Argentine, échec du néolibéralisme : idéologie et langage d’un crime annoncé.

Le 27 octobre 2019 se tiendra le premier tour des élections présidentielles en Argentine. Ce qui se joue dans ces élections est bien plus que le destin des Argentins. Le modèle politico-économique dominant, dit « néolibéral » produit des catastrophes tant en Argentine qu’en Grèce, en France qu’au Brésil Certes, à l’origine, une même idéologie, une même idée sur le fonctionnement de la société.

Argentine, échec du néolibéralisme : idéologie et langage d’un crime annoncé.

José Muchnik*

*Poète et anthropologue, membre de l’ACAF (Assemblée des citoyens argentins en France) 

Excusez-moi, nous, les poètes, sommes un peu réticents au langage déshydraté des cabinets d’étude ou des médias apprivoisés. Nous essayons de rapprocher la parole de la vérité, appeler hypocrite l’hypocrite, voleur le voleur, assassin l’assassin. J’essaierai toutefois de rester cordial et pédagogique, pas simple étant donnée la colère et la douleur qui poussent la plume. Après quatre ans « d’expérience » néolibérale, l’Argentine est encore une fois au bord de l’abîme, à nouveau la famine explose dans un pays qui regorge de ressources, à nouveau les entreprises sont en faillite par milliers, à nouveau la dette extérieure étrangle et tue. Je dis « expérience » à bon escient, car nous avons joué à plusieurs reprises le rôle de laboratoire pour les politiques du FMI ; le pays s’y prête bien : des cobayes à taille et en temps réels Et nous voilà : Mme Christine Lagarde a accordé le prêt le plus le plus important de l’histoire de l’organisme qu’elle dirigeait (57 milliards de dollars), elle l’a accordé en sachant pertinemment que ce prêt n’avait pas reçu l’accord du congrès argentin, comme l’exige la constitution de ce pays. Eh oui ! l’Argentine aussi a une constitution ! La moindre des choses, pour de hauts fonctionnaires des finances internationales, serait de la connaître et de travailler dans le respect des droits mutuels. Mme Lagarde est partie, 50 milliards volatilisés ! Qui va payer ?

¿ Yo señor ? No señor ! Alors qui paye ? Prêt des SEFIKILL (SErial FInancial KILLers)[i], donnons-leur les mots qu’ils méritent, ils tuent avec leurs politiques.  

Le 27 octobre 2019, dans quelques jours, se tiendra le premier tour des élections présidentielles en Argentine. Ce qui se joue dans ces élections est bien plus que le destin des Argentins. Le modèle politico-économique dominant, dit « néolibéral » produit des catastrophes tant en Argentine qu’en Grèce, en France qu’au Brésil, en Italie qu’en Equateur. Certes, il s’agit de catastrophes de magnitudes et de qualités différentes mais elles ont, à l’origine, une même idéologie, une même idée sur le fonctionnement de la société, sur la place et la vie des femmes et des hommes dans celle-ci et sur les rapports des êtres humains avec la nature. Je précise, avant de rentrer dans le vif du sujet, que ces lignes ne sont pas une plainte, il s’agit de lignes de révolte et d’espoir. Après un bref rappel du contexte argentin, il nous faudra observer : les fondations idéologiques du bâtiment néolibéral, car les politiques économiques ne sont que les émanations superficielles de cette idéologie ; mais aussi , analyser la manipulation du langage, question souvent négligée, mais d’une importance capitale, car c’est le langage qui permet de valider / transmettre cette idéologie, affirmation qui, bien au-delà du cas de l’Argentine, a un caractère universel. 

