Poésie et poètes en temps de pandémie

L’année 2020 laisse des marques et des blessures inoubliables, les variants se multiplient et semblent annoncer que la danse ne fait que commencer. L’histoire parlera de l’époque d’avant les masques, celle des baisers et des étreintes insouciantes. Entre temps réinventons la vie, organisons la résistance poétique, cherchons le centre de la vie, l’amour dans toutes ses conjugaisons possibles.

Poésie et poètes en temps de pandémie*

*Sur la base du texte publié en espagnol dans la revue Generación Abierta (mars 2021, Argentine, http://www.generacionabierta.com.ar/?p=5786

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Viviane Carnaut 

José Muchnik**

**Poète et anthropologue 

 

S’il vous plait! Où sommes-nous?À l’entaille, ni avant ni après. Un coup de hache a fendu le devenir des jours, l’avant est parti, inutile de le rafistoler, inutile de partir en quête de la normalité perdue, le temps coule vers l’aval, paisible ou tumultueux, toujours vers le mystère. Petit problème, l’après n’est pas encore arrivé, il ne sait pas encore si c’est l’heure du grand châtiment ou s’il nous donne encore une chance … Être dans le temps, avoir conscience du vieillissement, de la mort… certains disent que c’est le propre de l’espèce « humaine » à laquelle nous appartenons, même si nous ne le méritons pas… Alors, si l’avant n’est plus et l’après pas encore advenu, nous sommes perdus dans l’espace-temps: voilà la source de l’épidémie d’angoisse qui balaye la planète. Il n’y a pas que le COVID qui sème le chaos. L’entaille me plaît davantage pour tenter d’esquiver les coups de hache qui finiront par fendre le devenir des jours. Entre temps réinventons la vie, malgré les marchands d’espoirs creux, les manipulateurs de langages, les adorateurs du veau d’or… Installons nous dans l’entaille et à partir de là organisons la résistance poétique, cherchons le centre de la vie, l’amour dans toutes ses conjugaisons possibles. 

Un avant et un après : commencements du troisième millénaire, 2020 laisse des marques et des blessures inoubliables. L’histoire parlera de cette année qui a scindé le temps, comme de l’époque d’avant les masques, celle des baisers et des étreintes insouciantes, des terrasses de café… 2021 appartient déjà à l’ère des virus embusqués, commence alors l’incertitude, personne ne sait ce qui va se passer, pas de boule de cristal, nous avançons à tâtons dans le labyrinthe. La danse frénétique des virus et des vaccins nous donne le vertige, les variants se multiplient et semblent annoncer que la danse ne fait que commencer; du pays du carnaval dévasté des images et de terribles nouvelles nous parviennent. 

Le virus tueur est aussi révélateur du grand livre ouvert de la pandémie, théâtre d’une magnifique mise en scène du pire et du meilleur de l’essence humaine.Depuis les minuscules détails domestiques jusqu’à la puissante chaudière mondiale, le virus dissout les apparences, laisse les vies à nu, confère de la netteté aux faits encore flous. Sans aucun doute, ces changements ont des effets dans tous les domaines, y compris dans la création artistique, nous ne savons pas encore comment, pour le moment nous nageons pour survivre, nous ne sommes pas arrivés à l’après. Au milieu de la tourmente, je vous livre ces réflexions, pour exprimer non pas des vérités, mais des doutes …et des craintes. 

La résistance poétique: en pleine pandémie nous avons appelé à organiser la “résistance poétique”, sans savoir avec certitude de quoi nous parlions. La mobilisation des associations culturelles, syndicales, religieuses, sportives…a fait ses preuves. Des milliers de gens ont participé à des concerts, festivals, aidé à la livraison de nourriture, à l’organisation de pots populaires… La résistance poétique se trouve peut-être là, dans la solidarité, dans l’altérité, dans la reconnaissance de l’autre, car on n’existe pas seul, mais en société, dans le partage de joies et des peines avec nos semblables. Face à la peste nous avons eu la confirmation que seuls nous ne pourrions pas être sauvés: ou nous nous sauverons tous ensemble ou personne ne le sera. 

