengalais ne peut espérer gagner dans toute sa vie, est-il viable ? Un monde dans lequel des milliers d’immigrants se noient en Méditerranée ou meurent de soif dans le désert du Sonora, est-il viable ? Est-ce notre monde ? Est-ce un monde pour des humains ? Dans quel monde voulons-nous vivre ? Ou bien de nouvelles formes de coordination et de solidarité s’organisent d’une échelle locale à l’échelle internationale pour affronter « le jour d’après », pour qu’un nouveau mode de relations entre les hommes et avec la nature voit le jour, ou bien les guerres seront encore plus destructrices et la Terre à chaque fois moins vivable. Ou bien nous serons capables d’initier l’ère de la solidarité humaine ou l’histoire se répètera une fois de plus. Ceci n’est pas une prophétie, mais un simple avertissement. 

Au nom du « Libre Marché », on a justifié des injustices sociales qui ont tué et tueront bien plus que le Corona Virus 

Face à Terminator-Revelator qui menace de nous liquider, resurgit notre fibre animale. La liberté individuelle érigée en paradigme de nos sociétés, mérite un examen de conscience ; elle n’existe pas dans l’absolu, elle est toujours en résonnance avec des dynamiques collectives, des croyances, des valeurs et des cultures différentes. Face au Corona Virus la fourmilière réagit, nous sentons que nous ne pourrons pas nous en sortir tout seuls, nous nous sauverons tous ensemble ou personne ne le sera. Pourrons-nous agir comme un collectif humain? L’égoïsme naturel de chacun pourra-t-il être maîtrisé? Nul doute que la menace qui pèse sur notre espèce exige un comportement solidaire. Pourrons-nous tirer profit de l’opportunité offerte par cette pandémie et questionner les vérités pétrifiées ? Le

« Libre Marché » continuera-t-il à nous opprimer? Le paradigme sur lequel s’est construit l’édifice économique social et politique que nous habitons, le respect des lois du « Libre marché » est devenu un dogme quasi religieux. Au nom du « Libre Marché », on a justifié des injustices sociales qui ont tué et tueront bien plus que le Corona Virus. Le Marché, il existe, mais, on l’a vu, le laisser libre est dangereux.

Il est temps de l’apprivoiser, de se demander comment les sociétés peuvent le contrôler, l’organiser pour être au service des gens, de la vie. Il est temps aussi de s’interroger sur les mots éparpillés, liberté, démocratie, solidarité… méritent être mieux traitées. 

Le pire est à venir… 

nous le savons désormais, nous commençons à sentir les souffrances mais nous préférons regarder ailleurs. Le pire est le déséquilibre environnemental de notre maison, le réchauffement global, la pollution de l’air, le massacre des eaux…et les milliers d’ogives nucléaires qui attendent impatiemment leur tour. En une passe, quasi magique, Corona réalise ce que des centaines de congrès et de législations n’ont pu obtenir, l’air gagne en transparence, le silence recommence à se faire entendre, le temps desserre les mâchoires. Rien ne sera comme avant, la vie n’est pas réversible, nous ne pourrons pas rentrer dans le même moule. Les faits nous invitent à nous interroger, à adoucir notre allure de prédateurs, nos délires de pouvoir. Tout va changer. Vers les lumières ou vers les ténèbres? Ça dépendra de nous, essayons une démocratie ascendante, que les bulles jaillissent et apportent de nouvelles fraîcheurs, qu’elles submergent les schémas fossilisés, les odieuses crevasses. Ou nous nous sauvons tous ou personne ne se sauvera, le temps presse, nous n’aurons pas beaucoup d’autres opportunités, pensons au monde dans lequel nous voudrons vivre ! 

Pour finir un toast planétaire… 

… à la santé des habitants du présent et du futur, avec du vin du cidre ou de la bière, peu importe, un toast de résistance. Puisque nous rêvons, rêvons sans limites, jamais nous n’aurons d’amende si nos rêves volent très haut. Trinquons ! Trinquons ! Pour un monde fraternel et solidaire ! Que chacun lève son verre, que tous fassent des vœux. Tchintchin ! Tchintchin ! Sans odieuses guerres ni racisme ? Bien sûr ! Pour un monde sans guerres odieuses ni racisme, construisons une nef avec tous les vœux ! Larguons les amarres pour d’autres horizons ! Un monde qui prenne soin de ses arbres, de ses fleurs, de ses hippocampes et de ses rhinocéros ! Un monde sans SEKIFILL* ni boursiers ! Un monde nappe pour partager le pain, un monde baiser pour se dire frère, un monde musical pour que retentissent d’autres cieux. Humanité ou barbarie ? La grande dichotomie. Les barbares, qui sont-ils ? Barbares nous le sommes tous, tous nous attendons notre tour, combattons les barbares du dedans et du dehors. 

*SEFIKILL : SErial FInancial KILLers

 

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