Négocier une nouvelle fois ?

Des chercheurs français ont récemment proposé que l'on entreprenne de nouvelles négociations de paix au Mali, cette fois-ci avec les acteurs armés qui disposent des réseaux de contrebande et de trafic. Pourtant leur étude fournit elle-même tous les arguments qui prouvent que leur conclusion, outre son évidente naïveté, est fausse et donc leur proposition infondée.

L'idée de négocier une nouvelle fois, c'est-à-dire de négocier avec les djihadistes, est dans l'air du temps. Non seulement ceux qui l'ont proposée les premiers (Tiébilé Drame en 2015 et Mohamed Ag Intallah en 2016) ne l'ont pas abandonnée, mais elle est maintenant reprise et soutenue par des chercheurs français (Guichaoua et Pellerin n 2017, Collectif de chercheurs n 2018,) et canadiens (Adib Bencherif 2018). Cette idée est également popularisée par des journalistes (Aliou Hasseye en 2018). Ces activités de plaidoyer se développent alors que récemment encore le Président Ibrahim Boubacar Keita a pris position clairement contre toute négociation de ce genre (Ibrahim Boubacar Keita 2018) après que la Conférence d'entente nationale s'y était montré favorable, incluant explicitement dans ses recommandations "portant sur la paix et la réconciliation nationale"  les deux suivantes :

" Négocier avec les belligérants du centre en l’occurrence Ahmadou Koufa tout en préservant le caractère laïc de l’Etat ;

" Négocier avec les extrémistes religieux du Nord en l’occurrence Iyad Ag Agali tout en préservant le caractère laïc de l’Etat" (Conférence nationale 2017, paragraphe 7.6)

Dans ce qui suit, nous nous concentrerons sur l'analyse des chercheurs français (Guichaoua et Pellerin 2017), notamment parce qu'elle est publiée par une institution française qui est "l'organisme de recherche stratégique du ministère de la Défense" (IRSEM 2018), et parce que ses conclusions ont été reprises par un collectif de chercheurs pour une large diffusion (Collectif de chercheurs 2018). Le document d'Adib Bencherif, qui travaille dans un centre de recherche canadien, se termine lui aussi par la recommandation qu'"il est nécessaire d’entamer des discussions transparentes entre le pouvoir malien et Iyad Ag Ghali" (Adib Bencherif 2018, p. 22), alors que rien ne justifie cette proposition dans l'analyse qui la précède : l'auteur reconnait que cette recommandation lui a été inspirée par ses professeurs (Adib Bencherif 2018, p. 22, note 25), comme si cela le dispensait de l'argumenter. Une précédente analyse issue du même organisme se terminait d'ailleurs par une conclusion beaucoup plus circonspecte (Aurélie Campana, 2018). Mais le marché de la médiation est désormais très concurrentiel. Passons !

 

  • Que penser des arguments invoqués par les partisans de la négociation ?

Ces arguments peuvent être ramenés à un petit nombre :

  • la médiation algérienne, telle qu'elle a été pratiquée en 2014-2015, a échoué notamment parce que "dans le modèle de construction de la paix des Nations Unies priment l’ordre et la stabi­lité, en phase avec les attentes des élites nationales", ce qui revient à "consolider le statu quo sans impulser de changement majeur, ce qui est contra­dictoire avec la prétention d’aider à construire la paix", et aussi parce que la communauté internationale elle-même se contente depuis des décennies d'un "prêt-à-porter institu­tionnel sous forme d’élections ou de décentralisation", au lieu de travailler à "l’élabora­tion patiente d’institutions locales consensuelles" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 24) ;
  • des négociations locales sont d'ores et déjà en cours : "des canaux de communication, directs ou non, sont d’ores et déjà établis au Niger, au Burkina Faso ou au Mali. Ces dialogues sont ardus et empreints de méfiance, mais ils peuvent progresser." (Collectif de chercheurs 2018).
  • de telles négociations ont le mérite de "redonne[r] l’initiative aux Etats sahéliens" (Collectif de chercheurs 2018),
  • de telles négociations ont aussi un intérêt pour les intervenants extérieurs, à qui les chercheurs suggèrent justement qu'ils pourraient immédiatement, à titre de "mesure de confiance à l’endroit de l’Algérie et d’une partie des populations locales pour qui cette présence sonne comme une provocation", "accepter des moratoires sur les frappes ciblées lorsque les Etats sahéliens décident d’ouvrir des canaux de dialogue avec les groupes armés, y compris djihadistes." (Collectif de chercheurs 2018)

On ne peut évidemment qu'admettre le premier argument, puisque le ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Messahel, a reconnu lui-même récemment l'échec, aujourd'hui patent, de la médiation algérienne  en disant : "il faut que les Maliens s’approprient le processus de mise en œuvre des engagements qu’ils ont pris" (Messahel 2018), ce qui est une façon de reconnaître, peut-être involontairement, que cette appropriation n'a jamais été réalisée, même à Alger entre les signataires.

Quant au second argument, que des négociations locales soient un complément utile, voire indispensable, au retour à la paix obtenu par un accord plus large, chacun sans doute est également prêt à l'admettre : en effet des négociations nationales ou conduites par une médiation étrangère ne peuvent pas prendre en considération tous les contextes locaux et cas particuliers. L'originalité de la proposition des chercheurs n'est donc pas dans l'idée que des négociations locales sont utiles, elle est dans l'identification des nouveaux acteurs avec lesquels des négociations seraient indiquées. L'argument qui fonde le choix de ces nouveaux acteurs, avec qui il faudrait négocier, n'apparait toutefois que très progressivement dans le texte de Guichaoua et Pellerin, les deux chercheurs à l'origine de la publication collective.

Redonner l'initiative aux Etats sahéliens est bien entendu souhaitable, et publiquement affirmé comme une nécessité non seulement par les Chefs d'Etat, mais aussi bien par les opinions. C'est même la persistance de cette affirmation qui surprend, car on en vient immédiatement à se demander pourquoi ces Etats ont perdu l'initiative, et pourquoi la "communauté internationale" s'est engagée dans une intervention massive. Ne faut-il pas reconnaître que le retour de l'initiative dans les mains des Etats sahéliens suppose que ces Etats aient encore non seulement une stratégie claire qui soit différente de celle qui consiste à compter sur la "communauté internationale" pour  résoudre les problèmes du Sahel, mais encore les moyens (notamment l'autorité, la légitimité, la capacité de persuasion, et naturellement aussi la force armée) de faire admettre et progresser cette stratégie et de réduire au silence les opposants. Ces conditions valent aussi bien pour la coordination et le contrôle des engagements pris dans des négociations locales que pour des actions de sécurité.