La poésie et les poètes exaltent l’existence, nous devons assumer la compromission avec notre époque et nos sociétés. “Le poète en des jours impies / vient préparer des jours meilleurs/ Il est l’homme des utopies/ Les pieds ici, les yeux ailleurs”a dit Victor Hugo (Les Rayons et les Ombres 1840). Outre la solidarité, cultivons l’espérance, construisons, au-delà du politique, une résistance qui intègre des principes éthiques et philosophiques, valeurs et sens de notre existence. Une résistance au souffle long, car ce n’est que dans le long terme que nous pourrons accéder aux valeurs d’humanité; les tables de la loi n’ont pas suffi, les décrets n’y suffiront pas. Une résistance dans la joie puisque la joie est la vie même. Une résistance artistique. Puisse l’art nous sauver de la barbarie, nous donner les clefs pour accéder à l’humanité !

L’heure de vérité : les invisibles anges exterminateurs nous mettent devant le grand miroir où se reflète notre arrogance, la destruction de notre propre environnement, de la nature et de la biodiversité, notre course vers l’abîme. L’alarme a sonné, l’ignorer serait fatal.Nous en sommes là au début du troisième millénaire, nus dans la forêt, notre ignorance écorchée vive. Où aller ? D’où vient la lumière ? Le Corona Virus assassin persiste, suscitant des interrogations, brouillant l’air, installant l’incertitude. À quel monde reviendrons-nous ? Comment le théâtre s’éclairera-t-il lorsque les portes rouvriront? Y aura-t-il une nouvelle mise en scène ? Une nouvelle tragédie ? Pourrons-nous tomber les masques ? Devenir humains ? Êtres et personnages s’accorder ? Mots et vérité se rapprocher ? Illusionnistes financiers cesser leurs manipulations ?… Je suis là, seul avec mon étonnement, je touche du bois, je formule des désirs, comme les anciens druides il y a des milliers de milliers d’années, comme les premières femmes, comme les premiers hommes, appelant la pluie, la fertilité, une protection contre la foudre ou les bêtes sauvages …Je m’approche, j’appuie ma main sur l’arbre, touche le tronc, ferme les paupières, je sens battre le monde, je demande la vie pour les miens, pour moi, pour tous mes frères, pour la paix, pour en finir avec la barbarie… je le demande à mes platanes, quatre frères corpulents à la lisière du chemin, gardiens du rêve des oiseaux, du devenir des eaux. 

La manipulation du langage : la crise n’est pas seulement écologique, politique, économique… l’alarme sonne aussi la crise du langage. Moins grave? Les poumons de Liberté, Justice, Démocratie… mots essentiels ont aussi été attaqués, ils sont à bout de souffle. Comment les guérir? Comment leur injecter du sang neuf pour qu’ils prennent un nouvel envol ? Sans donner des ailes au langage, nous continuerons à patauger dans la boue, car le langage est le fondement des concepts et des idées, faute d’en changer, les édifices sociaux vont continuer à se dégrader. 

Qui ose dire le monde que nous voulons ? Intellectuels reconnus, politiques, économistes…proclament des vérités dans des idiomes déshydratés, pagnes pieux qui cachent à peine leurs fesses, impatientes de revenir au confort de leurs fauteuils. Laissée pour compte la contamination du langage? Comment un monde solidaire fraternel, où les humains seraient en harmonie avec la nature peut-il advenir si nous ne l’alimentons pas avec du limon, des graines, des mots fertiles? Le Corona Virus a sonné l’alarme, il nous oblige à repenser nos modes de vie, et aussi le langage, manipulé par les “champions de la liberté” qui vendent du poisson pourri emballé dans du papier cadeau. 