1-Nous sommes tous Argentins

 

Année 2001 : « Qu’as-tu fait Buenos Aires de ton illusion de New York dans les pampas ? Jadis gracile princesse du Plata…aujourd’hui des mansions déchues, énormes gratte-ciel, chariots des chiffonniers, coins de rue aveugles, bâtiments de peu, restaurants à la mode, bars, troquets, supermarchés, shoppings, rideaux rouillés, à louer ou à vendre, Boca je t’aime, voyous allez arnaquer Gardel, des arbres fiers malgré tout… Que t’arrive-t-il pays…que t’arrive-t-il ? Tes lèvres ont-elles gercé à force de faux baisers ? Tes yeux se sont-ils voilés à trop négocier des brouillards ? Ou as-tu fermé la fenêtre laissant le foyer allumé ?…L’Argentine est malade…Que peut-elle bien avoir, l’Argentine ? …Economistes, philosophes, savants et avocaillons …se penchent sur ton lit avec des diagnostics en caoutchouc et des pronostics ennuagés …tu n’existes plus, mais si tu existes, tu respires à l’envers, tu as les reins très cognés… »[ii] Les derniers jours de l’année 2001 sont passés, l’écho des coups contre les rideaux des banques résonne toujours dans la mémoire argentine, et au-delà. La crise du « corralito » (le « petit parc », métaphore du bébé enfermé) montre aux yeux du monde l’échec retentissant de l’expérience « néolibérale » menée par les gouvernements de Carlos Menem (1989-1999) et Fernando de la Rua (1999-2001). Nous disions alors La crise argentine est une crise d’humanité… c’est pourquoi nous sommes tous argentins. Le modèle est tombé avec toutes ses croyances. Non seulement Cendrillon ne s’est pas transformée en princesse…mais elle est devenue de plus en plus laide et moche…finies les drôles d’aventures des trois petits cochons…l’oncle Picsous les a mangés rôtis, farcis de promesses” Nous disions aussi, « celui-ci n’est pas un conflit misérable, c’est un conflit contre la misère. Cette crise est triste mais contient en germe un espoir. C’est un peuple indigné qui se lève, non seulement contre l’humiliation des argentins, mais contre l’humiliation de l’HOMME. Ces manifestants, poussés au désespoir, qui ont détruit des banques et des distributeurs automatiques, disent au monde…nous ne sommes pas un chiffre ! …nous ne sommes pas un résultat entre les colonnes de débits et de crédits ! … Car à force de nous globaliser, nous sommes tous dans le même globe, voilà pour quoi il faut imaginer un autre futur pour ce monde, c’est pour cela que nous sommes tous argentins” 

Année 2003 : L’Argentine décide de prendre un autre tournant. Sous la présidence de Néstor Kirchner, elle abandonne les recettes d’ajustement, elle adopte une politique de redistribution de revenus, d’inclusion sociale, de promotion de l’industrie locale, d’appui à la recherche scientifique et technique…

Elle renégocie et paye la dette avec le FMI. Populistes ! Populistes ! ont stigmatisé les centres du pouvoir, qui, avec l’appui des grands médias et la corruption du système judiciaire, arrivent à renverser les gouvernements populaires (et non pas « populistes »). Soit par les urnes comme en Argentine, soit par des coups d’état « modernisés ». Le coup d’état parlementaire au Brésil contre Dilma Rousseff” en 2016 et l’injuste incarcération de Lula au Brésil constituent un exemple paradigmatique.  

Année 2015 : Mauricio Macri, avec une campagne électorale hypocrite et mensongère, arrive au pouvoir (il gagne les élections par une différence de 1,5% de voix). Il promet d’en finir avec la pauvreté, de réduire l’inflation, de promouvoir l’emploi…  

Année 2019 : nous y sommes, le roi est nu, avec son sourire de cire, face à un pays en faillite. Il faut tout de même reconnaître leur efficacité ; quatre années de « macrisme » ont suffi pour produire cette nouvelle catastrophe. A vrai dire, la dénomination « macrisme » est exagérée, elle donne un rang théorique à un médiocre répétiteur du modèle, repérable par son parler creux et ses discours semés d’erreurs. Lui n’a fait qu’appliquer les principes du modèle néolibéral, ce qui ne suppose aucune innocence, car il a appliqué ces principes pour son propre bénéfice et celui de sa clique de copains / PDG de grandes compagnies, vous savez, ce petit noyau de spéculateurs financiers qui protègent et cachent leurs fortunes dans des « paradis financiers » sous l’opacité des entreprises offshore.  

