Abolir la police : une utopie devenue nécessaire

Quand la police gaze, mutile et soumet (1), la question de l’abolition se doit d’être soulevée. Ce débat, particulièrement vivace aux Etats-Unis, commence à faire son nid au sein de la réflexion militante française. Horizon extravaguant pour la plupart, penser cette utopie est plus que jamais d’actualité.

Quand la mort de George Floyd, en mai 2020, scandalisait le monde entier, c’est la légitimité de toute une institution qui se voyait remise en cause. A Seattle (Etat de Washington), environ deux cents habitant.e.s d’ascendance afro-américaine fondaient, en écho à ces évènements, la Capitol Hill Autonomous Zone (CHAZ) : une communauté libertaire - anarchiste, de facto -, où l’auto-gestion a pris le pas sur l’encadrement politique et policier. Alors que ses membres s’organisaient pour fournir gratuitement les besoins de première nécessité et donner des cours, les différents quartiers concernés se retrouvaient dépourvus de tout dispositif policier. Pour pallier ce manquement, des volontaires se sont constitué.e.s en groupes d’intervention opérant sur la base de tactiques d’apaisement en cas de situation conflictuelle (désescalade, prévention du vandalisme…). Un mois après sa création, l’expérience prenait fin manu militari. Mais, passé le mépris de ceux qui n’y voient qu’une brèche dans l’idéalisme, la simple existence de la CHAZ démontre à quel point débattre sur un hypothétique démantèlement de la police n’a rien de déraisonné.

Les raisons de l’abolition

Le combat pour l’abolition provient des Etats-Unis. Il s’agit purement et simplement de mettre à bas à la conception du maintien de l’ordre tel que nous la connaissons, c’est-à-dire exercé par des corps armés et des outils de surveillance. Ici, d’autres systèmes de sécurité se substituent aux services de police traditionnels. Transposer le cas américain au cas français en froissera certainement plus d’un.e, alors même qu’il n’en est rien.

D’une part, si l’institution policière nord-américaine apparaît comme rongé par un racisme systématique, les défenseur.euse.s de “l’universalisme républicain” se refusent à faire un tel comparatif entre les deux pays. Ces dernier.ère.s préfèrent l’euphémique et dédouanant terme de “bouc émissaire” afin de traduire les (nombreux) faits de racisme chez les fonctionnaires français. Rafraichissons-nous la mémoire.

Outre-Atlantique, la police actuelle puise ses origines dans les “slaves patrols” (patrouilles d’esclaves), mis en place au cours du XVIIIe et du XIXe siècle. Comme le souligne Gwenola Ricordeau dans un entretien pour le média ACTA, “la police n’a pas été créée pour répondre au phénomène du crime. Elle a été établie pour défendre la propriété privée et défendre le suprématisme blanc” (2) En France, bien que l’esclavage soit définitivement aboli en 1848, les encadrements stricts des personnes noires deviennent effectifs durant la traite négrière. En 1777, Louis XVI ratifie une “Déclaration pour la police des Noirs”, qui interdit “à tous noirs, mulâtres ou autres gens de couleur de l’un ou de l’autre sexe […] d’entrer à l’avenir dans notre royaume, sous quelque cause et prétexte que ce soit.”  Le sacre de Napoléon Ier, en 1804, symbolise non-seulement le retour de la police des Noirs, mais également l’institutionnalisation du racisme d’Etat “dans les pratiques des forces de police et de gendarmerie” (3). Autrement dit, une brève rétrospective historique permet de saisir le caractère profondément raciste et colonialiste de la police, aussi bien étasunienne que française.

D’autre part, penser la police sous un prisme atomisé est erroné. Et cela rejoint la controverse autour des “violences policières” - que certain.e.s se permettent d’atténuer par le terme de “bavure”. La police, comme tout autre corps de métier, est avant tout une institution. Elle est chargée d’assurer l’ordre public. C’est là que le bât blesse. La police subjectivise l’Etat, en ce sens qu’elle fait d’un agrégat d’individus distincts - par le RIO, en France - et formellement responsables au nom de la loi, un instrument de la sécurité de toutes et tous. Cependant, les violences filmées et diffusées par les médias, nous forcent à renoncer à l’idée d’une police qui agirait pour le bien-être du.de (la) citoyen.ne. En réalité, l’institution protège un ordre, plus insidieux, celui des classes dominantes - blanches et patriarcales. Mettre en lumière, donc, un racisme systémique, revient à s’en prendre à l’Etat lui-même, lequel, rappelons-le, s’est érigé sur des fondements coloniaux.

