José MUCHNIK
Poète, écrivain, anthropologue. Chroniques poétiques du 3ème millénaire
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Billet de blog 24 févr. 2020

Nous sommes tous argentins

L’Argentine revient sur le devant de la scène, elle devient l’arène où s’affrontent les pouvoirs financiers internationaux et un pays qui sort exsangue de quatre années de gouvernement Macri, élève bien aimé du modèle néolibérale. En 2001, au moment de la grande crise financière, j’ai écrit un texte qui nous concerne tous. Toujours d'actualité, je le diffuse aujourd’hui en français. .

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Nous sommes tous argentins

José Muchnik

Traduit de l’espagnol (Argentine ) par l’auteur en collaboration avec Viviane Carnaut

L’argentine revient sur le devant de la scène, elle devient le ring où s’affrontent les pouvoirs financiers internationaux, avec leur modèle néolibéral d’exclusion et appauvrissement, et un pays qui essaye de se remettre debout, qui sort exsangue de quatre années de gouvernement Macri, élève bien aimé de ce modèle, au point que le FMI, sous la direction de Mme Christine Lagarde lui a octroyé le prêt le plus important de son histoire. Un excellent article publié récemment à Mediapart par Mme Martine Orange rend bien compte de cette situation.

En 2001, au moment de la grande crise financière, j’ai écrit un texte que vingt ans plus tard il est malheureusement d’actualité. Je disais alors « C’est un peuple indigné qui se lève, non seulement contre l’humiliation des Argentins, mais contre l’humiliation de l’homme ». J’ai traduit ce texte en français pour le diffuser aujourd’hui, car dans l’arène argentine se joue en ce moment un combat qui nous concerne tous.

Que t’est-il arrivé pays qui tourne comme un fou à la recherche ton âme parmi les offres du jour à l’heure des soldes ! Depuis des hauteurs inexpugnables le fond monétaire lance…des prêts stand by, restrictions budgétaires, parités fixes, misères flottantes…Trois paires de chaussettes pour deux trous, soutiens gorge en béton pour relever le défi, cinq cahiers quadrillés pour bien faire ses devoirs…sans oublier des gilets de sauvetage en papier mâché pour décorer le naufrage. Qu’as-tu fait Buenos Aires de ton illusion de New York des pampas ? Jadis gracile princesse du Plata… aujourd’hui manoirs délabrés, énormes gratte-ciels, chariots des chiffonniers, pans de rue aveugles, médiocres bâtiments, restaurants à la mode, bars troquets supermarchés shoppings, rideaux rouillés, à louer ou à vendre, Boca je t’aime, voyous allez arnaquer Gardel, les arbres restent fiers malgré tout[1]… Que t’arrive-t-il pays…que t’arrive-t-il ? Tes lèvres ont gercé à force de faux baisers ? Tes yeux se sont-ils voilés à trop négocier des aumônes ? Ou bien as-tu  fermé la fenêtre laissant le foyer allumé ?…L’Argentine est malade…De quoi peut-elle bien souffrir ? …Economistes, philosophes, savants et avocaillons …se penchent sur ton lit avec des diagnostics en caoutchouc et des pronostics fumeux …Tu n’existes plus. Mais si, tu existes ! Tu respires à l’envers, tu as les reins très cognés... il faudra t’en extirper un, te nouer le col de l’utérus pour que tu cesses d’enfanter des frustrés, te greffer un pace-maker pour que tu respectes une fois pour toutes le code de la route... Sans la moindre pudeur ils lancent en l’air des mots comme des poignard en l’honneur de leurs nombrils. Messieurs s’il vous plaît ! …Un peu de respect ! … l’Argentine est le pays de poètes, ne jouez avec les mots, elle n’a pas encore trouvé les siens…c’est tout…ou presque tout.