2-Les fondations idéologiques du modèle “néolibéral” 

Les technocrates nient, en général, l’importance des idéologies, et même le fait d’en avoir une. Pour eux, le modèle capitaliste « néolibéral » est une donnée sans alternatives possibles. Ce qui compte, c’est d’avoir les experts pour le mettre en pratique de manière efficace. D’où l’hypothèse qu’un bon entrepreneur sera un bon homme d’état. Les succès électoraux de personnages comme Trump, Bolsonaro, Macri ou Piñera, ont un rapport avec cette croyance, renforcée par le rythme accéléré des portes coulissantes entre la sphère entrepreneuriale et la sphère étatique. Bien-sûr, il ne s’agit que d’une croyance, car défendre les intérêts privés, à l’échelle temporelle et territoriale d’une entreprise est qualitativement différent de défendre les intérêts publics à l’échelle d’une nation. Nous pourrions même affirmer que cela affecte le pouvoir régulateur de l’état républicain (on pourrait citer de nombreux PDG qui ont accédé à la fonction de Ministre dans leur secteur, le cas de Juan José Aranguren, président de la Cie Shell–Argentine, désigné Ministre de l’Energie par le gouvernement Macri, n’en est qu’un parmi de nombreux autres) 

Mais le vernis technocratique ne tient pas l’épreuve de l’histoire, celle-ci nous montre non seulement que les idéologies existent mais que la « weltanschauung » (vision du monde) est fondamentale pour l’évolution des sociétés. Dans Capital et idéologies, Gramsci définit les idéologies comme des « conceptions du monde qui se manifestent implicitement dans l’art, le droit, l’activité économique, et dans toutes les manifestations de la vie individuelle et collective” Thomas Pyketty[iii]lui, commence par affirmer que « Chaque société humaine doit justifier ses inégalités : il faut leur trouver des raisons, faute de quoi c’est l’ensemble de l’édifice politique et social qui menace de s’effondrer. Chaque époque produit ainsi un ensemble de discours et d’idéologies contradictoires visant à légitimer l’inégalité telle qu’elle existe ou devrait exister, et à décrire les règles économiques, sociales et politiques, permettant de structurer l’ensemble […] émergent généralement un ou plusieurs récits dominants sur lesquels s’appuient les régimes inégalitaires en place » 

Dans les années 80, les gouvernements de Reagan aux USA et de Thatcher en Angleterre, dans le contexte de la chute du bloc soviétique, et de la révolution digitale émergente, ont réussi à « endurcir » le capitalisme dit libéral, et à imposer un récit néolibéral, dont les principaux fondements idéologiques sont : 

a)-L’inefficacité de l’état  

La crise du “socialisme réel” et de ses projets d’étatisation, donnait une occasion en or pour essayer de réduire au maximum le rôle de l’État ; à force de dénigrer les institutions et de pointer du doigt les entreprises étatiques pour leur inefficacité et leur corruption, ils sont arrivés à installer cette idée / représentation, qui s’est traduite sur le plan socio-économique par la dégradation et le démantèlement des services publics fondamentaux, essentiels à la fonction même de l’État. En conséquence, la santé publique, l’éducation publique, les transports publics … furent progressivement affaiblis. « Naturellement », en même temps, ont proliféré les business consacrés à ces activités, l’éducation, la santé… et même la sécurité de la population, tous ces services publics se sont transformés en affaires rentables, pendant que des secteurs croissants de la population se sont vus exclus de ces services. Personne n’a jamais prouvé l’inefficacité de l’enseignement public en argentine, ni du transport ferroviaire en France, ni des entreprises pétrolières d’Etat au Mexique ou au Brésil… mais la diffusion de cette idéologie a été essentielle pour leurs politiques de destruction du service public et d’ajustement structurel. Il s’agit même de conditions exigées par le FMI pour octroyer des crédits. 