Aujourd’hui, le dernier rempart du capital traverse une crise de légitimité. Alors, drapé.e.s d’illusions, des politicien.ne.s, intellectuel.le.s, universitaires, brandissent le totem de la réforme. Citons, entre autres choses, le développement de la police proximité ou l’investissement dans les caméras portatives. Dans le premier exemple, plus de police communautaire signifie une augmentation de la présence policière, et ce, en particulier dans les quartiers noirs et démunis où, précisément, le degré de défiance des autorités est élevé. Dans le second, inutile de mettre en exergue la dimension profondément liberticide d’un outil qui se veut transparent. Les risques d’une captation d’images - complètement tributaire du bon vouloir du policier, qui dispose de la liberté d’actionner ou non la caméra - à l’insu du citoyen.ne n’est pas à exclure, loin s’en faut. Ironie du sort, l’article 21 de la Loi pour une sécurité globale - adoptée définitivement en avril dernier - ne vient pas contrôler les agissements du policier mais, au contraire, préserver un peu plus son intégrité, « lorsque la sécurité des agents […] ou la sécurité des biens et des personnes est menacée » (4).

La récente condamnation de Derek Chauvin, meurtrier de G. Floyd, a pu en satisfaire le plus grand nombre et se doit d’être saluée. Mais cela ne doit pas occulter la volonté des réformistes de raffermir la justiciabilité du policier fautif ou suspecté de l’être. Ainsi, cette proposition renforce l’individualisation du maintien de l’ordre, en désignant des brebis galeuses, et nous éloigne d’une vision en système de la police.

Surtout, revendiquer l’abolition la police, c’est interroger son utilité même. Dans les faits, la police dessert plus qu’elle ne garantit la sécurité. Plusieurs arguments étayent cette thèse. Les quartiers les mieux dotés en termes de ressources sont ceux où les taux de criminalité et de délinquance sont les moins importants. A l’inverse, les zones faiblement bénéficiaires se retrouvent plus exposées à ces phénomènes. Afin d’y remédier, les effectifs policiers y sont décuplés. Or, ladite criminalité ne diminue pas et a tendance à se concentrer au sein de ces espaces-là.

En outre, il est nécessaire de désenchanter l’imaginaire policier. Non, le recours à la police ne s’opère pas, la plupart du temps, dans un cadre d’urgence, à l’instar des crimes ou des délits. Oui, la majeure partie du temps d’un officier est consacré à des incidents relevant de l’infraction non-criminelle. Quand 85 % des interventions des forces de l’ordre ne nécessitent aucune arme, 0,05 % d’entre-elles concernent un meurtre. Pire, en étant mobilisée seulement après que les faits ont eu lieu, la police témoigne de son inutilité mais accentue aussi le risque de débordements. Depuis 1977, 676 personnes sont en effet décédées à la suite d’une intervention policière (5).

Justice partout, prison nulle part

De ce constat d’inutilité de la police, percevoir dans le mouvement abolitionniste une lutte monolithique est éminemment réducteur. Les militant.e.s qui se réclament de ce courant aspirent également à l’abolition de la prison. Le système carcéral, comme construit historique et traitement du crime à huit-clos, est tout aussi problématique. Mais, à nouveau, les pouvoirs politiques ont gravé dans les esprits une conception de la prison qui s’avère fausse. D’après l’Observatoire international des prisons (OIP), 50 % (6) des détenu.e.s ne le sont pas pour des faits de violences (vols, possession de drogues…). La composition sociologique des prisons a aussi de quoi surprendre l’imaginaire collectif. La grande majorité des personnes incarcérées est de genre masculin, a des troubles psychiatriques et est issue des classes les plus défavorisées (7). L’enfermement reproduit ces formes de domination, alors même qu’au début de la chaîne du système pénal, se situe... la police. “C'est elle qui procède aux arrestations et elle dispose d’un grand pouvoir discrétionnaire (par exemple, choisir d’effectuer ou non un contrôle d’identité dans la rue)”, explique G. Ricordeau à ACTA. En clair, la prison est la résultante d’une criminalisation toujours plus soutenue du quotidien. Une société que Michel Foucault définit comme une société de contrôle, où le pouvoir laisse finalement très peu d’interstices de liberté à l’administré.e.

A cette impasse, les arguments ne manquent pas. L’un d’entre eux, la justice réparatrice ou restaurative, mérite notre attention. Cette notion a émergé concrètement dans les peuples Amérindiens et a été traduite théoriquement par H. Zehr à la fin du XXe siècle. Elle s’inscrit en faux et humanise la justice punitive traditionnelle. Les victimes sont intégrées au processus de production et de délibération, crues et leurs besoins - d’information, de responsabilisation - sont entendus et satisfaits. Le contrevenant, quant à lui, est évidemment jugé et puni, mais dans une volonté de prise de conscience, de reconnaissance du tort causé et de dédommagement, avec, in fine, une éventuelle réinsertion dans la communauté. A la vue de la structure du crime dans nos sociétés actuelles et des violences pléthoriques - notamment à l’égard des femmes - qui le constituent, penser un tel système relève de l’absurde. Pourtant, c’est justement en introduisant des alternatives à la police et au traitement de la conflictualité que ces utopies deviendront hétérotopies (8).

