Issa N'Diaye: «Démocratie et fractures sociales au Mali»

Le Professeur Issa Ndiaye a publié récemment deux volumes des chroniques qu'il a écrites depuis une trentaine d'années. Sa critique de la vie politique malienne, du personnel politique, des stratégies des intervenants extérieurs ne se renouvelle pas et ne s'approfondit pas au fil des ans. Elle est donc extrêmement décevante.

Compte-rendu d'ouvrage

Issa N'Diaye : Démocratie et fractures sociales au Mali, tome I : Silence, on démocratise ! 228 p. ; tome II : Le festival des brigands, 314 p. , Editions La Sahélienne, Bamako, 2018

 

Deux volumes de textes (82 au total) dont 9 seulement datent des années antérieures à 2000 ; ils ne nous disent donc rien de la période de militantisme syndical –étudiant puis enseignant– de l'auteur sous le régime de Moussa Traore, et c'est dommage. Certaines années sont mieux documentées que les autres : notamment 1996, 2001, 2005-2007, 2012-2013, 2017-2018. L'auteur ne dit rien des critères qui ont présidé à la sélection des textes retenus, qui ne représentent semble-t-il que le tiers de l'ensemble des articles qu'il a publiés. Dans bien des cas, la publication dans laquelle chaque texte a paru n'est pas précisée, ce qui serait une indication du public auquel il s'adresse spécifiquement. Et à propos des journaux, qui saura, dans quelques années, quelles ont été les positions à tel ou tel moment du journal Info@sept ou Le Pouce, pour se limiter à deux exemples seulement ?

Deux volumes qui, pour un homme qui parait toujours très modeste, ne peuvent pas être reçus comme un monument érigé par lui-même à sa gloire ; mais bien plutôt deux volumes qui, compte tenu de ce qu'on sait du souci qu'a l'auteur de la formation (générale et politique) des jeunes générations, ont évidemment un objectif de transmission, de témoignage adressé tout naturellement à ses contemporains, mais plus encore aux plus jeunes. C'est en effet le témoignage d'un homme qui a connu la dictature et 1991, suivis de bientôt trente ans de démocratie contrecarrée au quotidien. Témoignage aussi d'une personnalité qui a été engagée par toutes les fibres de son être dans le combat politique, pour y porter des idéaux intransigeants, et qui a été meurtrie par l'échec de la démocratisation.

Mais deux volumes qui ont inévitablement, aussi, la valeur de documents historiques, par les jugements portés sur les personnes et les évènements qui y sont commentés.

Il faudra aussi, et même surtout, se demander dans quelle mesure ces documents constituent un acte politique préparant l'avenir du Mali.

1. Servir l'histoire

L'intérêt le plus manifeste de ces textes est dans les prises de position de l'auteur sur les faits qu'il retient de l'actualité dans laquelle il a vécu et sur les personnes qui, comme lui, ont joué et parfois jouent encore un rôle dirigeant dans cette actualité.

Cependant le lecteur, en de nombreux endroits, regrette que les textes ne soient pas situés dans leur contexte, avec les précisions qui permettraient de les mieux comprendre. Voici quelques exemples à propos desquels le lecteur que je suis aurait eu besoin qu'on lui rappelle l'essentiel des faits commentés :

  • Alternative 2002 et la création du RPM (vol 1 p. 84-88)
  • la création précipitée du CNID sous une influence gauchiste (vol 1 p. 97)
  • la répression exercée sur l'école après le coup d'Etat de Moussa Traore (vol 1 p. 117)
  • la comparaison entre le Manifeste pour la patrie (1993) et le Manifeste pour la démocratie (2006)(vol 1 p.152, vol 2 p. 44-46)
  • le "coup de poignard" d'Obasanjo contre Alpha Oumar Konare alors Président de l'Union Africaine (vol 2 p. 127)
  • l'expérience Jamablon (évoquée vol 2 p. 130-133)
  • le rejet par la CEDEAO de l'idée de conférence nationale souveraine (vol 2 p. 165)
  • les évènements de 2013 : violations répétées de la Constitution, non respect des dispositions des accords successifs conclus entre la junte et la CEDEAO, violations évidentes des textes mêmes régissant la CEDEAO (vol 2 p. 186)
  • la désignation de Dioncounda comme président de la transition (vol 2 p. 193)

Dès aujourd'hui, mais plus encore demain, les lecteurs manqueront d'une connaissance précise des faits : il aurait donc été utile, sinon nécessaire, de les leur rappeler.