b)-De l’Etat « providence » à l’Etat « facilitateur » : le « libre marché » 

Déjà le mot « providence » mériterait d’être passé au crible, comme si un Etat qui protège ses citoyens relevait d’un phénomène divin ( nous y reviendrons). Le vieil Etat interventionniste, inefficace, doit alors être remplacé par un Etat qui réduise au minimum sa participation directe dans « l’économie réelle », qui n’interfère pas dans l’équilibre du marché, car lui et sa « main invisible »[iv] feront, tôt ou tard, rentrer les choses dans l’ordre pour le bonheur de tous. Dorénavant donc le rôle de l’Etat moderne doit être d’éliminer tous les obstacles pour que la force créative du marché fasse son œuvre librement : éliminer le contrôle des flux de capitaux et de marchandises, éliminer le contrôle du taux de change de la monnaie, éliminer les lois de protection des salariés, « flexibiliser » les contrats de travail… Le gouvernement Macri a appliqué au pied de la lettre le credo néolibéral. Son échec, quatre ans après, est à la vue de tout le monde, même de ses mentors. Notre objectif n’est pas d’analyser en détail le processus économique en œuvre, mais de souligner l’idéologie, la conception néolibérale du monde, qui a conduit à cet échec, en particulier, en ce qui concerne la conception de l’état et sa relation avec le marché. Disons-le clairement, le “libre marché” n’existe pas. Il ne s’agit que d’une croyance, d’une hypothèse fondatrice de l’idéologie néolibérale, mais jamais personne n’a prouvé le fonctionnement libre du marché. Loin de pouvoir qualifier le marché de libre, il faut plutôt constater le contraire, tant le marché est l’arène où se confrontent des forces opposées (et pas seulement économiquement). Le vecteur résultant de cette confrontation dépend, comme dans les sciences physiques, des rapports entre les forces en présence. Le conflit commercial actuel entre les USA et la Chine, ou d’autres, ne fait que le confirmer.  

c)-L’“enrichissement des riches”, les politiques fiscales et la théorie du “ruissellement”  

L’Etat moderne doit alors faire le nécessaire pour faciliter le gain des entreprises, non des pme, mais plutôt des grandes compagnies qui pourront traduire ces gains par de nouveaux investissements, qui, à leur tour, créeront de nouveaux emplois, qui, à leur tour, seront la source de nouveaux revenus, qui, à leur tour, se traduiront par une augmentation de la consommation et par une réduction de la pauvreté, et ainsi de suite. Voilà le cercle vertueux, le credo néolibéral, connu comme « théorie du ruissellement ». En conséquence, à court terme, toute politique de “redistribution des revenus” est néfaste, elle empêche le « cercle vertueux » de tourner. Pauvres du monde, soyez patients, favorisez la concentration des richesses en peu de mains, elles sauront investir, créer plus de richesses, dont, ’un jour, vous profiterez !« Théorie du ruissellement » en français, « Teoría del derrame » en espagnol, « Trickle-down theory » en anglais… peu importe la langue, comme « la main invisible du marché », que personne n’a jamais vérifiée, le ruissellement se fait attendre. La crise que nous vivons au niveau international est, en partie, due à la croissance des inégalités à partir des années 80. Peu importe qu’elle existe ou pas ! Continuons à concentrer les richesses, un jour l’abondance descendra vers l’aval du fleuve et le bas peuple pourra en profiter ! Pour l’instant, les politiques fiscales doivent servir à enrichir les riches : élimination de l’ISF en France en 2017, régimes fiscaux dont bénéficient de grandes compagnies comme Google, Apple, Facebook ou Amazon, protection des « paradis fiscaux », répondent à la même idéologie.  