La manipulation du langage n’est pas confinée, des communicants en embuscade interviennent avec une étonnante créativité, capturent, déforment, instrumentalisent mots et expressions. Des dirigeants de l’Union Européenne annoncent l’arrivée d’un “capitalisme contrôlé” et d’un “mondialisme équilibré”. 

Rapportez-nous de vrais mots, du marché, de la boulangerie, de l’hôpital. Alarme Virus sonne, répondons à l’appel, générons des paroles urgentes pour soulager la poitrine d’un monde étouffé. Pas que des ambulances, pas que des respirateurs artificiels, pas que des masques stériles, nous avons aussi besoin de mots, mots-cristal pour retrouver l’harmonie entre les sons et les sens. Qu’ils arrêtent de parler faux ! Arrêtez de dire libre, pour embellir la spéculation des marchés qui n’ont rien de libres, arrêtez de dire démocratie pour camoufler la puissance des requins, arrêtez de dire justice pour occulter mafias et “law-fare”. Revenez poètes ! Reprenez votre place dans les tranchées de la langue, sans paroles limpides le virus continuera à faire éclater les bronches, à ronger les poumons. Des centaines de belles langues espèrent renaître. Libérez les mots esclaves ! Dégraissez-les ! Rendez-leur la sincérité ! Un nouveau souffle. 

Le poète peut contribuer à éclaircir, à alerter, à dire le monde d’une autre manière pour approcher la vérité, pour remuer les couches de gras et de fumée qui encombrent le langage et déforment la réalité. En ce sens la poésie est bien plus qu’une expression artistique, c’est une source de survie “Une arme chargée de futur […] comme une pulsation qui frappe les ténèbres […] poésie nécessaire comme le pain de chaque jour/ comme l’air que nous exigeons trois fois par minute » (Gabriel Celaya, La poésie est une arme chargée de future, Chants Ibériques, 1955)  

Se réapproprier le temps ? :Comment vivre? Il s’agit rien de moins que de notre être au monde. Ceux qui gouvernent et organisent le temps, ceux qui le pèsent, le découpent en tranches, conçoivent des vies, construisent des fourmilières, ne veulent pas de « perte de temps ». Se promener, jouir, rêver… Non! Le temps c’est pour autre chose!  Rentabiliser !Rivaliser! Produire! Portables par heure, pizzas par minute, bénéfices à l’année.Productivité mesdames et messieurs! Productivité! Ça semble normal. Où aller après la pandémie ? C’est ainsi qu’ils ont organisé le monde, l’économie frappe fort, des millions de sans-emplois, des usines arrêtées, des affamés en files d’attente… Puis tout redémarrera , chacun retournera à son bercail, le boulanger à son four, l’infirmière à son patient, le chauffeur à son omnibus… Ils compteront à nouveau leurs minutes, contrôleront leur pipi, seront humiliés pour une pizza froide… Pire! Beaucoup ne retrouveront même pas leur bercail ! Hommes et femmes à la chaîne continueront à se vouer au culte du grand Molloch, souvenez-vous des Temps Modernes de Chaplin, du film historique Métropolis … 

La vie est peut-être autre chose. Ici et maintenant ! Carpe Diem! Cueillons la vie! Feuilles retenant des gouttes de soleil, arbres penchés vers la mémoire du fleuve, suppliant que nous caressions leurs écorces, que nous formulions des souhaits. Au lieu de l’asservissement au bénéfice de sociétés anonymes, nous pouvons peut-être faire du travail de chaque jour un acte de création pour nous-mêmes et pour la communauté. Nous pouvons peut-être mettre la technologie au service de l’humain et non l’humain au service de la technologie, mettre le “monde virtuel” au service de la réalité, ne plus vivre par procuration dans les séries Netflix, avec des images qui colonisent notre cerveau et notre temps. 