L'absence de contextualisation, l'oubli du contexte, tiennent peut-être au recours à un cadre d'analyse rigide qui n'oblige pas à analyser les faits d'actualité à nouveaux frais et à en proposer des interprétations spécifiques. L'éditeur –qui, nous dit-il lui-même, a harcelé l'auteur pendant vingt-cinq ans" pour qu'il consente à rassembler et republier ces textes– a été sensible à la continuité de ce cadre d'analyse tout au long de l'ouvrage et donc tout au long des décennies qu'il couvre : il parle d'une "rare constance idéologique" (vol 1 p. 11). Mais pour ma part, je suis plutôt frappé notamment par le fréquent recours à un argument historique générique, surtout dans le vol. 1 : "l'histoire nous enseigne que…" (vol 1 p. 42, 44, 48, 60, 71, 84…), qui dispense systématiquement l'auteur d'une description précises des preuves nouvelles qu'il aurait trouvées dans les faits d'actualité. Des exemples d'analyse des faits sociaux et politiques auraient été plus formateurs que le rappel périodique de supposées lois historiques.

Le même défaut de preuve apparait lorsque l'auteur parle de l'opinion populaire (par exemple vol 1 p. 105-106) : le lecteur se demande comment l'auteur la connait, et il craint bientôt que l'auteur n'attribue ses propres opinions aux "masses". Evidemment, le militantisme politique met le militant en contact avec un cercle d'acteurs plus large que celui de l'intellectuel dans sa tour d'ivoire, ou que celui que connait le citoyen ordinaire. Mais il n'est pas besoin d'être sociologue patenté pour comprendre que ce cercle de relations individuelles ne permet pas de parler au nom de l'opinion dans son ensemble : tout au plus de lui prêter ses propres jugements. Entre parenthèses, "masses" est un terme que j'abhorre, à cause de son paternalisme méprisant, suintant, dégoulinant. Et lorsque, au fil des pages, les masses sont remplacées par "les populations", puis par "le peuple", ce n'est guère mieux : il faut tout lui expliquer (vol 1 p. 47), il faut le rééduquer (vol 1 p. 54), il faut "les réveiller" et "les aider à s'organiser en vue de devenir des acteurs de leur propre destin" (vol 2 p. 27) !

C'est pourtant sur le rôle essentiel de cet acteur que se terminent plusieurs textes dont le propos sévère, pessimiste et inquiétant doit roujours --militantisme oblige-- recevoir une conclusion optimiste : "Mais derrière les cendres du Mali actuel en train de sombrer émergent les lueurs d'un Mali nouveau qui pointe à l'horizon […] la dynamique populaire en gestation sera comme un rouleau compresseur qui balayera l'ordre ancien […] le peuple malien […] veut désormais prendre en main son propre destin" (vol 2 p. 158). Analyse de faits ou profession de foi ?

Une autre difficulté tient à ce que beaucoup de ces textes ont été écrits pour la presse, d'où il résulte que certaines pistes du plus grand intérêt sont évoquées, mais pas plus, pour être aussitôt abandonnées :