d)-La méritocratie  

Voici une autre pierre de touche néolibérale : “la liberté d’opportunités”. Cette société offre une égalité d’opportunités à tous et à toutes. Si vous ne réussissez pas, culpabilisez ! Peut-être avez-vous l’intelligence trouée ? Une timidité aiguë ? Ou les joues trop gonflées ? Il faut vous bouger ! Traversez la rue et vous trouverez un emploi ! Et ils l’ont cru aussi, beaucoup l’ont cru, et ils sont rentrés dans la folle concurrence. Nous pouvons nous sauver, peu importe si on écrase le voisin, nous pouvons triompher, nous deviendrons des winners. Le “burn out” nous guette ? Peu importe, nous devons montrer aux chefs nos mérites, les chiffres doivent être au rendez-vous, les évaluations ne pardonnent pas. Pour que le modèle fonctionne bien, les gens doivent croire en lui, ceux qui profitent comme ceux qui souffrent à cause de lui. Mais la « liberté d’opportunités » n’existe pas, pas plus que le « libre marché » ou le « ruissellement » des richesses. Ceci a été démontré (Th. Pyketty op. cit.). La famille d’où tu viens, le lieu de naissance, le type d’école ou d’université, constituent des facteurs essentiels pour l‘ascension sociale.  

De manière visionnaire, Pierre Bourdieu alerte en 1998 quant aux conséquences de l’idéologie néolibérale. «L’institution pratique d’un monde darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la complicité des dispositions précarisées que produisent l’insécurité et l’existence, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux les plus élevés, parmi les cadres notamment, d’une armée de réserve de main-d’œuvre docilisée par la précarisation » [v] 

3-La manipulation du langage  

a)-Un champ de bataille à part entière. Sans changement du langage, difficile de concevoir des véritables changements sociaux.

Nous avons essayé de montrer les bases idéologiques de l’édifice socio-économique néolibéral, la conception du monde, les croyances, jamais vérifiées, qui ont permis de le construire. Mais il faut creuser plus profond si nous voulons trouver des alternatives à ce modèle qui nous est présenté comme vérité ultime, indépassable. Il faut questionner, bataille parfois négligée mais non moins nécessaire, le langage même qu’ils utilisent pour transmettre leurs idées et asseoir leur domination.  

Depuis leurs origines, les êtres humains ont eu besoin de communiquer avec d’autres êtres humains pour organiser leur vie en société. Sans langage, il n’y aurait eu ni lois, ni codes, ni mythes, pour transmettre les valeurs, règles et croyances des différentes cultures. Au début du troisième millénaire, à l’ère digitale, la technologie a complexifié davantage les langages et leurs formes de transmission. Nous assistons à une bataille quotidienne sur le sens assigné aux mots, aux expressions et aux tournures du langage, auquel viennent s’ajouter les images / logos / emojis… qui, avec leur force symbolique, confèrent une nouvelle dimension aux formes de communication. Les “fake news” font irruption, la notion même de vérité est remise en cause, les post-vérités (post truth) sont fabriquées sur commande, l’instrumentalisation politique de grandes bases de données, le célèbre big-data, devient une activité très rentable. Le sens attribué aux mots est fondamental, encore davantage dans les moments de crise que nous vivons. Le langage devient un champ de bataille entre diverses conceptions du monde, bataille moins visible que d’autres mais non moins fondamentale pour décider dans quel type de société nous voulons vivre. « Celui qui gagne est celui qui arrive à imposer son langage à son adversaire » (George Lakoff)[vi] Ce linguiste américain insiste sur le fait que la décision des électeurs n’est pas rationnelle et analytique, mais le résultat d’une association d’idées et d’images articulées dans un « récit cadre » (“framing”). D’où l’importance d’imposer au débat ses propres récits métaphores, lexiques et langage, dans lesquels les électeurs puissent se reconnaitre. 

b)-Hacker / capturer des mots.  