L’Argentine est le pouls de multiples veines dans le même estuaire…voilà pourquoi nous sommes tous argentins…Ici ont débarqué[2], Galiciens ou Andalous, Siciliens ou Calabrais, Français du Béarn ou de l’Aveyron, Portugais Japonais Libanais Syriens Russes Ukrainiens Serbes Croates… Juifs chassés par les pogroms, Arméniens fuyant le génocide turc… Paraguayens Boliviens ou Brésiliens…ont accentué la saveur latine de ces terres… et des milliers de Coréens ont même apporté il y a peu leur charme oriental à cette odyssée. Argentine…racines non seulement de terre mais aussi de ciel. Ma parole, ces paroles, pas d’articles ni d’adjectifs, mais du sang et des silences…mon père laissa mère et frère égorgés dans un shteitl[3] ukrainien avant de devenir le plus gaucho des gauchos avec ses matés à l’aube dans la quincaillerie de Boedo, quartier de tango, quartier de mes premiers amours, là-bas je suis né, de là-bas je suis parti, ils m’ont fait partir, de prophétiques militaires, cela fait déjà cinq lustres, maintenant je suis aussi français, avec un petit-fils à moitié breton, aux racines de terre et de ciel. Exil, fleuves entremêlés fuyant contournant descendant… à la recherche d’un carré de calme pour apaiser leurs yeux brûlants. Ni source ni embouchure, le courant modèle les vies en les traînant au rythme de ses caprices. Argentine horizon, espoirs partagés, port, là bas sont arrivés des pas qui ont appris à marcher à nouveau, tâtonnant des langages, effeuillant des pavés, des pas issus d’adieux sans retour, d’histoires pourpres, d’oublis sans fin. Argentine blessée, blessés les vols migratoires de pères, grands-pères, ancêtres…les nôtres… les vôtres.

L’Argentine est le miracle de l’argile faite homme, c’est pourquoi nous sommes tous argentins. Car ici demeuraient avec leurs langues végétales et leurs arts millénaires, diaguitas, calchaquíes, quilmes, tobas, mapuches, arahucanos, querandíes[4]. Ici demeuraient des hommes sages qui dialoguaient avec le vent et lisaient le futur dans les formes des flammes sur la peau de la nuit. Mais un jour arriva la civilisation : chevaux arquebuses chercheurs de gloire et de fortune, sous le signe de la croix et de l’épée la pampa se peupla de vaches et de têtes coupées, « conquête du désert » que certains célèbrent encore. Argentine comme tant d’autres, accouchée dans la violence. Et cette terre métissa peu à peu les esprits migratoires. Pachamama[5] et couplets de la quebrada[6], immensité et bagualas[7] des pampas. Personne ne connaît la navigation de ses propres veines, la race n’est qu’une tunique recouvrant le chant du sang. Nous avons fini un millénaire dans la honte et commencé un autre, cherchant dans le brouillard une nouvelle humanité. Hutus contre tutsis, Serbes contre Croates ou Kosovars, Arabes contre Juifs, Hindous contre Pakistanais…Jusqu’à quand ? Jusqu’à quelle hauteur poussera la haine ? Entre tant de conflits misérables celui-ci est un conflit contre la misère. Cette crise est triste mais renferme un germe d’espérance. C’est un peuple indigné qui se lève, non seulement contre l’humiliation des Argentins, mais contre l’humiliation de l’homme. Ces manifestants poussés au désespoir, qui ont détruit des  banques et des distributeurs automatiques, disent au monde, nous ne sommes pas un chiffre ! Nous ne sommes pas un résultat entre les colonnes de débits et de crédits ! Nous sommes la terre devenue homme. C’est notre terre… c’est la vôtre…