  • la description qui est faite (vol 1 72) de la société civile ne débouche sur aucune analyse des forces sociales qui y expriment leur pouvoir et leurs ambitions, et ne permet donc pas de voir si, et en quoi, le recours à certains de ses segments complèterait utilement les institutions publiques, alors que telle est la question d'actualité à un moment où les leaders religieux s'imposent comme acteurs politiques ;
  • les réserves à l'égard du rôle politique de la société civile sont fondées sur l'hétérogénéité sociale de cette dernière, mais tout autant sur une présentation utopique, dans le contexte malien, de ce que sont les partis politiques, qui devraient être "porteurs d'une idéologie et d'un projet de société" (vol 1 p. 81) ; pourtant plus loin il est question en quelque sorte de contourner les partis politiques par les sociétés civiles (vol 1 p. 189) puisque la question est clairement posée : "la société civile doit-elle continuer de s'interdire l'action politique comme elle l'a fait jusqu'ici ?" (vol 1 p. 188);
  • plus généralement la description qui est donnée des traditions démocratiques en Afrique (vol 2 pp. 87-105) ne parvient pas à préciser en quoi les institutions évoquées permettent une vie démocratique : on s'interroge par exemple sur le fonctionnement concret d'une société "fortement hiérarchisée sans être inégalitaire" (vol 2 p. 88) ;  on se demande alors si la fameuse charte de Kurukanfuga doit vraiment être considérée comme une description de la société de son temps, ou bien comme l'idéal qui lui est assigné pour corriger ses défauts trop visibles ;
  • l'idée de conférence nationale souveraine est évoquée à plusieurs reprises, mais sans prendre corps ni force, car jamais ne sont abordées les questions essentielles de son organisation : comment seront désignés les délégués dans le contexte actuel (où l'administration s'arroge le droit de choisir elle-même les délégués de la base à toutes les réunions qu'elle organise en vue de consulter "les populations") ? qui conduira les débats (car un débat sans pilote n'aboutit à rien) ? quel en sera l'ordre du jour ? combien de temps se donnera-t-on pour débattre ? que signifie la souveraineté de la conférence nationale par rapport aux textes régissant actuellement les institutions ?

Toutefois, il faut reconnaître que le raisonnement, qui ne fournit pas tous ses arguments, ou l'intuition qui y supplée, aboutissent au moins dans un cas à une conclusion remarquablement prémonitoire. A propos d'Amadou Toumani Toure, l'auteur écrit en effet dès 2005 : "pourra-t-il échapper à son destin, celui d'avoir à sortir par la fenêtre de l'histoire du Mali ?" (vol 1 p. 160)

Mais par ailleurs comment ne pas trouver trop courte l'analyse du succès électoral d'Ibrahim Boubacar Keita en 2012 : il aurait gagné haut la main (taux de participation record, majorité record) du fait de la disqualification des principaux partis ou groupements concurrents (FDR, ADEMA, FARE, URD, COPAM sont examinés, vol 2 p. 225-227), comme si le vainqueur n'avait pas su s'assurer des relais, des appuis et des soutiens déterminés dans divers milieux : n'a-t-il pas négocié avec le capitaine Sanogo et avec son protecteur le chérif de Nioro du Sahel ? n'a-t-il pas su convaincre les milieux économiques ? ne s'est-il pas rapproché une nouvelle fois des religieux pour obtenir leur engagement à ses côtés ? n'a-t-il pris aucun engagement auprès de personne ? n'a-t-il donné aucun gage aux trafiquants de drogue et aux mouvements armés qui en dépendent pour leur financement, pour leur logistique et pour leurs armes ? N'était-il pas possible de dévoiler par une analyse précise les forces économiques et sociales qui expliquent la victoire politique de ce candidat ? L'explication qui consiste à signaler les fautes de certains acteurs a évidemment une valeur polémique, mais elle permet aussi d'éviter de faire apparaître les forces qui les animent.

Que Ibrahim Boubacar Keita ait su trouver un discours rassembleur sur la question du Nord ou sur la souveraineté nationale (vol 2 p. 228), et quelques mots bien choisis sur le "bonheur des Maliens" ou "le Mali d'abord" est incontestable. Mais pour qui a lu le portrait que donne le Professeur Issa Ndiaye de cette personnalité (vol 1 p. 153), il est difficile de comprendre comment le même auteur peut croire que, une fois élu à la magistrature suprême, le même homme pourra solliciter "l'accompagnement militant  des patriotes" (vol 2 p. 229) afin d'aboutir à la "construction et la consolidation d'un appui populaire consistant et constant" (vol 2 p. 228).