Enfin le quatrième argument est évidemment contextuel : la "communauté internationale" hésite désormais sur la stratégie qu'elle a suivie depuis cinq ans, certains pays cherchent à se désengager discrètement, et l'on s'inquiète de la diffusion dans les opinions publiques sahéliennes de réactions hostiles à la présence de troupes étrangères qui semblent pourtant incapables de ramener la paix et d'assurer la sécurité des personnes et des biens.

Mais, au-delà de ce premier aperçu, il faut examiner de beaucoup plus près la méthode et les arguments des chercheurs. La méthode, parce que, effectivement, on doit savoir qui s'exprime par la plume des chercheurs, et on doit se demander si les opinions et avis  recueillis sont ceux dont a besoin un pays qui veut retrouver le chemin de la sécurité intérieure et de la paix, en même temps que de la concorde sociale et politique. Les arguments aussi, parce que la solution proposée, négociations locales avec les acteurs de l'économie "grise"[1], soulève de nombreuses objections, en particulier sur le choix du niveau local lui-même, mais aussi sur la légitimité locale, nationale et internationale des acteurs concernés, et encore sur l'articulation nationale qui pourrait résulter d'accords locaux entre représentants de l'Etat et ces acteurs.

 

  • Qui parle par la voix des chercheurs ?

C'est une chose de poser la complexité et l'enchevêtrement des intérêts qui se manifestent dans la société malienne en crise, c'est autre chose que de se donner les moyens de la décrire correctement afin de proposer un processus qui en tienne compte tout en étant, aussi et ce point est capital, susceptible de déboucher sur un nouveau contrat social. Peut-on le faire en enquêtant auprès d'une cinquantaine de personnes, "rebelles, commerçants ou acteurs de l’économie grise, fonctionnaires de l’État, chefs tribaux, ministres" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 24), une liste dans laquelle ni la société civile dans sa diversité, ni les élus, ni les religieux, ni les notabilités locales autres que les "chefs tribaux" (?), notamment, n'apparaissent ?

L'enquête sur laquelle les chercheurs appuient leur proposition souffre donc du même défaut que la négociation de l'accord d'Alger : le défaut gravissime de ne s'intéresser qu'aux acteurs immédiats engagés dans le conflit, ce qui n'est justifié que dans la perspective de parvenir à un accord de cessez-le feu passé entre groupes armés ; mais si on veut "construire la paix", c'est un tout autre processus qu'il faut envisager, car alors on doit sans délai s'attaquer à la racine du mal, aux causes profondes de la rébellion, en faisant participer tous les groupes concernés, notamment les civils, tant au diagnostic qu'à l'élaboration des solutions, puisque c'est nécessairement ensemble qu'ils devront re-construire la paix !

Les chercheurs semblent pourtant conscients de la fragilité de leur démarche : dans une note, ils remarquent, à propos de la disqualification dont souffrent les anciens leaders de rebellions locales lorsqu'ils reviennent dans l'administration  : "Cette suggestion n’a pas de caractère scientifique mais s’appuie sur la fréquentation assidue depuis de longues années des rédacteurs de ce rapport des réseaux sociaux sympathisants des causes touarègues respectivement au Mali et au Niger" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 74). C'est évidemment supposer que le reste de leur propos a un caractère scientifique, ce qui est, sur les sujets abordés dans leur étude, particulièrement difficile à établir. Quoi qu'il en soit, les chercheurs ne tirent malheureusement aucune conséquence du doute qui leur vient ici. Or rapporter le point de vue d'interlocuteurs divers dont on ne sait pas comment ils ont été choisis ne suffit pas à convaincre le lecteur attentif : il voudrait être assuré que les principales forces vives de la nation se sont exprimées, et ici il n'en a aucune garantie, car les sources sont si bien protégées qu'il ne peut pas se faire la moindre idée de leur représentativité.

En fin de compte, le lecteur ne sait pas qui exactement s'exprime par la plume des chercheurs. Cette impression est même particulièrement désagréable dans certains cas, par exemple lorsque les auteurs évoquent, à propos de la position prise par le HCIM sur le djihad, un "Entretien avec un cadre du HCI, Bamako, janvier 2016" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 108 note) au lieu de citer l'écho évidemment autorisé qu'a donné la presse malienne du séminaire organisé par cette institution sur ce sujet. (TC 2013)

Et, plus grave, faute de situer le problème du retour à la paix dans son contexte politique national et international, les chercheurs le simplifient considérablement en faisant une confiance aveugle aux suggestions des acteurs locaux qu'ils ont pu rencontrer.

 

  • Le niveau local est-il le bon niveau de négociation ?

Favoriser des négociations locales serait le meilleur moyen de rétablir durablement la paix ? Comme les états généraux de la décentralisation en décembre 2013, les chercheurs évoquent l'apaisement des conflits par des négociations locales, sous la responsabilité des autorités traditionnelles (Etats généraux de la décentralisation 2013, thème 8, recommandation 3) ou religieuses : elles seraient très complémentaires de la négociation placée sous le contrôle d'une médiation étrangère. Cependant, ils reconnaissent que, au Mali en particulier, les chefs traditionnels ont perdu beaucoup de leur autorité, pour avoir été  "affaiblis par l'Etat depuis Moussa Traore, puis par les nouvelles élites armées" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 92). Ils ont sans doute raison sur ce point, bien que l'affaiblissement des chefs traditionnels ait commencé sous Modibo Keita[2], et que leur réhabilitation soit prônée par certains depuis 2012.

Mais lorsqu'ils écrivent que "les zones rurales sont largement dépourvues de toute forme d’intermédiation avec l’État" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 93), ils semblent oublier que beaucoup de descendants des notabilités locales –ou leurs hommes de paille– se sont convertis en élus locaux, maires, députés, etc. Quant aux autorités religieuses, celles qui restent puissantes ne sont pas très nombreuses (il faut semble-t-il qu'elles aient conservé leur capital économique, Guichaoua et Pellerin 2017, p. 93) et ne sont pas les simples cadis auxquels l'accord d'Alger (Accord d'Alger 2015, art. 46 et 47) et la Conférence d'entente nationale ont fait allusion.

Pourtant, croire que le niveau local est celui par lequel le retour à la paix peut advenir, c'est négliger les observations que font les chercheurs eux-mêmes sur les tensions et conflits qui caractérisent la vie locale.

