Adieu 2020, bonjour le pessimisme ambiant !

Adieu, bon vent, bon débarras 2020 ; bonne année, bonne santé et tutti quanti. Faut-il pour autant voir en 2021 une année de tous les possibles, quitte à se leurrer dès ses aurores ? Alors qu'une pluie d'odes au nouvel an et d'appels à l'oubli de l'ancien ont déferlé sur les réseaux sociaux, il serait plus judicieux de faire preuve d'un peu de pessimisme. N'est pas Cassandre qui veut.

Un miscellanée de crises

A la fin de l’année 2020, nous voilà empêtré.e.s dans les filets des crises sanitaire, économique et climatique. Des métiers de la restauration à ceux du cinéma, en passant par les artistes (musées, salles de spectacles, cinémas…) : le Covid-19 a taillé dans le lard, jusqu’à la suffocation. La récente décision du Conseil d’Etat (1), juridiction suprême de l’ordre administratif français, de ne pas suspendre la fermeture des lieux culturels tant que l’épidémie n’était pas contenue a été, dans ce sens, une énième déconvenue. Malgré les aides massives accordées à ces acteur.rice.s, la persistance du virus - et ses imprévisibles mutations - finira certainement par achever leur agonie.

Au-delà de ces seuls secteurs, c’est toute une France qui est sous-perfusion - même si les dispositifs exceptionnels, tels que le chômage partiel, (1) oscillent entre ralentissement et reconduction au gré de la boussole-Covid. Dès lors, la chute prévoit d’être brutale. Le regain des défaillances des - petites et moyennes - entreprises et, subséquemment, du chômage, incarneront le sinistre “printemps 2021”, promis par le président. L’utilisation mesquine des subsides publiques par les grandes firmes vient ajouter un je-ne-sais-quoi de misérable à ce décor déjà piteux. Les caciques de l’Elysée vous répondront avec entrain - et contemption - que les robinets sont grassement ouverts, et ce, sans atterrissage amer à la fin - c’est-à-dire sans hausse des taxes fiscales. Mais à quel prix ? A une nouvelle coupe dans la santé publique pour "rétablir la soutenabilité financière de la Sécurité sociale" et autres subterfuges néolibéraux (2), au nez et à la barbe de ces valeureux.euses soignant.e.s, cyniquement remercié.e.s par le chef de l’Etat, par exemple.

Soit jeune et tais-toi

A travers ce prisme crisique, se trouve la jeunesse. Éreintée et fracturée par les mois qui viennent de s’écouler, elle ne peut se réjouir - contrairement à la grande messe du 31 décembre 2020 au soir - de la nouvelle année. Petits boulots, soirées et “perspectives d’avenir” : du jour au lendemain, ces quelques bouffées d’oxygène dont pouvaient encore jouir la jeunesse ont été réduites à peau de chagrin. Iels le savent bien mieux que quiconque. Leurs diplômes acquis en 2020 ne vaudront rien aux yeux de leurs futur.e.s tyran.ne.s. Iels ont désormais intégré le douloureux regard de l’autre, quand il s’agit d’aller se restaurer auprès des associations caritatives. La circulation du virus, c’est elleux aussi. La rave party (3), organisée clandestinement le jour de la Saint-Sylvestre, n’a fait qu’accroître l’animosité des boomers envers ces dernier.ère.s. Le flou qui règne autour de leur scolarité depuis près d'un an n'arrange en rien leur perdition : difficulté des cours à distance, dépression et incertitude rythment désormais le quotidien estudiantin.

A M. Macron, qui fait des pieds et des mains à cette jeunesse qu’il sait pourtant déjà perdue - au regard de la prochaine élection présidentielle. A M. Macron, qui tend désespérément la main à ces pauvres malhreureux.ses à coup de plans et de discours “vides et sonores”. A M. Macron, ce "jeune" immergé très tôt dans le monde gérontologique qu'est celui de la politique. Iels n’ont pas besoin de votre complaisance. Iels vous méprisent autant que vous les méprisez dans la répression, la soumission et l’aliénation - au travail, à la consommation, au système. Oui, “c’est dur d’avoir vingt ans en 2020” et le sera encore plus en 2021, en 2022, en 2023, etc.

Et pour preuve : les futures hécatombes écologiques qui parviendront de plein fouet au visage des jeunesses. D’une part, cette jeunesse racisée ou résidant dans des zones à hauts risques climatiques (inondations, sécheresses, hausse des températures…). D’autre part, cette jeunesse majoritairement blanche et “privilégiée”. Quand la première sera confrontée aux effets directs du dérèglement du climat, la seconde se verra lestée d’un immense fardeau, à savoir apporter des solutions à une situation inextricable. Cette description univoque - jeunes de couleur vs jeunes blanc.che.s - est volontaire : aujourd’hui, l’écologie est largement d’ordre colonial. Et tant que sa décolonisation ne sera pas entreprise, ce statu quo détestable perdurera.

Où se cache l’optimisme ?

Dégager un brun d’optimisme dans ce brouillard d’apathie n’a rien d’évident. Et pourtant. Les voeux confiants - c’est sans doute là l’essence-même des voeux - qui ont inondé nos écrans et nos conversations le 31 décembre 2020, sont la marque d’un espoir collectif d'un monde moins obscur.

Et pourtant. Invité sur le plateau de C dans l’air, Christophe Barbier lançait l’idée d’une “heureuse initiative, c’est-à-dire une grande fête populaire, un bal, une sorte de deuxième fête de la musique où tout le monde pourra, sans masque, descendre dans la rue fêter la fin de ce long tunnel d’ennui et de tragédie”. Cependant, si les festivités devront être de mise, elles devront l’être sous le signe de l’insurrection. N’espérez rien du grandiloquent “nouveau matin français” mais plutôt des temps nouveaux, populaires et séditieux. Mettons, avec grâce et mélancolie, un “joyeux bordel” afin d’enjoliver ce tableau déjà bien trop sombre. Investir les rues, certes. Mais les repeupler et en chasser la vermine. Faisons spontanément de nos lieux de vie traditionnels et quotidiens de joyeuses communes. "La commune, c'est peut-être ce qui se décide au moment où il serait d'usage de se séparer. C'est la joie de la rencontre qui survit à son étouffement de rigueur", écrivait, il y a treize ans de cela, le Comité invisible dans L'insurrection qui vient (4). Le virus, en séparant physiquement les corps, n'a fait que réactualiser la réalité funèbre de notre époque : nous désirons plus que tout vivre ensemble mais préférons nous reclure dans notre solipsisme.

Alors, face au pessimisme ambiant, célébrons la fin du calvaire dans une euphorie révolutionnaire !

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(1) Conseil d'Etat, "Cinémas, théâtres, salles de spectacles : le juge des référés ne suspend pas leur fermeture en raison d’une situation sanitaire nouvellement dégradée et incertaine", 23 décembre 2020.

(2) Lire Dominique Sicot, "Pas d’"argent magique" pour la santé" , Le Monde diplomatique, décembre 2020.

(3) Une rave party est un rassemblement autour de la musique électronique underground, habituellement organisé en pleine nature, ou dans des lieux déserts (entrepôt désaffecté, usines abandonnées, etc). C'est dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier qu'environ 2 500 personnes se sont réunies pour fêter le nouvel an, dans le Lieuron, en Bretagne.

(4) Le Comité invisible, L'insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.

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