Cela dit, n'est pas polémiste qui veut ! Il y faut beaucoup d'information, un esprit très vif et une plume acérée. Le Professeur Issa Ndiaye dispose de tous ces atouts et s'en sert à merveille. Mais à l'occasion, il montre que son talent ne s'exprime pas seulement dans la critique, et je n'en retiendrai ici que deux exemples, deux portraits qui m'ont profondément touché : celui de Jean Djigui Keita, cet agronome qui aura été le premier directeur des eaux et forêts du Mali indépendant, que le Professeur Issa Ndiaye décrit avec un tel talent dans l'environnement forestier dont son ami était si familier qu'on s'y croirait à leurs côtés (vol 2 pp. 142-145) ; et celui de Lila Chouli, cette militante, chercheuse et analyste de la Fondation Gabriel Péri, spécialiste du mouvement social au Burkina Faso, où c'est, si je ne me trompe, une véritable amitié amoureuse qui s'exprime avec une grande force en même temps qu'une parfaite délicatesse (vol 2 p. 251-252), révélant alors un aspect de la personnalité de l'auteur, une très grande sensibilité. Je pense que c'est ce même cœur à vif, d'ordinaire fermement bridé par la raison, qui exprime à l'occasion, dans divers passages des deux livres, d'autres sentiments : la déception cruelle, la frustration lancinante, l'amitié perdue, la foi trahie, la colère, la rage !

2. Préparer l'avenir

"Un monde d'espoir […] pointe inexorablement" (vol I p. 65) ! L'avenir sera inévitablement radieux, les masses parviendront à l'instaurer tel. Le rôle de l'intellectuel est simplement de le préparer.

Préparer l'avenir, c'est d'abord déblayer le terrain pour y voir plus clair et pour pouvoir manœuvrer : c'est là que je vois le rôle positif de la polémique. Mais préparer l'avenir, c'est aussi tracer des perspectives et les faire partager.

Déblayer le terrain

La polémique est le plaisir de l'auteur, dont l'esprit est vif et la plume est acérée. On peut lire le tableau terrifiant qu'il donne de la transformation des cadres de l'ADEMA en profiteurs (vol 1 p. 104), ou les portraits de Alpha Oumar Konare (vol 1 p. 151-156), de Ibrahim Boubacar Keita (en quelques lignes vol 1 p. 153) auquel l'auteur est pourtant lié par une "profonde affection" (vol 1 p. 109) ou de Soumaila Cisse (en quelques phrases vol 1 p.153) pour s'en convaincre. Le talent de polémiste est évident.

Le portrait d'Alpha Oumar Konare est particulièrement long et sévère : l'ambition comme seul moteur de l'action, l'art d'éviter de prendre des risques et de laisser ses proches recevoir les coups, le machiavélisme dans le choix de ses collaborateurs (en exploitant leur "crapulerie") et finalement l'instauration, au contact du clan CMDT, d'un climat de corruption généralisée et à des niveaux inédits, un mal dont le pays ne se relèvera pas. Et pourtant, à la fin de ce portrait, sont soulignées l'intelligence, le génie politique, le savoir-faire, le chef d'Etat porteur d'une vision, et capable d'anticiper ! Pour ma part, je n'ai pas participé à l'activité politique – évidemment, et je ne l'ai même pas observée de près lors de mon premier séjour au Mali–, je n'avais donc aucune chance de remarquer toutes les turpitudes qui constituent la charge du Professeur Issa Ndiaye contre l'ancien Président, une charge trop violente pour être juste. J'ai cependant approché Alpha Oumar Konare, notamment au temps de la création du centre de santé de la MUTEC, et j'ai quant à moi été bien plus sensible aux qualités qui lui sont reconnues et qui feront de lui un si grand Président de l'Union Africaine qu'on a du mal à croire qu'il ait été un si mauvais Président du Mali (vol 2 p. 126-128). N'y a-t-il pas d'ailleurs quelque paradoxe à imputer au Président Konare tant de malfaisance pour reconnaître quelques années plus tard que "chaque pouvoir est le reflet de son peuple à un moment donné. L'Etat et les dirigeants d'un pays ne sont que l'expression des citoyens du moment" ? (vol 2 p. 264)