La vie est ici, dans ce coucher de soleil, dans la répétition rituelle du chant des lumières. Vie: collier d’instants tissés avec les reflets d’anciennes lunes. Laisser le passé au repos, le futur sur le dos d’une chaise, plonger dans le lac qui s’ouvre sur notre chemin, nager oublier nager… jusqu’à ce que le sang hurle de l’air, remonter à la surface et contempler le monde. Il ne s’agit pas d’un simple questionnement politique ou économique, il s’agit de se questionner sur notre vie même, de notre passage sur cette terre. Il sera difficile, mais il est essentiel de le tenter. 

Aller vers l’intérieur : on nous confine, difficile de circuler, impossible de sortir, peut-être pouvons-nous aller vers l’intérieur, entreprendre un voyage vers des régions rarement visitées. S’il y a une chose pour laquelle nous pouvons remercier la mort, c’est de mettre en valeur la vie, elle nous dit de ne pas la gâcher. Le moment est propice aux réflexions, aux questionnements sur l’essentiel et le superflu de nos existences, en tant qu’individu et que société. Un exercice plus que dur, mais si ce n’est pas maintenant ce sera pour quand ? Celui qui veut continuer à courir, en a le droit, moi je préfère réduire la vitesse et augmenter la sensibilité, là se trouve peut-être la clef pour commencer à comprendre ce qui se passe. 

Un poème pourra-t-il transmettre le message ? 

Résistance poétique

José Muchnik (30 octobre 2.020 à Epinay Sur Orge)

Traduction de l’espagnol (Argentine) Viviane Carnaut

À partir d’aujourd’hui commence le second confinement généralisé, ici à Epinay sur Orge en France, où il m’a fallu vivre en ces commencements convulsifs du troisième millénaire.                                  

                                                                       A ma chère amie Luisa Futoransky

 

Ici et maintenant !

Expirer ! Respirer ! Expirer ! Respirer ! Exterminer le virus ! 

Découdre les déguisements ! Autopsier les réalités ! Voir au-delà du brouillard !

Ici et maintenant ! 

Arrêter de courir ! Contempler les automnes ! Déployer les éternités de l’instant !

Ici et maintenant ! 

Que jaillissent les vrais visages, jeter les masques, écaler les œufs ! 

Résistance poétique ! 

C’est le moment de dire assez !

 Assez de sang jetable ! Assez de fausse monnaie ! Assez de paroles creuses !

 C’est le moment de savoir ce que nous cherchons !

 Des dollars pour aimer ? Face book pour sentir? Net-flix pour rêver ?

 Où est la vie ? Où la rose des vents ? Où le livre des morts ?

Grande pandémie ! « Deuxième vague » arrivée. Vague après vague, corona après corona, marée après marée, elle jette des déchets. Nous sommes là, sans air, haletant sur le rivage, ainsi meurent les dorades, ainsi meurent les humains.

 Résistance poétique !

 Éliminer !

 La haine des ongles, poudre de la mémoire, moisissures des pommes.

 Remettre en question !

 Le devenir des jours, pierres du chemin, promesses de paradis.

 Parler !

Pas de cordes vocales proférant des empois, parler vrai, accorder émotions et mots, appeler les choses par leur nom, donner des ailes à Liberté, du peuple à Démocratie, du pain à Égalité. Dégraisser les langages tripotés par tant de perfidie, que l’harmonie soit entre les sons et les sens !

Résistance poétique !

Abattre les schémas !

 Aller au-delà ! Au-delà des recettes politiques, des modèles économiques, des carottes fluorescentes.

 Poésie est vie, poème tente de l’attraper, elle résiste. Poésie est rébellion, elle échappe aux gloires éphémères aux académiques canons. Pas de sonnet d’amour mais l’amour ! Pas de métaphore du baiser, mais le baiser!

 Résistance poétique !

 Vivre ici et maintenant !

 Entre des virus envahissants, des pandémies assassines, des tsunamis d’hypocrisie… Semer Vie ! Petit à petit, pas à pas, peuple à peuple, qu’un chœur ascendant entonne de fraternelles joies.

 

 

 

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