En effet, ils le soulignent : "il n’y a pas lieu de supposer a priori que les communautés disposent des ressources diplomatiques de régulation des conflits adéquates, pour deux raisons au moins. Premièrement, le « local » est lui-même parcouru de tensions et de conflits parfois de longue durée sans solution immédiate et peut être incarné par des figures souffrant d’un déficit de légitimité. Deuxièmement, la dynamique des conflits locaux est elle-même très sensible aux dyna­miques des clivages plus englobants : étatiques, transfrontaliers, mafieux, etc. Promouvoir la paix ce n’est donc pas seulement s’adresser aux « bons » acteurs locaux (« femmes », « jeunes », « leaders communautaires »), c’est comprendre comment ils s’insèrent dans des conflits emboîtés et démê­ler les enjeux et motivations de leur participation ou non-participation. […] Trouver concrètement le bon équilibre entre les intérêts de tous ces acteurs constitue sans doute la clé de la paix au Sahel." (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 22)

Evidemment ! Remarquons toutefois au passage que considérer les femmes ou les jeunes comme de "bons" acteurs locaux suppose démontré que, dans les sociétés en question, celles du Nord du Mali, les femmes et les jeunes sont effectivement des acteurs politiques à part entière : la démonstration n'est pas faite, elle serait peut-être d'ailleurs difficile à faire pour des sociétés fortement hiérarchisées, aujourd'hui encore. Et donc les "bons"acteurs sont peut-être difficiles à identifier.

L'idée de faire fond sur des négociations locales se heurte à une autre difficulté, si ce que les chercheurs avancent à propos de la décentralisation est vrai. Sur ce sujet, en effet, ils rapportent un jugement bien trop sommairement argumenté, car lourd de conséquences : d'après des entretiens avec "plusieurs cadres de la CMA et de la Plateforme", la décentralisation "est largement discréditée au sein des groupes rebelles" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 39). "Au Mali, la décentralisation a aiguisé les tensions intercommunautaires et ainsi nourri un contexte de pré-rébellion"  (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 12). C'est là une accusation très grave! Les auteurs donnent bien, il est vrai, quelques exemples montrant que la décentralisation a donné une occasion aux intérêts locaux divergents de s'exprimer et de s'affronter (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 78). Mais de là à nourrir "un contexte de pré-rébellion", il y a une grande différence, qui nécessitait au moins quelques explications complémentaires ! En outre, que la décentralisation puisse créer des tensions, en donnant la parole à chacun et en proposant que les problèmes de chaque village, canton, cercle, région soient réglés à chacun de ces niveaux, n'était-ce pas inévitable?

Une fois encore, sur ce point, le problème du retour à la paix au Mali n'est pas envisagé dans son contexte politique national et international. Car il est bien évident que la décentralisation est inséparable d'un rôle décisif de l'Etat : c'est à l'Etat qu'il revient d'éduquer les citoyens, d'une part en rappelant à temps et à contretemps que la solidarité et la redistribution sont au cœur de toute stratégie nationale, et d'autre part en mettant lui-même cette stratégie en pratique au vu et au su de tous et de chacun. Or on connait les conditions dans lesquelles la décentralisation a été vidée de toutes ses ambitions à partir du moment où ATT a pu manifester tout le dédain qu'il éprouvait à son égard : transfert de compétences sans moyens, à des élus qu'il fallait former (alors qu'ATT a laissé fermer les Centres de conseil communal), et qui ont rapidement suivi l'exemple de leurs interlocuteurs dans l'administration et à Bamako, en se laissant tenter par l'enrichissement personnel plutôt que par le bien collectif –une  notion qui a disparu des esprits, des discours et des pratiques. Il ne faut pas oublier non plus, dans l'échec de la décentralisation, la manipulation des élections locales depuis Bamako, l'achat des votes, le rôle qu'ont joué les grandes familles détentrices du pouvoir traditionnel et leurs agents, ou encore le conflit inévitable entre une décentralisation fondée sur la démocratisation et une tradition encore bien présente au Nord où les nobles ne partagent pas le pouvoir avec leurs dépendants, etc…

Le discrédit dont souffre la décentralisation aux yeux des groupes rebelles peut donc avoir de très diverses explications ! On doit d'ailleurs se demander pourquoi, dans ces conditions, les dirigeants des groupes armés ont signé un accord qui fait de la régionalisation (seconde étape de la décentralisation) la caractéristique essentielle –malgré ses dangers évidents dans un Etat faible– de la nouvelle architecture administrative. Y aurait-il une divergence sur le sujet de la décentralisation entre les dirigeants des groupes armés signataires de l'accord d'Alger et les personnalités avec lesquelles les chercheurs se sont entretenus de ce sujet ?

Malgré toutes ces réserves quant à l'intérêt de négociations locales, c'est bel et bien un niveau local que les auteurs privilégient lorsqu'ils tentent de tirer des conclusions pratiques de leurs analyses. Car ils y ont identifié une nouvelle catégorie d'acteurs, sur laquelle ils croient pouvoir compter pour ramener la paix.

 

  • Faudrait-il négocier localement avec les acteurs de l'économie "grise" ?

En effet les chercheurs pensent qu'il faut faire confiance à une nouvelle catégorie d'acteurs, des acteurs qui ont une implantation locale parfaitement identifiée, mais qui disposent aussi de connexions fortes au niveau national et international. Evidemment, au niveau local, l'élément nouveau depuis 2012 au Mali, c'est que les hommes en armes ont conquis un pouvoir politique qui leur permet de défendre leurs intérêts par de nouveaux moyens, grâce à des réseaux étendus jusqu'aux niveaux national et international : ils sont donc capables de faire respecter un certain ordre, favorable à de multiples commerces et ambitions. Comme on l'a signalé plus haut, les chercheurs se montrent soucieux de ne porter aucun jugement moral sur les personnes qui ont acquis ce pouvoir par des activités commerciales plus ou moins risquées. Ils distinguent cependant la contrebande, qui porte sur des produits licites, et les trafics qui portent sur des produits illicites : on passe donc facilement des cigarettes aux armes et aux drogues (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 53). Quant aux liens entre mouvements armés et "économie grise", connus de tous et admis comme une donnée de fait, puisque d'ailleurs l'économie grise "justifie souvent la possession d'une arme" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 13 et p. 84), les chercheurs y voient un argument supplémentaire en faveur de leur thèse.

