Levons-nous contre la contre-révolution qui vient

J'écris à l'adresse de toutes et tous les parias angoissé.e.s de ce siècle.

Jour après jour, ils nous déclarent la guerre, sans rémission. Jour après jour, la petite musique de l’oppression gagne en intensité. Ils jouent avec nos peurs, les alimentent et prospèrent dessus. La peur tire en somme toutes les ficelles. La peur pour restaurer l’ordre et la peur pour soutenir l’ordre. Tout est dilué ; l’infrastructure nous étreint et la superstructure, parfait duplicata, nous soumet.

Mais qui sont-ils ? Peut-on les désigner distinctement ? Devons-nous seulement en prendre la peine ? Est-il judicieux de gaspiller du temps et de l’énergie, dont nous commençons à manquer cruellement, pour une cause dénuée de noblesse ? Ils, ce sont tous ceux qui jurent à tout bout de champ sur le réel sans le connaître. Ils, ce sont tous ceux qui manient la langue pour nous faire taire. Ils, ce sont tous ceux qui domestiquent l’espace pour mieux contenir les retours de flammes. Ils, se sont tous ceux qui se sont arrogés le droit d’aliéner nos existences à leur préceptes.

Cela ne peut que nous saisir d’effroi. Et vous voyez que la peur m'agrippe également le cou. J’insiste sur ce phénomène de peur, levier ultime de la servitude. Peu à peu, elle resserre son étau, devient de plus en plus perceptible et croît, de fait. La camisole défigure ce qui n’avait déjà plus rien d’humain, les chaînes lacèrent les chairs et la cage se referme. Le renoncement n’a jamais été aussi proche. Pour mieux vous en convaincre, tendez l’oreille ou plissez les yeux. Leurs mots, leurs choix, leurs mimiques, leurs silences  : tous participent, de près ou de loin, à planter ce décor de terreur. Et ils peinent même à dissimuler leurs joies, sous des airs de réussites économiques et de poignées de main officielles censées sauver l’humanité. Désormais, ils sont démasqués.

Plus le temps défile, plus se dévoilent leurs intentions. Bien sûr, tout cela était prévisible. D’aucun l’avait pressenti. Mais d’aucun n’a su l’empêcher. Quand la machine se met en branle, elle ne s’arrête pas. Tout au plus, elle s’emballe. Et c’est précisément cette phase d’emballement, d’accélération échevelée, que nous traversons. Ils ont toujours dicté le pas. Se sachant sur le point de céder, ils serrent la vis et, forcément, secousse s’ensuit. Cela violente les corps, stigmate et tue mais peu importe. Pour continuer à tourner, la machine infernale fait peau neuve. Ils sucent les derniers battements du vivant et saturent les ondes. Ils inondent nos cœurs d’un grand bain de sang.

Nous en payons le plus lourd tribut, pour la simple et bonne raison que nous dérangeons (ou démangeons ?). Nous n’avons nullement notre place parmi ceux qui désirent l’indésirable. Nous incarnons la variable d’ajustement. Ils ajustent par la terreur. La terreur douce, qui s’ébruite, il est vrai, mais qui, tel un claquement dans l’histoire, s’institue. Ce genre de peur qui vous poursuit comme votre ombre, qui vous persécute et qui se dote, de fait, d’une insidieuse capacité de détournement : vous êtes habité.e par elle, mais vous l’habitez aussi, à l’aune d’un tout monstrueux.

Aux ils, il convient d’opposer un nous. Nous, les citoyen.ne.s quand ça les arrangent ; les camé.e.s, les détraqué.e.s, les apeuré.e.s, les victimes systémiques, les souffle-courts, les poches-vides, les abattu.e.s, les ordinaires, le reste du temps. Nous, qui pâtissons de leurs politiques délétères. Eux, qui battent la mesure, imposent et punissent, sans jamais subir. Ainsi le résumait l’écrivain Edouard Louis, au micro de l’émission Boomerang, sur France Inter, jeudi dernier : “On vit dans un monde fou où ceux qui font la politique ne sont pas touchés par la politique : les décisions qu'ils prennent sur les allocations sociales, sur les retraites, sur les salaires, n'ont pas d'impact sur leur propre vie”.

Ceux-là, ce sont ceux qui ne créent rien ni n’en perdent une miette mais qui transforment à tour de bras pour mieux nous enterrer. Pas sous terre, non. Ils nous inhument sous le cagnard, au vu et au su de ce monde devenu étranger - qui n’a jamais cessé de l’être -, qui nous glisse entre les doigts. C’est bien, tout compte fait. C’est calculé, finement, méthodiquement, diaboliquement. C’est dans la continuité. La continuité d’un univers parallèle, juché sur on-ne-sait-quoi de réel - oui, le réel joue, ici, un rôle crucial -, depuis lequel tout découle. Tout n’y prend pas vie, non. Ils dévorent la vie. Ils la bouffent. La seule différence, c’est qu’ils surplombent leur basse création, tandis que nous sommes condamné.e.s à y mourir.