A la réflexion, en outre, un doute se fait jour à nouveau : où sont les faits ? Car si l'insinuation permet d'éviter la réplique immédiate et procédurière de celui qui est visé, elle ne sert pas l'histoire. L'insinuation ne sert pas l'analyse, dont tous les arguments doivent être vérifiables.  Et notamment, l'insinuation ne remplace pas l'analyse des forces sociales qui, à un moment donné, amènent au pouvoir telle ou telle personnalité ou la contraignent à tels et tels compromis, ni l'analyse des stratégies politiques. La polémique vise les personnes, elle n'atteint pas le niveau des causes des comportements observés. C'est donc plutôt une forme de dépit ou de rancœur qui s'exprime dans ce portrait, d'autant plus évidente que, par comparaison, les portraits d'Amadou Toumani Toure (auquel l'auteur est lié par l'amitié, vol 1 p. 105) et même de Moussa Traore (vol 1 p. 148) paraissent remarquablement cléments. Ainsi, la brutalité de Moussa Traore traduirait essentiellement une capacité de décision qui sied à un chef d'Etat (vol 1 p. 150) ! Le respect de la force, fanga, s'impose au philosophe qui se veut analyste politique !

Venons-en aux propositions concernant l'avenir.

Faire taire les armes

C'est par quelques allusions que ce problème est abordé. La présentation de la situation est parfois extrêmement simple : "Le MNLA, les jihadistes et autres acteurs, les régimes militaro-civils démocratiquement élus ne sont que les bras armés des visées des multinationales occidentales et des pétromonarchies du golfe arabique" (vol 2 p. 151). Elle est parfois un peu plus complexe : "la lutte contre le terrorisme est en réalité un champ d'affrontement entre deux impérialismes, l'un occidental, l'autre arabo-salafiste […] la collusion entre ces deux impérialisme est stratégique, même si quelques fois apparaissent des contradictions" (vol 2 p. 262). Plus solide et plus inquiétante me parait la présentation qui met au premier plan l'économie : non pas l'économie rêvée fondée sur des ressources pour longtemps encore inexploitables, mais bien l'économie concrète, quotidienne,  installée durablement dans la zone depuis une génération : "une économie souterraine maffieuse basée sur toutes sortes de trafics, d'armes et surtout de drogues. Derrière les discours religieux et indépendantistes se déroule une bataille féroce pour le contrôle des réseaux et des routes de trafic" (vol 2 p. 243). Et ces réseaux qui brassent des fortunes propagent la gangrène sociale dont certains pays d'Amérique centrale nous montrent l'aboutissement.

Si telle est la situation, c'est éviter de voir les réalités en face que de dire comme –selon l'auteur– l'aurait fait le président du Haut Conseil islamique à plusieurs reprises que "la guerre dans le Nord du Mali n'est pas la nôtre. Elle nous a été imposée de l'extérieur" (vol 2 p. 261). Le Mali a été attaqué, certains de ses fils ont proclamé l'indépendance d'une partie de son territoire, aucun Malien ne peut s'en laver les mains. Ensuite cette vision étroite sert seulement à dénoncer l'interventionnisme des Occidentaux et notamment de la France. Sur ce point, la présentation est manichéenne : la France fait partie des ennemis du Mali. Ne faudrait-il pas, tout de même, regarder la situation en face : pour le Mali, compte tenu des capacités des FAMAs aujourd'hui et sans doute pour encore une décennie au moins, fermer les bases étrangères sur son territoire (vol 2 p. 281) ou décréter un cessez-le feu général ou par zone (vol 2 p. 282) ou chasser du territoire toutes les troupes étrangères (comme le fit Modibo Keita), ce serait tout simplement livrer le pays aux trafiquants et aux chefs de guerre. Ne voit-on pas ce qui se passe au centre du Mali sous nos yeux ? N'a-t-on rien appris de l'expérience de l'Amérique centrale ?