Plus précisément, selon nos auteurs, la négociation devrait s'intéresser à ces acteurs engagés dans les conflits armés afin d'aboutir au contrôle de l'économie "grise" par d'anciens rebelles aujourd'hui associés au pouvoir : ce serait le moyen le plus efficace de faire taire les armes et de commencer à re-construire la paix. A partir de l'exemple du Niger, ils généralisent. "L’éco­nomie grise peut être vue comme l’un des facteurs de la stabilité relative du nord du Niger actuellement. Cette activité occupe plusieurs centaines de jeunes ex-rebelles […] Les vertus intégratrices de l’économie grise tiennent à la structuration de ses réseaux. Quand elle est l’enjeu de rivalités entre réseaux étatiques et réseaux autonomes, voire liés à d’anciens rebelles, elle peut constituer un driver de conflictualité, ainsi que le cas de la rébellion malienne en 2011 l’a très clairement illus­tré. Au contraire, l’économie grise devient productrice d’intégration dès lors que ses réseaux sont pilotés par un ou des hommes appartenant au cercle du pouvoir faisant de cette économie grise un ressort de la construc­tion de l’État." (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 85)

Tout en reconnaissant que l'intégration de ce type est toujours fragile, et que "objectivement, les réseaux de l’économie grise au nord du Mali n’ont plus aucune raison (administrative, logistique, sécuritaire) de s’appuyer sur les réseaux étatiques (services de renseignement, forces de sécurité) étant donné que les groupes armés contrôlent quasi intégralement le nord" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 86), les auteurs n'abandonnent pas leur proposition. Pourtant, si les groupes armés et acteurs de l'économie "grise" n'ont aucun besoin de l'Etat, on ne voit pas pourquoi ils accepteraient de se laisser contrôler par des agents issus de leurs rangs mais exerçant désormais de hautes fonctions dans l'administration nationale.

Il faut reconnaître que certaines observations vont bien dans ce sens, s'il est vrai que "les acteurs qui contrôlent les principaux réseaux de l’économie grise au nord du Mali appartiennent actuellement tous aux groupes armés signa­taires de l’Accord d’Alger". Mais faut-il nécessairement en tirer la conclusion que "leurs positions éco­nomiques seront sauvegardées après la guerre", faute de quoi les "équilibres tribaux si sensibles dans cet espace" seraient menacés ? (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 55) Ou bien faut-il admettre que, comme l'enseigne l'exemple de l'Amérique latine depuis des décennies, re-construire la paix au Sahel n'adviendra pas tant que trafic et trafiquants feront la loi ? Ou encore, faut-il admettre que, du fait que les acteurs qui contrôlent l'économie grise appartiennent aux groupes qui ont négocié à Alger et signé l'accord d'Alger, il n'y a plus de raison d'envisager une nouvelle négociation, puisqu'on y retrouverait les mêmes interlocuteurs? 

Cependant, puisque le trafic et les produits illicites ont donné aux groupes armés des moyens que les premières rébellions n'auraient même pas pu imaginer (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 53), que faut-il penser de l'attitude de la "communauté internationale" et des intervenants extérieurs qu'elle a délégués, qui ont tous laissé prospérer cette activité, au lieu de s'attacher à l'interrompre ou au moins à la mettre en difficulté ? L'Etat malien était peut-être trop corrompu, mais qu'ont fait sur ce point la France et le Conseil de sécurité, qui définit le mandat de la MINUSMA ? Comment ont-ils pu ignorer jusqu'à ce jour que la drogue est le nerf de la guerre, et que le contrôle de ses routes est un atout majeur (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 54) ? La "communauté internationale" va-t-elle donc de gaieté de cœur laisser s'installer au Sahel des régions et/ou des Etats officiellement protecteurs de nacro-trafiquants, parce que dans la main de ces derniers ? N'est-ce pas, de la part des chercheurs, faire preuve d'une immense naïveté que de prôner les vertus du fragile modèle qui serait en vigueur au Niger ?

Car on doit aussi s'interroger sur l'efficacité de cette solution. Les auteurs se montrent disposés à reconnaître une légitimité interne à l'emprise des acteurs de l'économie "grise", c'est-à-dire une légitimité dans leur environnement immédiat : celle du brigand au grand coeur en quelques sorte. A ce stade on peut déjà se demander quelle est l'étendue du territoire et la diversité des groupes sociaux susceptibles de partager ce jugement : au niveau local, légitimité interne et contrainte violente par les armes peuvent avoir presque la même apparence, au moins un temps. En outre la légitimité externe[3] ne répond pas aux mêmes critères. On débouche ainsi sur la question suivante : même si les réseaux de trafiquants, soucieux de protéger leurs routes, leurs sources d'approvisionnement, et leurs marchés, parviennent à imposer leur loi sur des zones étendues, la communauté internationale est-elle vraiment disposée à admettre qu'elle considérera désormais comme légitimes des institutions régionales ou étatiques ou para-étatiques fondées sur l'économie "grise" et créées pour la développer ?

En outre, ces nouveaux acteurs sont-ils vraiment capables de jouer ce rôle pacificateur, même sous l'aiguillon de leurs propres intérêts ? Car dans leur souci de les rendre présentables, les chercheurs veulent les distinguer de la criminalité organisée, qui "suppose un niveau d’organisation et de division du travail qui peut être rencontré au Sahel mais de manière non-systématique" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 25, note). Oui ou non, les acteurs de l'économie grise sont-ils suffisamment bien organisés pour imposer une paix durable sur de vastes étendues et des populations diverses ?

En bref, il faudrait négocier avec les acteurs de l'économie "grise" parce que leurs réseaux et leurs moyens (financiers et armés) leur donnent la possibilité d'imposer sur des régions relativement étendues un ordre qui peut ressembler –de loin, d'assez loin assurément !– à la paix sociale. Ces agents ont un ancrage local évident, mais doivent protéger des zones bien plus larges –couvrant la circulation des produits de leur commerce depuis leur origine jusqu'à leur destination– dans l'intérêt de leurs affaires. Certains peuvent même appartenir à des réseaux transnationaux qui donneront à leur pouvoir une emprise beaucoup plus large et des moyens encore plus conséquents : n'est-ce pas déjà ce qu'on a observé en 2012, avec l'irruption d'AQMI et du MUJAO  ?

A cette perspective maffieuse, les chercheurs ne peuvent pourtant opposer que l'irrépressible concurrence entre les formes politiques que peut prendre dans la région la revendication du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, une revendication que ces réseaux ont cependant su utiliser. Il ne pourrait en résulter qu'une extrême fragilité constitutive de tout équilibre temporaire entre eux.

 

  • Qu'attendre des acteurs de l'économie "grise" dans un monde politique régional durablement désuni ?

La proposition des chercheurs revient à faire confiance aux acteurs armés –indissolublement liés tout autant au trafics qu'à des mouvements revendiquant d'ambitieuses réformes politiques ou religieuses– pour rétablir la paix dans un climat marqué depuis des décennies par la désunion des organisations politiques formées autour des ambitions d'autonomie ou d'indépendance.