La crise argentine est une crise d’humanité, c’est pourquoi nous sommes tous argentins. Le modèle est tombé avec toutes ses croyances. Cendrillon ne s’est pas transformée en princesse, elle est devenue de plus en plus pauvre et laide. Finies les drôles aventures des trois petits cochons, l’oncle Picsous les a mangés rôtis, farcis de promesses. Modèle « néo-libéral », dit-on : les redoutables crapauds modélisateurs qui coassent sans scrupules ont perverti même les mots, ils ont usurpé le sens de sons : au joli mot libéral, ils on accolé « néo» pour faire croire a des « nouvelles libertés ». Plus par souci réaliste que poétique nous l’appellerons « modèle plutocratique médiatisé » car c’est ce qu’il est : c’est l’argent qui décide, plus l’argent est concentré plus il a de force de décision, le tout télévisé en direct, pour donner l’illusion démocratique de participation au jeu, même si la mise en scène est décidée à l’avance. Laissons aux économistes du fond monétaire ou du fond du couloir, la tache de nous expliquer pourquoi les comptes se sont emballées, de toute manière les chevaux ne sont pas à nous et nous savons déjà qu’un peso, ou n’importe quelle autre monnaie, ne peut pas s’accoupler indéfiniment avec le dollar sans changer de préservatif. Nous en tirerons quelques leçons simples et universelles. Première leçon : le modèle plutocratique médiatisé produit une exclusion croissante, la pression s’accumule jusqu'à l’explosion de la casserole. En Argentine exclusion et explosion à grande échelle, dans les banlieues des grandes agglomérations européennes ou américaines, petites explosions à répétition d’exclus localisés. Deuxième leçon: le modèle plutocratique médiatisé se consomme assaisonné avec une diminution de la consistance de l’état et une augmentation de la consistance des mafias. Mademoiselle Justice dans ces avatars est parfois obligée d’offrir sa pudeur pour une poignée d’influences, ceci ne constitue pas non plus une particularité argentine. Troisième leçon : le modèle plutocratique médiatisé prône les privatisations à outrance, ainsi fut vendue l’Argentine : banques pétrole avions électricité eau…Corrompus et corrupteurs se sont servis au passage de ces transactions, les preuves d’amour cimentent les idylles… Mais quand on baisse les pantalons au-delà de la ligne des fesses on ne peut pas empêcher les corbeaux d’arriver jusqu’au plus profond des os…les nôtres…les vôtres.

Puisque à force de globaliser nous sommes tous dans le même globe, il faut imaginer un autre future pour ce monde, c’est pourquoi nous sommes tous argentins. Allez Argentine encore ! Car la parole n’est pas cotée en bourse, car l’amour ne s’achète pas, l’amitié ne se prête pas et la poésie ne spécule pas. Nous ferons un pays de poètes pour tous, pour nous, pour vous. Personne n’ira très loin avec quelques rustines sur les roues arrière, il faut réinventer les fondamentaux, réinventer la démocratie car à force de la tripoter elle a perdu sa fraîcheur. Inventer une « Démocratie Ascendante », qu’elle pousse dans les champs, dans les patios, dans les quartiers, que soit récupérée la parole expropriée, réinventer le travail, car le progrès se retourne comme un boomerang, licenciant méprisant dénigrant…annihilant des ouvriers sages et d’anciens savoirs, inventer un travail créatif, pas châtiment, pour gagner son pain avec à la saveur de la joie, que l’homme récupère le progrès, qu’un travail nouveau advienne, sans modèles, avec décence dignité solidarité, se hace camino al andar[8]. L’Argentine est un rêve inachevé… le nôtre… le vôtre ! 

[1] « Guide poétique de Buenos Aires » José Muchnik, Ricardo Curchi, à paraître.

[2] La population argentine est passée de 1.800.000 habitants en 1886 à environ 6.000.000 d’habitants après la première guerre mondiale.

[3] En yddish : village juif d’Europe orientale.

[4] Quelques uns des peuples indigènes qui habitaient l’Argentine avant l’arrivée des conquistadores.

[5] Pachamama : mère terre, divinité des indiens.

[6] Vallée encaissée

[7] Musique, chant de l’Argentine

[8] Vers du poète espagnol Antonio Machado : le chemin se fait en marchant.

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