Le rapt de belles femmes fait partie de l’histoire, mythique et réelle, de l’humanité. Le rapt de beaux mots est passé plus inaperçu. Des mots avec une charge symbolique positive sont soumis / instrumentalisés, mis au service du paradigme socio-économique dominant. Le rapt du mot « liberté » est emblématique, ils se sont servis d’elle pour embellir le marketing néolibéral. Nous avons déjà vu que la « libre concurrence » ou le « libre marché » sont des tromperies qui durent depuis des siècles. Il y a un marché, mais il n’est pas libre, ni le marché des biens, ni le marché de capitaux, ni le marché du travail. Quelle est la liberté d’un travailleur ? D’échanger son temps de vie contre un salaire fixé par des règles qu’il ne contrôle absolument pas ? Est-cela la « liberté d’opportunités ? Dans le contexte des élections en Argentine, ils essaient même de s’approprier le mot “République”. Bien que son gouvernement ait miné sévèrement le fonctionnement de la justice et de la démocratie en Argentine, les forces “macristes” agitent la disjonctive République ou autoritarisme” ! Bien entendu, ceci suppose que ce sont eux qui assument la défense des valeurs républicaines contre le “populisme”, en même temps que le mot « peuple » disparaît de leur langage, substitué par « gens », plus « soft », moins chargé d’histoire et de luttes populaires. Même le « futur » ils essaynt de le capturer ! Une déclaration de 150 artistes, scientifiques et intellectuels distingués, qui incitent à voter pour Macri, finit avec la phrase suivante “Face au dilemme passé ou futur, nous parions pour le futur”[vii] 

Le langage est maquillé, instrumentalisé sous de nombreuses et créatives formes, selon les intérêts dominants. Un exemple à la mode : avez-vous entendu parler d’« optimisation fiscale ? Expression qui a eu un succès remarquable, amplifié par la révolution digitale qui facilite les flux financiers vers des « paradis fiscaux » où opèrent des banques et des cabinets d’avocats, spécialisés dans ce type de « service » proposé aux sociétés et personnes fortunées (pauvres et classes moyennes s’abstenir). Cela dit, il faut reconnaitre que se dénommer « Spécialistes en optimisation fiscale » est bien plus convenable que se dénommer « Spécialistes en évasion d’impôts ». Après tout, il s’agit de « facilitateurs », pas « d’escrocs ». Ou je me trompe ? Un dernier exemple : à l’occasion de la signature récente (mars 2019), d’un prêt du FMI à la République de l’Equateur, pour un montant de 4 milliards d’euros, Mme Christine Lagarde a affirmé qu’il s’agit “” d’un vaste programme de réforme visant à moderniser l’économie et à ouvrir la voie à une croissance forte, soutenue et équitable “. Les mots en gras utilisés pour maquiller son discours, prononcé sans rougir [viii] Le rougissement est venu après ; au moment où j’écris ces lignes, l’Equateur est à feu et à sang à cause des politiques d’ajustement imposées. 

c)-Néolibéralisme o “destructivisme” ? 

Le mot « néolibéralisme ” mérite une place d’honneur dans cette analyse. Il s’agit d’un exemple significatif de manipulation du langage et personne n’ose aller contre, même pas ceux qui, comme Pierre Bourdieu ou Thomas Pyketty, arrivent à le découdre et à montrer les conséquences néfastes de cette idéologie et des politiques économiques qui en résultent. Ceci montre que « leur » langage s’impose à tout le monde, car, pour parler, il faut se faire comprendre, il faut donc utiliser les mots dont le sens est déjà « conventionné » par les « parlants ». Le « libéralisme » a été sur le plan philosophique et politique un courant de pensée, initié au XVIIème siècle par John Locke[ix], annonciateur des « lumières ». Ils défendaient les libertés individuelles face au pouvoir absolutiste des monarchies. Des économistes comme Adam Smith ont capturé ensuite le mot pour le mettre au service de leur idée du « marché » comme « main invisible » toute puissante, régulatrice de la production et échange de biens et service. Les néolibéraux du XXIème siècle, défendent eux le pouvoir absolutiste du pouvoir financier et des compagnies multinationales, qui va à l’encontre de la liberté des citoyens. Le « néolibéralisme » n’a rien de « libéral », sauf le mot liberté qu’ils sont arrivés à s’approprier. 