En effet, si le rappel historique des rébellions passées (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 28-30) montre une permanence, c'est celle de la récurrence d'épisodes de révoltes claniques se brisant sur l'impossibilité de fédérer non pas l'ensemble des populations du Nord mais plus modestement plusieurs confédérations touarègues autour d'une revendication politique commune. Ce n'est pas la permanence d'une opposition Nord-Sud ou nomades-sédentaires, comme veulent le faire croire avec obstination certains auteurs (par exemple Bernard Lugan 2018). La fragilité qui en résulte a certainement été aggravée à la fin du XXème siècle du fait que "l’avant-garde de la rébellion des années 1990 est constituée d’exilés, qui ont adopté, en Libye notamment, une vision du monde égalitariste, quasi-socialiste, rejetant les conservatismes identitaires du passé et prenant ses distances avec la chefferie tradition­nelle." (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 30 ; Baz Lecocq 2010)

Il est remarquable aussi et surtout que le registre nationaliste soit mis en avant non pas tant parce qu'il est partagé par tous et chacun au point de permettre de surmonter les divisions entre clans, mais seulement parce qu'il est compris par la "communauté internationale", en même temps que sensible et stratégique pour elle (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 37). Ainsi, non seulement dès sa création en 2011 le MNLA s'est présenté comme un mouvement anti-terroriste (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 40 note 52), mais sa déclaration d’indépendance du 6 avril 2012 s’appuie explicitement sur la charte des Nations unies et le droit des peuples autochtones (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 38 note 42). Ce registre présente aussi l'avantage de dispenser les rebelles de définir autre chose qu'un territoire mythique sans légitimité historique, ni politique, ni sociale. De même les références aux droits des peuples autochtones et les déclarations devant les Commissions des Nations-Unies ou devant d'autres instances (par exemple Mossa Ag Attaher 2014) parlent un langage qui s'adresse à la "communauté internationale", évoquent une autogestion mythique, en évitant de regarder du côté des réalités du pouvoir politique dans les régions du Nord du Mali, ou des réalités de l'application effective des dispositions administratives spéciales prises dès 1992.[4]

On est en fait en présence de groupes armés éphémères, incapables jusqu'à présent d'élaborer et de partager une vision politique commune, et seulement susceptibles de promouvoir par la force les intérêts de leurs chefs de guerre (et d'abord la contrebande et le trafic) en empruntant pour s'adresser à la "communauté internationale" des thèmes qui, relevant chez cette dernière d'une expérience séculaire de construction de la nation et de démocratisation de ses principes, n'ont strictement rien à voir avec le vécu des populations manipulées par ces meneurs. 

Le même grand écart entre les faits et le discours apparait lorsqu'il est plaidé que la pauvreté est considérable au Nord, et conséquence d'une stratégie déterminée du Sud, en ignorant délibérément les difficultés extrêmes qu'imposent l'écologie (par exemple : immenses étendues quasi-désertiques ou désertiques, à la population extrêmement faible, vidant de tout sens la comparaison de l'accessibilité des équipements publics) comme le retard éducatif (remontant aux premières réactions de défiance à l'égard de l'école du temps de la colonisation) et en oubliant le résultat répété des enquêtes de niveau de vie, qui ne confirment absolument pas que la population des régions du Nord soit plus pauvre que celle du Sud (INSTAT 2013), même en termes d'accès aux biens et services (INSTAT 2017).

Les arguments sont donc tous tournés vers la "communauté internationale", qui a la faiblesse de se laisser prendre à ce jeu, et qui ce faisant dispense ses interlocuteurs de toute preuve qu'ils ont une capacité effective de gestion politique de leurs propres problèmes et de toute analyse rigoureuse des faits : ni elle, ni l'administration malienne, ni les militants agissant en faveur d'une plus grande autonomie –voire de l'indépendance– ne se sont intéressés à ce que pourrait signifier la démocratisation dans le contexte spécifique des tribus, ni à ce qui a été expérimenté ou réalisé à la suite des accords antérieurs.

Bref, il existe certainement une "jeunesse vindicative" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 39), plus probablement déjà adulte, capable d'user de tout un discours propre à attirer l'attention de la presse internationale et par là d'obtenir des avantages de divers ordres, mais incapable de comprendre qui la manipule désormais et dans quel objectif, et surtout incapable de formuler un projet politique susceptible d'unifier les actions d'une bonne part des groupes ethniques des régions considérées. C'est cette jeunesse sans perspective qu'utilisent les trafiquants en masquant leurs propres objectifs. Est-ce une raison de s'appuyer sur ces derniers dans l'espoir d'un apaisement temporaire du brasier ?

 

  • Faut-il donc tomber dans ce piège ?

L'incompatibilité entre la réalité des épisodes de fièvre et de feu, d'un côté, et les discours et jeux diplomatiques qui les accompagnent, de l'autre, explique l'échec des interventions extérieures fondées sur une vision obscurcie à dessein par une tactique qui défend des intérêts mafieux en employant le langage du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les intervenants extérieurs doivent éviter ce piège en se gardant de prendre ces discours au sérieux. La rébellion armée est passible au Mali de la peine prévue par le code pénal en son article 33,[5] et la "communauté internationale", qui prône l'Etat de droit, devrait évidemment à aider les Etats à le faire appliquer. Car l'histoire récente du Mali lui-même –sans qu'il soit besoin de regarder ailleurs sur la planète– ne nous montre que trop ce dont les hommes sont capables quand la loi l'encadre plus leurs penchants criminels.

Derrière le théâtre de l'action diplomatique, il faut voir que les accords de paix ne préparent pas la paix et ne sont pas faits pour être appliqués. Ils ne préparent pas la paix, parce qu'ils sont acquis au prix d'avantages durables en nature et en espèces pour les négociateurs, qui bénéficient en outre, de façon soudaine, d'une considération et d'une notoriété grisantes pour de simples trafiquants chefs de guerre. Il faut voir que les accords ne sont pas faits pour être appliqués, parce que leur application marquerait la fin des avantages accordés aux négociateurs. Autrement dit, "l’impatience exprimée par les groupes armés rebelles de voir les accords peu ou pas appliqués" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 32) est une tactique utilisée par ces groupes pour leurrer qui veut bien l'être. Ce ne sont pas les mécontentements liés à la non-application des accords de paix qui créent de nouvelles rébellions (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 32), c'est la jalousie des chefs qui n'ont pas participé à la négociation de ces accords, et l'ambition de chefs plus jeunes qui ont compris comment fonctionne la "communauté internationale".

Cette situation condamne la stratégie qui consisterait, pour apaiser les rébellions toujours renaissantes de minorités du Nord, à satisfaire à leurs revendications : on ne ferait qu'amorcer un processus sans fin, car auto-entretenu, et très coûteux parce qu'il crée nécessairement des inégalités qui doivent être bientôt compensées, etc. Il faudrait en effet "qu’à chaque revendication des rebelles, l’État puisse apporter une réponse" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 65). Or l'Etat est contraint de tous côtés : par la menace djihadiste, par l'économie "grise", et par la géopolitique régionale (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 65). Constituer, comme l'a fait le Niger, un réseau d'intermédiaires originaires des mêmes groupes et intégrés dans le système de redistribution de rentes provenant en partie du trafic et en partie de l'aide internationale est risqué, car l'appétit de ces intermédiaires peut les amener à se battre entre eux, par hommes de main et milices interposés.