Opposer un nous, un nous totalisant, engloutissant, serait d’une part servir leur dessein et d’autre part se méprendre complètement. Les servir, car nous refusons la rhétorique de la peur. Faire fausse route, car le nous est avant tout marqueur de pluralité et non d’unité. Ce monde qu’ils érigent est par essence déséquilibré. Sinon, comment tiendrait-il ? La tension, la division, la multi-polarisation, la corde raide, le porte-à-faux, sont ses uniques fondements. Alors, si nous ne voulons pas sombrer une nouvelle fois dans leur logique faustienne des choses vivantes, prenons son contre-pied. Interrogeons cette protéiformité et approprions-nous la. Pourquoi le pauvre, l’immigré, le cassé social ou l’autochtone, s’alignera-il en premier devant le peloton d’exécution ? Procédons à l’introspection. Comment mieux communiquer, se réunir et inclure ? Déclinons les silences silencieux. Quels sont nos défauts ? A la suite, seulement, de cette ébauche, nous pourrons prétendre à nous organiser. Organiser, dans le sens de se structurer, de mettre en commun, de faire corps.

L’étape d’après consiste dans l’apprentissage du conflit. Ou plutôt, dans celui de la contre-offensive. Nous le voyons, nous sommes acculés et vidés de nos dernières forces.

Ils tentent, de plus en plus distinctement, de museler le moindre espace de nos existences ; ces espaces où l’entraide, le lien et la simplicité formaient des lieux communs. Autant de communisme qu’ils redoutent par-dessus tout. Cela contreviendrait à leur ordre désordonné, qu’ils décrivent comme seul équilibre ontologique imaginable.

De la nécessité de la déconstruction, donc. Et de la destruction, par ailleurs. Ultima ratio regum, clameront les plus fervents. A ceux-là, je répondrai qu’ils n’ont ni tort, ni raison. Le fait de contre-attaquer perdrait de son allure belliqueuse - et admettons que, chez nous, elle a de quoi séduire -, légitimement perçue comme allant de soi quand il s’agit de repousser l’ennemi. Et légitime, de fait, car nulle méthode n’est à proscrire au moment de l’affrontement. Si, en face de nous, se dresse Goliath, nous autres, David, même à mains nues, devrons nous battre.

Mais un organisme est pourvu, par définition, de diverses fonctions. La concertation relie les différents canaux et nous unifie, dans un second temps ; les uns au front, les autres sous terre. La clandestinité, par un travail de sape, éreinte l’adversaire. Ainsi, dans une logique à fronts multiples et à l’usure, l’ennemi se fragilisera. Mais ne sombrera pas.

Cette résilience - au secret bien gardé - ne doit pas nous effrayer. Au contraire, elle doit faire s’exprimer notre créativité insurrectionnelle. Si la friction fait partie intégrante du conflit, le détachement constitue un de ses aspects oublié. Loin de ses bases, bien qu’omniprésentes, retrouvons-nous et oublions-les. Certes, ils se débrouilleront pour toujours nous coller à la peau, en nous censurons, entre autres choses. Mais comment bâillonner l’étranger ? Là réside l’une de nos forces méconnue : nous savons des choses qu’ils ne connaissent pas. Qu’ils ne peuvent connaître. Nos retrouvailles, ici et ailleurs, parviendront à triompher de l'innommable.

*

Je me lève, chaque nuit, avec la boule au ventre. Je m’enquiers de l’état de mes camarades. Quand est-ce que l’un.e d’eux cessera de montrer signe de vie ? Cette torpeur, vous la sentez, vous aussi.

Je réfléchis, chaque heure, avec l’incertitude au cœur. J’imprime et me projette. Comment résister, maintenant et demain ? La lutte s’expose encore mais tend à la dissolution. A nouveau, cela s’inscrit dans leur stratégie, soit celle de la mise sous cloche de tous les contradicteur.euse.s malheureux.euses.

Je pense, à chaque instant, aux échappatoires. Ils sont partout, en réalité. Mais leur guerre est également une guerre du désapprentissage, de l’expurgation et du désenchantement qui nous confine, de fait, à nous mouvoir dans leur réalité. Ensemble, seulement, en cultivant le partage, le savoir, le rire et la solidarité, nous serons en mesure de la contre-carrer et d’ériger un nouvel imaginaire

A la rage qui me broie, j’ai troqué la lucidité. Je commence à peine à sortir de l’ornière, sans trop savoir où je vais, où nous allons, collectivement - mais sans eux. Pourtant, cela n’a rien d’une chose facile. Lorsque j’aspire à d’autres réalités, on me qualifie mesquinement d’utopiste. A l’inverse, lorsque j’étale mes inquiétudes, on me raille et me méprise. Pessimiste, va.

Cette clairvoyance, la voici brossée à grands traits  : guérilla, insurrection, contre-contre-révolution, soulèvement, révolte sociale, appelez cela comme vous le souhaitez. Nous ne serons plus sage. Je ne parle pas de cette sagesse impure, qu’ils cherchent par tous les moyens à nous affubler. Gardez simplement à l’esprit qu’une génération de feu prend vie dans un monde qui crame. Et qu’elle ne tardera pas à déborder, de toutes parts.

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