Je sais que ce n’est pas facile de renouveler le langage, d’essayer d’approcher les mots de la vérité, car cela dépend d’un processus social complexe et dans la durée, mais je suis tenté de proposer un néologisme, comme ça. Après tout il s’agit d’un des rares droits des poètes, déstructurer le langage, inventer des mots, trouver des sens cachés. Je vous propose donc de dénommer les « néolibéraux » « destructivistes », les dénommer par ce qu’ils sont. Car ce qui caractérise le « destructivisme » est précisément la destruction. Ils détruisent les institutions de l’Etat, ils détruisent l’enseignement, ils détruisent la santé publique, les tissus sociaux, les économies et cultures locales, les dignités nationales, la fraternité entre les peuples, ils détruisent aussi la nature, contaminent mers, rivières, réserves aquifères… Non, ce n’est pas dans leur discours que vous trouverez la vérité, mais dans la vie, dans les résultats de leurs politiques de destruction de la planète. 

Nota bene écrite le 16 octobre 2019 : dans dix jours, le 27 octobre 2019, il y aura des élections présidentielles en Argentine. Si les prévisions ne se trompent pas, un nouveau gouvernement sera élu qui essayera de relever le pays des ruines laissées par le destructivisme de Macri et du FMI. Il s’agira d’un gouvernement populaire pas « populiste », gardez ce qualificatif pour d’autres qui le méritent bien mieux. En Argentine et en Amérique Latine, des mouvements politiques, originaux et variés essayent de manière pragmatique de lutter pour la justice sociale et la dignité de leurs peuples, des mouvements démocratiques inspirés par des principes républicains. Démocrates et intellectuels d’Europe et d’ailleurs, soyez solidaires avec les mouvements populaires de l’Amérique Latine, car la « marée noire » commence à pointer ailleurs, il faut bien choisir ses amis.

 

JM

16-10-2019

 

Texte préparé sur la base de la conférence prononcé à la maison de l’Amérique Latine de Paris, lors de du débat organisé par l’ACAF sur les élections en Argentine, le 25 de Septembre 2019.

Mes remerciements à Emmanuelle Malhappe pour sa relecture attentive et ses suggestions et à Maïra Muchnik pour une première relecture 

 

[i] José Muchnik, 2015, SEFIKILL, ed. CICCUS, Buenos Aires.

[ii] Extrait de « Somos todos argentinos », José Muchnik, 2001, http://www.icarodigital.com.ar/numero4/el%20damero/muchnik.htm

[iii]Thomas Pyketty, 2019, Capital e Ideología, éd. Seuil, France.

[iv] En référence à la célèbre phrase d’Adam Smith, dans son œuvre "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations". (1776) il considère que « la main invisible du marché » génère un processus naturel par lequel la recherche égoïste par chacun de son intérêt personnel concourt à l'intérêt général.

[v] Pierre Bourdieu,” L’essence du néolibéralisme”, mars 1998, Le Monde diplomatique,

https://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609 

[vi]George Lakoff, , 1990, “Don't think of an elephant”, Ed.  New York Time Bestsellers

[vii] https://tn.com.ar/politica/unas-150-personalidades-firmaron-una-solicitada-de-apoyo-la-reeleccion-de-mauricio-macri_981482

[viii] https://www.les-crises.fr/le-fmi-nuit-aux-pays-quil-pretend-aider-par-mark-weisbrot/ «  Le FMI nuit aux pays qu’il prétend aider » par Max Weisbrot

[ix] John Locke (1632- 1704) a été un philosophe et médecin anglais considéré comme le fondateur du néolibéralisme

 

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