La discussion de la volatilité des engagements individuels dans la rébellion armée voudrait faire croire que le tempérament rebelle est commun aux populations du Nord du Mali, et permanent, soutenant un engagement armé épisodique selon la balance des bénéfices et des risques. Mais les exemples montrent plutôt autre chose : derrière le mythe d'un tempérament rebelle, la recherche à courte vue d'un avantage de notoriété, de pouvoir, de carrière (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 56-57). Non seulement les "dynamiques de rébellion se forment […] bien souvent sans planification ni direction claire" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 57), mais encore "les rébellions lancées pour des motivations natio­nalistes ont presque toujours achoppé sur les rivalités inter-tribales" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 58). S'il y a une logique dans les carrières individuelles, elle tourne autour du mythe du guerrier, soumis à une pression sociale qui considère que tout épisode de paix et d'intégration à l'Etat ne doit servir qu'à préparer (par l'acquisition de compétences et de matériel) le prochain coup de feu contre ce même Etat. Ces comportements sont ceux qu'entretient une société divisée et réfractaire, ils ne sont pas ceux d'un peuple, encore moins d'une nation.

Autrement dit, non seulement "la volatilité des trajectoires et l’existence d’intérêts infra-nationalistes constituent une menace permanente de remise en cause de l’état de paix" et expliquent pourquoi les Etats n'ont guère d'autre recours que d'"affaiblir les groupes de l'intérieur" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 58 ; voir aussi p. 81-83), mais elles interdisent de prétendre construire la paix à partir de négociations avec les chefs de guerre en vue à un moment donné : les accords ne seront jamais que temporaires. On pourra tenter de construire la paix seulement à partir du moment où les responsables politiques des groupes armés auront pris conscience d'enjeux nationalistes (plutôt qu'infra-nationalistes, voire claniques) et globaux (liés au fonctionnement normal de la "communauté internationale" plutôt qu'à la manipulation par un ou plusieurs acteurs étrangers). On en est loin, si l'on en juge d'après le fait nouveau de l'année 2012 : l'intervention d'AQMI au Mali avec Ançar Dine comme allié intérieur et le MNLA comme supplétif.

Il faut d'autant moins encourager les Etats sahéliens à se laisser tenter par cette idée de négocier avec les barons de l'économie "grise" que ces  Etats sont notoirement faibles. Et sur ce point, les chercheurs n'échappent pas à une contradiction qui détruit une fois de plus leur argumentation. Comment, en effet, formuler la proposition de confier aux Etats un rôle décisif dans l'élaboration de nouveaux accords de paix, négociés avec les nouveaux caïds, alors qu'on a affirmé peu avant que "les Etats du G5 Sahel sont trop affaiblis pour réguler les appétits politico-économiques de ces milices" (Collectif de chercheurs 2018), ces milices qu'ils ont eux-mêmes créées pour diviser et/ou combattre leurs ennemis. Comment peut-on ignorer que des organisations criminelles extérieures bien plus puissantes que les milices locales sont derrière les groupes djihadistes qui opèrent au Sahel ? Des Etats incapables de réguler leurs propres milices seraient en mesure de négocier la paix avec des organisations extérieures –ou leurs agents locaux– qui n'attendent que l'effondrement de tout pouvoir national pour s'installer à sa place ?

Pour toutes ces raisons, c'est une grave erreur de jugement que de considérer que "l’enjeu, pour les ingénieurs internationaux de la paix, est désormais de réussir à prendre en compte l’économie criminelle dans la dynamique de paix", parce que cette économie, par les liens qu'elle tisse, est "un élément de la paix sociale à court terme" (Guichaoua et Pellerin 2018, résumé p. 12). La "communauté internationale", instruite par la situation des pays déjà gangrenés par les trafics et leurs réseaux mafieux, ne devrait pas s'y laisser prendre.

 

Conclusion

Les deux chercheurs qui ont rédigé l'étude de l'IRSEM et ceux qui, avec eux, ont signé le texte publié par Le Monde-Afrique font preuve, à tout le moins, d'une grande naïveté. Ils ne sont pourtant pas les seuls à plaider, d'une façon ou d'une autre, pour que la France, et les pays qui l'accompagnent au Mali, se désengagent des conflits créés par des mouvements djihadistes dont le seul projet est d'instaurer le chaos avant de s'installer (Abu Bakr Naji 2004). Tout récemment Marc-Antoine Pérouse de Monclos a pris une position similaire fondée sur l'argument que  cet engagement, selon lui irréfléchi, repose sur une "dramatisation excessive du potentiel subversif et global de l’islam" (Pérouse de Montclos 2018). Il affirme notamment que "les études disponibles montrent en effet que l’embrigadement des djihadistes doit très peu à des efforts d’endoctrinement religieux. Les jeunes des régions du Macina, de Sikasso et du nord au Mali, par exemple, ont surtout participé aux combats pour protéger leur famille, leur communauté ou leurs activités économiques, licites ou non." (Pérouse de Montclos 2018) Il s'agit donc, pour cet auteur, d'en revenir à l'idée que le djihadisme prospère sur les terrains de grande pauvreté, de grande injustice, de déréliction : ce dont chacun convient. Mais la question n'est pas de savoir si la décision de rejoindre un groupe armé a un motif essentiellement religieux : on a compris depuis longtemps qu'il y a beaucoup d'autres raisons de franchir ce pas, et les auteurs de l'étude de l'IRSEM rappellent à juste titre la diversité et la volatilité de ces choix. La seule question qui vaille est de savoir qui, à l'extérieur et à l'intérieur du Mali, utilise tout à la fois la religion, la misère matérielle et intellectuelle, l'effondrement de l'Etat et de ses idéaux pour promouvoir qui son commerce, qui son ambition politique, qui son influence et ses visées territoriales. Là est la dimension géopolitique essentielle, que beaucoup, décidemment, ignorent ou sous-estiment.

En effet, il faut conclure cette analyse en relevant que les auteurs de l'étude de l'IRSEM sont prisonniers d'interlocuteurs locaux qui ont manifestement un profil et des objectifs très différents de ceux des véritables acteurs, qui les commandent de loin, et qui sont chargés par leurs organisations respectives de jouer une partie Algérie contre Libye, ou Algérie contre France, etc., par l'intermédiaire d'agents maliens (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 46-47). Ce qui se passe hors du champ local est déterminant : ainsi, c'est la réaction du Mali à l'exécution de l’otage anglais Edwin Dyer et à l’assassinat du colonel Lamana Ould Bou par AQMI, c'est-à-dire l'opération Djigui, qui a convaincu AQMI que le Mali était un obstacle à son installation pérenne dans le Nord, et qu'il fallait donc l'attaquer (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 49) : le MNLA en sera chargé, avant d'être évincé par ses maîtres étrangers.