Réformer les institutions

Plusieurs passages évoquent des réformes importantes, telles que :

-supprimer les institutions budgétivores qui ne servent qu'à distribuer des prébendes (vol 2 p. 166)

-"revisiter de fond en comble l'institution présidentielle et corriger à la source ses dérives autocratiques", en particulier "lui enlever toute possibilité de dissolution du parlement" (vol 2 p. 167)

- élection du président de la république par le parlement (vol 2 p. 167)

- renforcer les critères de création des partis politiques et supprimer les subventions publiques directes qui leur sont accordées, au profit de programmes de formation civique et politique (vol 2 p. 167)

- démilitariser l'appareil administratif de l'Etat, dépolitiser l'armée et la professionnaliser (vol 2 p. 167)

- recruter les directeurs des services centraux et nationaux par appel à candidatures sur la base d'un mandat détaillé, d'objectifs précis à atteindre et d'une obligation de résultats dans un chronogramme déterminé (vol 2 p. 230)

- créer un nouveau corps enseignant constitué par les meilleurs agents de l'Etat, avec des habilitations à enseigner pour une durée déterminée, dont le renouvellement serait soumis à des critères de performance (vol 2 p. 230)

- démocratiser la justice par la multiplication des jurys impliquant des citoyens dans la prise de ses décisions (vol 2 p. 230)

- supprimer la primature (vol 2 p. 245)

- adopter le scrutin uninominal par circonscription (vol 2 p. 245)

- limiter les mandats dans les partis politiques, syndicats et associations (vol 2 p. 246)

- charger le parlement de valider le programme de chaque ministre avec obligation de résultats et chronogramme (vol 2 p. 246)

Il faut bien dire que ces propositions sont énoncées, mais pas véritablement argumentées. Et que d'autres, celles qui concernent le foncier ou la politique économique notamment, manquent de clarté et de précision (vol 2 p. 230-231). Il eut été utile de savoir si au moins l'une ou l'autre de ces propositions a été discutée dans le cadre d'un parti. Nous n'en saurons rien. On n'y trouve pas la cohérence d'un grand programme politique, on n'y voit même pas l'engagement militant dans une définition précise de chaque mesure : il s'agit plutôt d'idées éparses, captées ici et là, reprises sans effort d'analyse et d'argumentation.

Réformer l'éducation

Sur ce sujet, l'enseignant et ancien ministre de l'éducation revient plusieurs fois. La première idée qu'il expose est celle d'une refondation de l'éducation à partir des communautés : "les populations doivent nécessairement se sentir concernées au premier chef. Elles doivent revendiquer le partage des responsabilités dans la définition, le choix et la mise en œuvre des stratégies qui ne sauraient d'ailleurs être viables, efficaces et pertinentes sans leur participation" ( vol 2 p. 21). Cela ne réduit pas le rôle de l'Etat : au contraire, les interventions de l'Etat  devraient "contribuer à rendre autonomes les communautés" (vol 2 p. 27). N'y a-t-il pas quelque idéalisme à croire que les villageois, même s'ils ont le souci de la meilleure éducation pour leurs enfants, sauront la définir ? et quelque idéalisme encore à croire que l'Etat favorisera l'autonomie des communautés ? En outre, ne faudrait-il pas tenir compte des tentatives qui ont été faites en ce sens au Mali même, où depuis plusieurs années des responsabilités ont été confiées aux communes en matière d'éducation : avec quel résultat ? On ne peut préparer l'avenir qu'en analysant ses propres expériences, échecs et succès.

Une autre idée est la suivante : "une démocratisation réelle du savoir passe nécessairement par l'adoption des langues nationales non seulement comme langues d'enseignement mais aussi et surtout comme langues officielles" (vol 1 p. 116, voir aussi vol 2 p. 205-208)). Les expériences de l'Afrique du Nord en matière d'arabisation sont-elles très encourageantes ? Encore ne s'agissait-il que d'une seule langue, même si sa version littéraire est très différente de ses versions dialectales. Mais au Mali, de combien de langues nationales voudra-t-on tenir compte ? Et là encore : le Mali a une expérience avec la "pédagogie convergente", quel en est le bilan ? Il ne suffit pas de la condamner en bloc en disant qu'elle était faite pour faciliter l'acquisition du français, une langue étrangère : il faut dire quel prix on est prêt à payer pour protéger quelques dizaines de langues tout en forgeant une conscience nationale.