A la recherche de l’alternative

L’utopie, par définition, est impalpable. Du moins, nous pouvons nous y projeter, l’effleurer par petites touches, mais jamais la réaliser pleinement. C’est tout le paradoxe qui en ressort. Pourquoi, si elle paraît inatteignable, tant l’envisage voire réussisse à lui donner vie ? Au-delà de la croyance benêt, l’utopie, bassement surnommée idéal, se façonne au gré du temps, de la détermination et de la reconstruction. Bâtir l’utopie, c’est anéantir les structures existantes.

Pour ce faire, la pensée militante et notamment américaine - les Black Panthers figurent, à ce titre, parmi les pionniers de l’engagement émancipateur - regorge de propositions pour se libérer du carcan policier. Je recense ici neuf attitudes - traduites et issues de l’article “10 Action Ideas for Building a Police-Free Future” du projet MPD 150 (9) - à adopter face à l’omniprésence policière :

  1. Cesser d'appeler la police lorsque cela est inutile
  2. Se former aux gestes de premiers secours, savoir gérer les situations de crise, apprendre de la justice restaurative, etc.
  3. Créer des liens de solidarité au quotidien, pas seulement en temps de crise.
  4. Si vous avez besoin de la police, rendez-vous directement au poste au lieu, dans la mesure du possible, de les appeler.
  5. En cas de crise de santé mentale, essayez, avant toute demande d’aide extérieure, de canaliser la personne en question.
  6. En complément du point n°5 : faire une liste des services sociaux ou de lignes directes que vous pouvez appeler à la place de la police.
  7. Soutenir les organisations qui viennent en aide à votre communauté/quartier.
  8. Trouver des solutions à l’échelle locale, auprès des militant.e.s, des associations de parents d’élève, des enseignant.e.s...
  9. Engager un travail qui peut prévenir, plutôt que simplement punir, le crime.

Ces réflexes, que chacun peut facilement appliquer à son échelle, ne doit pas passer sous silence les besoins de changements structurels que l’abolition de l’institution policière requiert. Au lieu, comme le prévoit Emmanuel Macron d’ici 2022 (10), d’allouer toujours plus de fonds au maintien de l’ordre et, ce faisant, empirer la situation, il est primordial de suspendre, au fur et à mesure, son financement (“defunding the police”). En cas de comportements jugés néfastes ou de fautes graves, il s’agit d’annuler les pensions et les congés payés des agents en question ou d’abandonner les efforts budgétaires faits en matière d’amélioration de la relation police-citoyen.ne. Cette prétendue perte est un gain pour les zones en déficit de ressources de bien-être, puisqu’elle permet de redistribuer l’argent dans des politiques éducatives, de logement ou de santé. Au sujet de la gestion des tensions, investir dans des services spécialisés - et bien mieux qualifiés que la police - dans la désescalade ou la prise en charge des victimes est aussi une piste à privilégier.

Avant même la création de la police, les communautés pratiquaient en effet l’auto-gestion et ne dépendaient pas de ce type de dispositifs coercitifs. Aujourd’hui, encore, ces formes indépendantes de contrôle n’ont rien de farfelu. Il suffit de jeter un œil aux quartiers populaires, où des mères s’organisent en groupes dans le but de créer du lien, de maintenir les jeunes à flot, en les initiant, par exemple, à l’écologie, à l’image de l’activisme de la politologue Fatima Ouassak. A nous, désormais, de réfléchir aux manières de (re)nouer avec une solidarité éprouvée et oubliée. Et, plus que jamais, apprendre à se défendre et à riposter, car, comme dans toute lutte, il s’agit, à la fin, d’abattre l’ennemi.

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(1) Rocher, P. Gaze, mutiler, soumettre : politique de l’arme non létale. Paris : La Fabrique Éditions, 2020, 200 p.

(2) ACTA, “Les violences policières ne sont qu’une partie des problèmes suscités par l’existence de la police”, ACTA, juin 2020.

(3) Pierrot, G. “Aux racines du racisme systémique de la police”, Libération, juin 2020.

(4) Proposition de loi nº 599, adoptée, dans les conditions prévues à l'article 45, alinéa 3, de la Constitution, par l'Assemblée nationale, pour une sécurité globale préservant les libertés.

(5) Analyse conjoncturelle des crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie à la fin du mois d'avril 2020.

(6) Observatoire international des prisons (OIP-SF), “Pour quels types de délits et quelles peines les personnes détenues sont-elles incarcérées ?”, OIP-SF avril 2020.

(7) Observatoire international des prisons (OIP-SF), “Qui sont les personnes incarcérées ?”, OIP-SF, février 2021.

(8) Concept forgé par Michel Foucault et qui désigne une localisation physique de l'utopie. Ce sont des espaces concrets qui hébergent l'imaginaire, tel qu’un théâtre.

(9) MPD150, “10 Action Ideas for Building a Police-Free Future”, Enough Is Enough: A 150 Year Performance Review of the Minneapolis Police Department, mai-juin 2020.

(10) Brézet, A., de Mallevoüe, D., Cornevin, C. et Leclerc, J.-M., “Emmanuel Macron au Figaro : «Je me bats pour le droit à la vie paisible»”, Le Figaro, avril 2021.

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