Désolation

A toutes celles et ceux que j’aime : je suis désolé mais je me rangerai du côté des résistant.e.s.

Je sors de ce week-end lessivé, accablé et chagrin. J’ai lu et relu, sans sourciller mais avec l'esprit trouble, les deux tribunes militaires publiées par le site de Valeurs Actuelles (ici et ici). J’ai fais défiler, le cœur mou, les réactions des internautes. J’ai appris le rassemblement-émotion des Avignonnais.es à la suite de l’assassinat de sang-froid du brigadier Eric Masson. J’ai constaté, ensuite, le soutien inconditionnel de ses collègues, qui appellent à une marche citoyenne le 19 mai prochain. Je suis également tombé, en farfouillant parmi les méandres de la toile, sur une lettre ouverte signée de la main du secrétaire général du syndicat France Police – Policiers en colère et adressée à Macron. J’ai écouté, l’âme déconfite, les différentes sorties politiques.

C’est avec peine et pesanteur que mes mots se répandent aujourd’hui - ou peut-être hier, je ne sais pas. La légèreté de la promesse d’un déconfinement étapiste s’est éclipsée devant la blancheur des temps qui courent. Le sang boue à mes tempes, mes doigts ont perlé et mes yeux refroidis, quand j’ai su que 58 % de mes concitoyen.ne.s soutenaient ces généraux angoissés. La droite me sied mal, je crois.

Pourtant, je ne dois pas me leurrer quant à ce conservatisme patriotique. Après tout, en face, il n’y a que la politique du néant. Après tout, en arrière, il y a un Empire, la soumission et le sang - y compris chez Clémenceau, de Gaulle et Mitterrand. Après tout, maintenant, il y a une police raciste et profondément marquée des tares lepénistes. Mais peu importe car ci-gît la triste voie que la France a choisi d’emprunter.

On préfère les timides condamnations, les terribles soutiens et regarder ailleurs. On préfère raviver la flamme d’un soldat que personne ne connaîtra jamais et mettre en scène un semblant de reprise en mains sous les arcs d’un triomphe macabre. On préfère se réjouir des aurores de l’été et détourner le regard des charognes d’un virus qui se déchaîne, d’un débat sécuritaire qui s’accentue et d’une biodiversité qui s’endort.

Ils.elles ont réussi à imposer leurs thématiques, à grands renforts d’une constellation de médias dépravés. Ils.elles ont réussi à ériger les murs de la peur, du silence et de l’ennuie autour d’eux.elles.  Je ne parle pas de ce silence salvateur, du temps des noces et des saisons chaudes, mais du silence dru des pierres envahissantes. Ils.elles nous feront nous retourner parmi nos congénères inertes et nous décomposer dans ce tombeau terrestre. Ils.elles réussiront à achever les chaleurs socialistes et à essorer les sueurs du partage.

Le fascisme n’est jamais loin, en vérité. Il transite parmi les ombres et les époques puis, sans crier gare, surgit pour vous manger tout cru. D’aucuns me reprocheront mon défaitisme et mes excès de langage. Mais la retenue est morte en moi. Ma langue ne soupèse plus le pour, le contre et le pourquoi des choses. Je dis le sentiment primitif et essuie par le même coup les affres du présent. Pour être exact, il germe, d’abord dans la torpeur du monde, puis ligote les esprits, comme du lierre antique. Nous en avons conscience, nous chuchotons, toujours plus bas, jusqu’à ce qu’un goujat expose sa vérité au grand jour. Et tout le monde suis, ou presque, ou tout le monde s’en fout, parce que “c’est pas nos oignons”, qu’on dit. Un peu, quand même. Mais là aussi, on hausse les épaules. L’extrême-droite, elle n’a jamais tué personne, sauf ceux.celles qu’elle n’aimait pas. Or, celle-ci se définit précisément par son amour du désamour.

Je sais qu’on aime la clarté, par ici. Alors je serai explicite. J’ai fais un tour du côté des archives de l’INA, au sujet du putsch des généraux d’avril 1961. J’ai comparé avec la situation actuelle. J’ai longuement réfléchi. Il n’est pas utile d’annoncer le malheur, ni même de parier sur le lendemain. Je ne suis pas de ceux-là. Je veux simplement rester dans le constat placide. La politique se tend, ces derniers temps. La politique s’abîme, ses laquais s’en moquent et continuent. Les contextes aidant, l’époque aussi, on se méfie, on se surveille, on s’analyse, on se jauge, on se replie, on s'exile - pour les plus chanceux.euses -, on s’ignore et on ne se parle plus. Les parois du capital nous enferme dans les cachots d’un monde déjà oublieux. On commémore les héros sanguinaires, on méprise ceux.celles qui soi-disant nient l’histoire et on n’hésite pourtant pas à cracher sur les souvenirs du peuple rouge et noir.

Aujourd’hui, on rend hommage à l’avant. On se remémore mai 1981. Incroyables lamentations pour ceux.celles qui l’ont vécu, période révolue pour nos jeunesses. Loin d’être enterrée, ceci dit. En tout cas, si on l’exhume avec si peu d’enthousiasme et tant de mélancolie, cette victoire est pitoyablement portée à la mémoire. On fête l’anniversaire des mort.e.s, fard de ceux.celles qui renient leur monde. Oui, les gauches déclinent. Mais pourquoi s’y attarder autant ? Pourquoi refuse-t-on de construire la lutte contre les échancrures du présent ? Pourquoi ceux.celles qui prétendent se battre pour les générations futures ont-ils la haine des vivant.e.s ?

J’écris et j’écris, mais je pense surtout aux cibles de ces textes et de ces prises de position. Eux.elles, contrairement à vous toutes et tous, ont choisi de ne pas renoncer. Eux.elles, chaque jour, défient les criminels de l’Etat. Mais ils.elles ne pourront tenir seul.e.s. Quand le huit-clos enserre sa proie, il la dépèce jusqu’à l’os. Alors, à toutes celles et ceux que j’aime, je suis désolé mais j'ai décidé de me ranger dans le camp des résistant.e.s. Ne rien faire relève, à ce stade, de l’impardonnable. Au lieu de courber l’échine, je brûlerai du regard et battrai le fer.

A l’heure où les bienheureux.euses se couchent, j’écris mes lettres de démission à ce monde, je contemple la mer et j'hurle sans voix le vide qui me dévore.

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