Il est donc vain de chercher des explications à partir de la religion : la religion n'explique pas l'élimination du MNLA par AQMI en 2012, ni le retour d'AQMI et de son préposé AnçarDine à Kidal dès juillet 2013 (Xinhua 2013), ni la sévère défaite des troupes maliennes à Kidal en mai 2014, grâce à des renforts arrivés d'urgence, ni l'allégeance de l'Empire Islamique du Grand Sahara (EIGS, dirigé par Adnan Abou Walid Sahraoui) à Daesh en 2015-2016[6], ni la fusion en mars 2017 de quatre autres formations jihadistes –Ansar Dine, Qatiba Macina, Al-Mourabitoune et une branche malienne d'Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique)– sous la direction d'Iyad Ag Ghaly, soutenue par AlQaida. etc. La religion n'est invoquée que pour berner les pauvres diables et les monarchies en mal de "bonnes œuvres". Il parait plus judicieux désormais de considérer l'idéologie qui anime les stratèges du djihadisme armé à la lumière de l'évolution du capitalisme mondial et de la situation qu'il fait aux opprimés. (Norbert Trenkle 2015)

Cela ne signifie pas qu'on doive se désintéresser des efforts entrepris depuis des décennies pour diffuser en Afrique de l'Ouest un islam bas de gamme, fait de rites et de récitations, et dans lequel l'ijtihad est tenu en grande suspicion, car l'objectif est d'entretenir la haine de l'autre et notamment de tout ce que représente la modernité. Car il est vrai qu'inéluctablement "les alliés d’Europe et d’Amérique s’enliseraient […] à vouloir défendre, contre eux-mêmes, des dirigeants et des peuples qui entretiennent, à la maison, la fabrique du fanatisme" (Abdel Nasser Ethmane 2018) ? N'est-ce pas ce que nous voyons de nos yeux ? N'est-ce pas ce qu'entretiennent des interventions trop conciliantes et des propositions trop naïves ?

Il faut aussi conclure en rappelant aussi que la crise, créée en 2012 et qui s'est aggravée depuis, n'est pas seulement, et même pas principalement, militaire et sécuritaire. C'est une crise institutionnelle et sociale très profonde, comme l'a montré l'effondrement de l'Etat suite au coup d'Etat de mars 2012 ; et c'est une crise gravissime de la légitimité de l'Etat, de l'administration et du personnel politique. C'est une crise dont les acteurs extérieurs tirent parti, chacun dans son intérêt : AQMI, EI, Algérie, France, Etats-Unis, Union Européenne, Nations-Unies, etc. en s'abritant derrière des résolutions que chaque Etat vote en souhaitant ne pas être trop engagé. Concentrant leur regard sur le niveau local, les chercheurs négligent ou évitent ce contexte national et bien sûr le contexte international. Et comme on l'a relevé ci-dessus, leur étude contient tous les arguments qui prouvent que leur conclusion est erronée et que leur proposition est éminemment dangereuse pour le Mali.

C'est le lieu ici de souligner que dès 2015 un processus complexe de négociation a été proposé, qui tenait compte précisément de la multiplicité des acteurs aux intérêts divergents et de la nécessité d'un large débat national pour préparer le retour à la paix. En effet, dans sa proposition de 2015, Tiebile Drame utilisait sa connaissance du Nord et son expérience de négociateur pour proposer tout un processus de "concertations nationales intermaliennes", organisées en plusieurs étapes : i)  une réunion de tous les mouvements et groupes armés, ii) des rencontres bilatérales en tête à tête entre les acteurs (gouvernement, groupes armés, société civile), iii) un consensus des forces vives pour établir des contacts et ouvrir le dialogue avec tous les acteurs de l’instabilité au Nord, y compris avec les djihadistes maliens, iv) une conférence de consensus national regroupant les forces vives du pays pour dégager les conditions de l’union nationale autour de la restauration de la paix et de la stabilité dans tout le pays, et aussi pour s'approprier l’Accord d’Alger et en discuter les modalités d’application ; et enfin v) des Assises nationales pour la paix, la bonne gouvernance et la réconciliation avec la participation des représentants de tous les groupes armés. (Drame 2015).

Les chercheurs semblent ne pas voir les raisons de ces négociations entre parties plus ou moins nombreuses, limitées d'abord à des groupes homogènes, puis progressivement étendues à des groupes qui se sont affrontés sur le terrain, de ces négociations progressant lentement vers des objectifs de plus en plus vastes, de ces négociations impliquant toutes les composantes de la société, et pas seulement les groupes armés et le gouvernement, pour définir les nouvelles conditions acceptables par tous d'un vivre ensemble dans un pays apaisé et tourné vers l'établissement d'une société plus juste. Par là les chercheurs paraissent tout ignorer du jeu politique qui doit succéder au bruit des armes.

La "communauté internationale", quant à elle, a quelques moyens d'intervention et de pression. Pour cette raison même son devoir est aujourd'hui, parallèlement à son concours nécessaire à l'exercice d'une forte pression militaire, d'intervenir beaucoup plus directement qu'elle ne l'a fait dans le passé dans la conduite d'un processus politique susceptible de ramener la paix au Mali par la consultation des forces vives sur les vrais problèmes du pays (Brunet-Jailly 2018).

 

 Notes:

[1] "économie grise" est le terme qu'emploient les auteurs pour désigner les activités de contrebande et de trafic sous un autre vocable, pour "éviter tout jugement moral sur les per­sonnes impliquées" (Guichaoua et Pellerin 2017, p. 25, note)

[2] Si l'on en croit le gouverneur Louveau qui affirmait : "Modibo Keita emploie [son] ascendant à désagréger les chefferies indigènes et à combattre par tous les moyens l'autorité de l'administration française" http://modibokeita.free.fr/le-militant/la-quete-de-lemancipation/index.php

[3] La légitimité interne est celle qu'accorde à une personne ou institution l’ensemble des populations que cette personne ou institution prétend diriger ou représenter ; la légitimité externe est celle que les Etats étrangers et la "communauté internationale" accorderont à cette même personne ou institution.

