Dans la tête de la NSA

Le premier numéro de la revue du Crieur, publié le 11 juin dernier, propose une enquête du philosophe Grégoire Chamayou, l’auteur de la Théorie du drone, sur la NSA (National Security Agency). Une histoire philosophique du renseignement américain indispensable pour comprendre comment pensent les grandes oreilles états-uniennes et par quelles voies nous sommes entrés dans un nouveau régime de surveillance.

Le premier numéro de la revue du Crieur, publié le 11 juin dernier, propose une enquête du philosophe Grégoire Chamayou, l’auteur de la Théorie du drone, sur la NSA (National Security Agency). Une histoire philosophique du renseignement américain indispensable pour comprendre comment pensent les grandes oreilles états-uniennes et par quelles voies nous sommes entrés dans un nouveau régime de surveillance. Chamayou cite notamment cette confidence qui prend une résonance particulière à l’aune des révélations de Mediapart, Libération et Wikileaks. Elle a été glissée par l’ancien directeur de la NSA, Michael Hayden dans l’entre-soi d’un think tank de Washington : « je crois que nos dirigeants ont beaucoup trop cherché à justifier les activités de la NSA sur une base étroitement antiterroriste. Une telle justification est tout simplement inadéquate au regard de ce que font les Etats-Unis. Nous avons beaucoup d’autres motivations {…} liées à la souveraineté étatique.

Pour Grégoire Chamayou, « à la fin des années 1990, la NSA avait compris que quelque chose de nouveau était en train de se produire et qui promettait, à la condition de triompher de certains obstacles, une extension inouïe de son empire. » Formés dans l’espionnage des sous-marins soviétiques, les principaux cadres de la NSA pensent pouvoir faire avec « l’océan de l’information » ce qu’ils faisaient jusque-là avec les océans réels, en prenant le tournant du Big Data en matière de renseignement. « Par fausse analogie, écrit Grégoire Chamayou, des cerveaux formés durant la guerre froide plaquaient ainsi du mécanique (le signal d’un moteur de sous-marin, nécessaire et constant) sur du vivant (une intentionnalité politique, polymorphe et adaptive). »

Cette nouvelle ère de la surveillance est exprimée avec toute son apparente simplicité et sa réalité démesurée par Keith Alexander, qui allait devenir le directeur de la NSA en 2005. «Beaucoup estiment que le problème est que nous collectons trop d’information et que la solution {…} serait de réduire ou de filtrer les données, {…} nous pensons le contraire {…} la solution est de continuer à collecter le plus d’information possible tout en révolutionnant nos façons de l’indexer, de la connecter, de l’analyser, de la stocker. »

Plutôt que de chercher une aiguille dans une botte de foin, la NSA se met à collecter toute la botte de foin. Mais il faut alors comprendre au moins deux choses, souligne Grégoire Chamayou.

D’une part, « alors que l’on se creusait depuis un certain temps les méninges pour disserter en mauvaises philosophes sur le moins injuste compromis entre sécurité et liberté, ce qui s’était produit en pratique ne correspondait en rien à l’intitulé choisi, qui s’avérait parfaitement hors sujet. On n’échangeait pas une portion de liberté contre une dose de sécurité. On échangeait une part de liberté contre rien. » En effet, à trop voir le renseignement uniquement comme un objet de lutte anti-terroriste, ainsi qu’ont voulu le vendre les pontes de la NSA, on manque la dimension politique et économique des activités de surveillance étatique, aux Etats-Unis mais aussi en France.

De l’autre, « dans le sillage des révélations de Snowden, on a beaucoup dit que les programmes de la NSA opéraient une « surveillance totale » - Big Data ou panoptique. Il faut sans doute préciser le diagnostic. La thèse d’une NSA capable de tout collecter et de tout analyser, outre le fait qu’elle est empiriquement fausse, a aussi le tort, en véhiculant l’image incapacitante d’un pouvoir à l’emprise absolue, d’être politiquement contre-productive. Ces dispositifs n’ont en fait ni la capacité ni même la volonté de surveiller activement tout le monde. Cela ne veut bien sûr pas dire qu’ils ne sont pas dangereux. »

L’analyse complète de Grégoire Chamayou est à retrouver dans le premier numéro de la revue du Crieur.

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