Joseph Confavreux
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 30 juin 2020

Socialisme ou pandémie

Le N°16 de la Revue du Crieur sera en librairie jeudi prochain avec notamment une «théorie du couple» post-confinement ; une enquête au château de Versailles devenu le palais de la « république des copains » ; un voyage dans le « dark tourism » et une exploration des nouvelles armes du soft power de l’armée. Que retiendra-t-on des trois mois juste écoulés?

Joseph Confavreux
Journaliste à Mediapart

Je me souviens de moutons dans un McDo du Pays de Galles, d’un loup sur les pistes de Courchevel, de sangliers dans les artères de Barcelone. Je me souviens de Zoom, dont la capitalisation boursière avait dépassé celle de General Motors. Je me souviens de la queue devant le Franprix. Je me souviens d’un éditorial du Financial Times en faveur d’un impôt sur les grandes fortunes. Je me souviens d’un dealer de shit qui avait appelé son chien « Attestation ». Je me souviens du regard de travers de la voisine. Je me souviens de la transformation d’une chambre froide de Rungis en morgue et d’un parc de Manhattan en cimetière. Je me souviens de pays dits développés se volant des masques sur des tarmacs. Je me souviens de l’absence d’avions dans le ciel.

Ou bien

Je me souviens du marché d’Aligre. Je me souviens des pelles, des smacks, des hugs et des bisous eskimos. Je me souviens de la Part-Dieu le premier jour des vacances scolaires. Je me souviens du Tour de France. Je me souviens des manifestations contre la réforme des retraites. Je me souviens des Vieilles Charrues. Je me souviens des amphithéâtres bondés. Je me souviens du Bouillon Chartier. Je me souviens de la demi-finale du mondial de football France-Belgique. Je me souviens de la salle de la Joconde. Je me souviens de l’UGC des Halles. Je me souviens des chorales, des colloques et des colonies de vacances. Je me souviens du Berghain. Je me souviens de la machine à café du bureau. Je me souviens des trompettes du Festival d’Avignon. Je me souviens du parc des Buttes-Chaumont. Je me souviens des voyages en avion.

Ou bien encore

Je me souviens que vingt personnes possédaient autant de richesses que la moitié de l’humanité. Je me souviens que ça coûtait un pognon de dingue. Je me souviens du Rana Plaza. Je me souviens des 168 millions d’enfants qui travaillaient. Je me souviens de Donald Trump, de Jair Bolsonaro, de Narendra Modi. Je me souviens des giga-feux en Amazonie et en Australie. Je me souviens de la perche du Nil. Je me souviens de Vincent Bolloré, Jeff Bezos, Bernard Arnault. Je me souviens du marché florissant du pangolin africain. Je me souviens des bateaux de croisière dans la lagune de Venise. Je me souviens de Geoffroy Roux de Bézieux. Je me souviens du trading à haute fréquence. Je me souviens de Deepwater Horizon. Je me souviens des voyages en avion.

Si Georges Perec revenait, d’ici quelques mois, écrire son texte le plus emblématique, de quoi se souviendrait-il comme d’un continent disparu ? D’une parenthèse confinée, d’un monde englouti ou d’un passé honni ? D’un moment effacé le plus vite possible, de la disparition lente d’une société sans « distanciation sociale » ou d’un monde bâti sur la violence économique et la prédation écologique ? Sans doute de tout cela à la fois.

On perçoit en effet déjà que le temps qui précède la catastrophe et celui qui lui succède entretiennent des rapports poreux. Les séquences ouvertes par les guerres, les grandes crises ou les pandémies mondiales ne se referment jamais tout à fait, ce qui ne veut pas dire que les virus transforment nécessairement les sociétés qu’ils affectent, comme en témoigne la grande peste du XIVe siècle, qui décima la moitié des Européens sans que les structures de pouvoir et de croyance en soient modifiées.

Que l’on retourne alors au business as usual, que l’on accélère encore les politiques du pire ou que l’on impose enfin des bouleversements d’ampleur, ce confinement aura été assourdissant. Le terme « d’inégalités » ne suffit pas à exprimer les gouffres qui se sont creusés entre les corps et les vies de Seine- Saint-Denis et de Paris ; entre les Noirs et les Blancs aux États-Unis ; entre les ouvriers du bâtiment des chantiers de Gurgaon renvoyés dans leur campagne au début de l’épidémie et les cadres de New Delhi continuant à spéculer derrière leurs écrans ; entre les caissières, aides-soignantes, infirmières obligées de continuer à s’entasser dans les métros afin d’aller travailler et les cadres télétravaillant confortablement dans leur maison de campagne.

Le SARS-CoV-2 n’est pas seulement un produit du capitalisme, mais la prédation foncière a favorisé son développement, la mondialisation son expansion et la casse de la santé publique ses conséquences. Ce virus expose ainsi comme jamais les méfaits d’un système aussi injuste que contre-productif et obsolète, si l’on veut espérer survivre comme espèce avancée et vivre comme humanité.

« Socialisme ou Barbarie », clamaient dans l’immédiat après-guerre Cornélius Castoriadis et Claude Lefort. « Socialisme ou Pandémie », a-t-on envie d’ajouter dans l’immédiat après-crise, même si le communisme réel traîne dans son sillage tout un lot de maladies dévastatrices, du typhus qui décima l’URSS des années 1930 jusqu’aux retombées de l’explosion de Tchernobyl, en passant par l’épidémie de maladie du charbon qui frappa Ekaterinbourg en 1970 après qu’un panache de spores se fut accidentellement échappé d’une usine soviétique clandestine d’armes bactériologiques.

Quelque chose a bougé face au verrou résumé par le philosophe Fredric Jameson d’une formule : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. » Depuis un monde largement à l’arrêt, il devient possible de se figurer cette fin du capitalisme, d’en saisir les contours, les difficultés et les effets. Condition première pour éviter celle du monde.

Le N°16 de la Revue du Crieur sort jeudi 2 juillet et peut se trouver en librairies et Relay.

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