La troisième idée est prémonitoire en même temps que courageuse : dès 2008 l'auteur demande pour les enseignants un statut particulier "dans lequel le salaire, le plan de gestion de carrière et les avantages spécifiques attireront les meilleurs" (vol 2 p. 113), car "faire des enseignants un corps d'élite est une nécessité" (vol 2 p. 113). C'est exactement ce qu'ont fait des pays comme la Finlande ou la Corée du Sud qui, en une génération, ont complètement modifié le niveau de leurs élèves qui se classent désormais parmi les meilleurs dans les tests internationaux. Tout aussi révolutionnaire est la proposition de remplacer, pour ces agents, la carrière à vie par des contrats à durée déterminée assujettis à une vérification périodique des résultats qualitatifs. Sur quelles forces sociales pourra-t-on s'appuyer pour faire passer ce genre de réforme alors que le fonctionnement des syndicats et leurs dirigeants ont été, eux aussi, complètement pervertis par l'argent ? (un épisode particulier est présenté vol 2 p. 134-141)

Préparer quel avenir ?

L'avenir qu'il faut préparer est celui que définira l'Afrique lorsqu'elle aura gagné son "indépendance théorique". Ce souci d'indépendance théorique court dans les deux volumes : "la tâche fondamentale de la philosophie dans nos pays doit être d'armer intellectuellement les Africains pour assurer l'indépendance théorique du continent" (vol 1 p. 113) par rapport aux concepts et théories qui ont été forgés par l'Occident pour exprimer et justifier sa domination. (voir aussi vol 1 pp. 127, 144, 166, vol 2 p. 32…)

Cependant l'auteur, sans affirmer que cette indépendance est aujourd'hui acquise, sait déjà que cet avenir impliquera "la nécessité de sortir du système néolibéral mondial"  (vol 1 p. 184). L'invention de solutions aux problèmes que rencontre l'Afrique "n'est possible que dans la perspective d'une rupture avec le système mondial actuel", et "impose le rejet de tous les modèles actuels fournis dans le cadre de la mondialisation néolibérale" (vol 1 p. 187). On reconnait là sans peine les idées de Nkrumah, pour qui "le problème majeur de l'Afrique est sa domination et son exploitation par les puissances occidentales […] L'Afrique doit bâtir sa propre base économique de développement en s'appuyant sur les ressources naturelles qui lui sont propres et sur des technologies endogènes"  (vol 2 p. 125). L'idée que cette sortie pourrait être plus difficile à réaliser qu'à souhaiter n'est pas discutée. Ce qu'on mettra à la place reste indéfini, car l'idée d'autarcie dans le monde actuel semble assez peu réaliste. Quelle est donc la contribution de l'analyste à ce débat ancien ?

Cet avenir sera-t-il démocratique ? Il est bon pour la polémique d'affirmer d'abord que "la démocratie nous a volé les rêves et les espérances que nous avions nourris le 26 mars 1991" (vol 2 p. 124) pour faire mine ensuite de s'interroger en ces termes "la dictature n'était-elle pas préférable à la démocratie ?" (vol 2 p. 129), "la 'démocratie' est-elle pire que la dictature ?" (vol 2 p. 147), afin de conclure plus tard en s'autorisant à parler au nom du peuple tout entier "la démocratie fut un véritable festival de brigands à un point tel que le peuple devint nostalgique de la dictature" (vol 2 p. 156), et même "ce n'est pas de démocratie que nous avons besoin […]  plutôt de patriotisme, de discipline et de rigueur" (vol 2 p 283). Mais s'il y a un sérieux problème avec la démocratie formelle inspirée de l'exemple français, l'indépendance théorique aurait voulu qu'on trouve dans ce livre au moins quelques propositions d'organisation d'une démocratie réelle adaptée au contexte social, culturel et historique du Mali. Il n'y en a pas, et même la proposition d'"assises nationales populaires souveraines" (vol. 2 p. 283) , qui émane en temps de crise, reste vague et donc décevante.