[4] Beaucoup d'initiatives pouvaient être prises dans le cadre du Pacte national, signé le 11 avril 2012, si l'on relit aujourd'hui ses articles 15B, 15E, 23A, 23B, 23E, 30F, 30G, notamment, cf. https://peacemaker.un.org/sites/peacemaker.un.org/files/ML_920411_PacteNationalGouvMaliAzawad.pdf

[5] "Sera coupable de trahison et puni de mort:

1) Tout malien qui portera les armes contre le Mali;

2) Tout malien qui entretiendra des intelligences avec une puissance étrangère en vue de l'engager à entreprendre des hostilités contre le Mali ou lui en fournira les moyens, soit en facilitant la pénétration des forces étrangères sur le territoire malien, soit en portant atteinte au moral ou en ébranlant la fidélité des armées de terre, ou de l'air, soit de toute autre manière" http://www.droit-afrique.com/upload/doc/mali/Mali-Code-2001-penal.pdf 

[6] Proclamée en 2015, elle n'a été acceptée qu'en 2016

 

 

Références :

Abdel Nasser Ethmane 2018, Insécurité au Sahel : du tabou à la paresse, 9 mars 2018, https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/insecurite-au-sahel-du-tabou-a-la-202172

Abu Bakr Naji 2004, Gestion de la barbarie, ouvrage en arabe diffusé en 2004 sur internet, puis par Combating Terrorism Center de Westpoint et Olin Institute for Strategic Studies de Harvard, traduit en français et publié aux Editions de Paris en 2007 ; disponible en anglais à l'adresse https://azelin.files.wordpress.com/2010/08/abu-bakr-naji-the-management-of-savagery-the-most-critical-stage-through-which-the-umma-will-pass.pdf

Accord d'Alger 2015, Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d'Alger, http://photos.state.gov/libraries/mali/328671/peace-accord-translations/1-accord-paix-et-reconciliation-francais.pdf

Adib Bencherif 2018 : De la « question touarègue » aux mémoires du conflit :  pour une réconciliation malienne, Centre FrancoPaix en résolution des conflits et missions de paix,  https://dandurand.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/3/2018/02/2018_01_Rapport-Adib-Bencherif_CFP.pdf

Ag Intallah Mohamed 2016, L’Amenokal, chef spirituel des Touaregs appelle l’Etat malien à discuter avec les djihadistes du Mali, https://www.voaafrique.com/a/mali-djihadistes-terroristes-iyad-intalla-amenokal/3236200.html

Ahmed Messahel 2018, les Maliens doivent s’approprier le processus de mise en œuvre de l'Accord d'Alger, http://www.aps.dz/algerie/68971-messahel-les-maliens-doivent-s-approprier-le-processus-de-mise-en-oeuvre-de-l-accord-d-alger ; ou http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2018/04/12/abdelkader-messahel-le-probleme-qui-se-pose-a-la-syrie-doit-etre-regle-dans-le-cadre-syrien_5284634_3212.html

Aliou Hasseye 2018, Négocier avec les djihadistes ? Une idée radicale qui gagne en popularité au Mali, http://www.irinnews.org/fr/analyses/2018/04/19/negocier-avec-les-djihadistes-une-idee-radicale-qui-gagne-en-popularite-au-mali  

Aurélie Campana 2018, Entre déstabilisation et enracinement local, 
les groupes djihadistes dans le conflit malien depuis 2015, Centre FrancoPaix en résolution des conflits et missions de paix,  https://dandurand.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/3/2018/03/2018_03_Rapport-Campana_CFP.pdf

Baz Lecocq 2010, Disputed Desert, Decolonization, Competing Nationalisms and Tuareg Rebellions in Mali, Brill, 2010, disponible en intégralité à l'adresse https://openaccess.leidenuniv.nl/bitstream/handle/1887/18540/ASC-075287668-2887-01.pdf

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Collectif de chercheurs 2018 : « La France doit rompre avec la rhétorique martiale qui prévaut au Sahel », http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/02/21/la-france-doit-rompre-avec-la-rhetorique-martiale-qui-prevaut-au-sahel_5260475_3212.html#3HwBvAM0QE1EU9XP.99

Conférence nationale 2017 : Rapport général, http://www.malinet.net/editorial/rapport-general-de-la-conference-dentente-nationale-bamako-du-27-mars-au-02-avril-2017/

Etats généraux de la décentralisation 2013, Synthèse des recommandations, http://maliactu.net/etats-generaux-de-la-decentralisation-synthese-des-recommandations/

Guichaoua et Pellerin 2017 : Yvan Guichaou et Matthieu Pellerin, Faire la paix et construire l'État : Les re­lations entre pouvoir central et périphéries sahéliennes au Niger et au Mali, Étude de l’IRSEM n°51, juillet 2017  https://www.ifri.org/fr/publications/publications-ifri/articles-ifri/faire-paix-construire-letat-relations-entre-pouvoir

Ibrahim Boubacar Keita 2018 : « Pas question de négocier avec les djihadistes » http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/02/22/ibrahim-boubacar-keita-pas-question-de-negocier-avec-les-djihadistes_5260800_3212.html#xmP6RMD0lCDWVl8X.99

INSTAT 2013, Consommation, pauvreté, bien-être des ménages, avril 2011-mars 2012, http://www.instat-mali.org/contenu/eq/ranuel11_eq.pdf

IRSEM 2018, L'institut, https://www.defense.gouv.fr/irsem/l-institut/presentation/l-institut

Mossa Ag Attaher 2014, Intervention au Forum Mondial des droits humains de Mossa Ag Attaher, Porte-parole du MNLA de l’AZAWAD, http://www.tamoudre.org/opinions/intervention-au-forum-mondial-des-droits-humains-de-mossa-ag-attaher-porte-parole-du-mnla-de-lazawad/

Norbert Trenkle 2015, Pourquoi l’islamisme ne peut pas être expliqué à partir de la religion, http://www.palim-psao.fr/2015/05/pourquoi-l-islamisme-ne-peut-pas-etre-explique-a-partir-de-la-religion-par-norbert-trenkle.html

Pérouse de Montclos 2018 : Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Le mirage du djihad global en Afrique, LeMonde-Afrique 20 avril 2018, http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2018/04/20/le-mirage-du-djihad-global-en-afrique_5288320_3212.html

TC 2013 : Le Djihad et l’Application de la Charia : Les contributions du HCIM, http://maliactu.net/le-djihad-et-lapplication-de-la-charia-les-contributions-du-hcim/

Tiebile Drame 2015 : Au-delà de l'accord d'Alger, http://www.afrikipresse.fr/afrique/mali-au-dela-de-l-accord-d-alger

Xinhua 2013, Mali: les djihadistes d’AQMI et Ancardine reviennent à Kidal sous la tutelle du MNLA, http://maliactu.net/mali-les-djihadistes-daqmi-et-ancardine-reviennent-a-kidal-sous-la-tutelle-du-mnla/

 

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