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Invoquer "la crise généralisée du capitalisme mondialisé " (vol 2 p. 181) "qui génère des tragédies un peu partout dans le monde " (vol 2 p. 202) permet de se ranger dans un camp idéologique et politique, mais ne mène pas l'analyse bien loin : tout au plus à suggérer que le Mali est le jouet consentant et la victime de stratégies économiques d'acteurs extérieurs, privés ou publics, religieux ou laïcs, qui lui imposent leur loi. Le même cadre d'analyse amène pourtant à formuler l'hypothèse d'un autre impérialisme, arabo-salafiste. Mais ces hypothèses auraient mérité d'être validées par des faits et analyses précis, concernant la dépendance d'acteurs nationaux privés ou publics, laïcs ou religieux, à l'égard de ces intérêts étrangers.

C'est bien en effet au niveau national et local, celui que l'opinion perçoit, qu'il faut arriver à montrer comment les intérêts économiques –et d'autres intérêts et stratégies, par exemple géopolitiques ou religieux– déterminent les positions politiques des uns et des autres. C'est seulement si l'analyse était portée à ce niveau de précision qu'on pourrait espérer la voir utilisée par certains acteurs politiques pour définir les actions susceptibles de modifier les réactions du Mali aux sollicitations venant de l'extérieur, et donc changer sa trajectoire pour l'orienter, sinon vers l'autarcie (une impasse, à mon humble avis), du moins vers une croissance plus favorable aux pauvres et un pouvoir de décision politique plus également partagé entre les citoyens.

On ne voit pas que le contexte de blocage auquel est parvenue la société malienne puisse évoluer considérablement de lui-même dans l'avenir proche. Il vaut sans doute mieux considérer que la crise à répétition est dans la nature du capitalisme, qu'elle est la façon par laquelle il s'adapte aux évolutions du milieu dans lequel il prospère et aux désordres qui se créent en son sein. Et peut-être serait-il judicieux de faire comme la Chine, s'en accommoder pour profiter des ressorts exceptionnels qu'il recèle. Ainsi je vous confirme ce que vous aurez déjà compris, en demandant qu'on me pardonne de le faire dans cette maison : mon scepticisme à l'égard d'une évolution inéluctable du capitalisme vers des crises de plus en plus violentes conduisant immanquablement à son remplacement par un tout autre système assurant aux masses travailleuses un avenir meilleur.

Sur le plan institutionnel, s'il est vrai que la démocratie a été, au Mali, pire que la dictature (vol 1 p 129, vol 2 p. 156, vol 2 p. 239), en créant une classe politique qui fait fi de tout mandat, il ne semble pas qu'on puisse attendre d'un processus pacifique l'invention d'un système institutionnel adapté aux spécificités culturelles du pays, et prenant ses décisions en fonction des seuls intérêts de la population. Il faut plutôt penser que c'est à l'occasion d'une des tragédies prévisibles, et qui risquent de se produire à brève échéance, que pourra apparaître une nouvelle générations d'hommes politiques "propres, honnêtes, sérieux, intègres et compétents " (vol 1 p. 126), et se manifester, en réaction à la situation dans laquelle "la corruption est devenue le système national de débrouillardise" (vol 2 p.281) un nouvel engouement des citoyens pour des valeurs anciennes telles que le patriotisme, la discipline, la rigueur, et aussi "tolérance, respect de soi, solidarité et entraide, sens éthique, esprit collectif."(vol 2 p. 283) En tous cas, c'est ce nouvel engouement qu'on doit souhaiter !

Dans un message tout récent, dont je le remercie, le Professeur Issa Ndiaye me rappelle la position de Socrate : il faut fournir aux gens les instruments d'analyse qui leur permettront de construire eux-mêmes les chemins de leur propre émancipation. Oui, c'est bien ça ! La polémique sert à déblayer le terrain, ensuite doivent venir les instruments d'analyse –pas les schémas de pensée du siècle passé, sempiternellement  ressassés– et les exemples d'analyse précise des faits d'actualité. C'est de cela que les gens ont besoin aujourd'hui au Mali. La responsabilité des intellectuels est là, se contenter de polémiquer ne mène à rien.

Joseph Brunet-Jailly, avril 2019

 

Voir la video de la présentation du livre à la Fondation Gabriel Péri, à Paris, le 16 avril 2019, https://gabrielperi.fr/initiatives/rencontre-avec-issa-ndiaye-democraties-et-fractures-sociales-au-mali-2/

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