La déconstruction représentative du black bloc et sa pertinence au XXIe siècle

Depuis son apparition formelle en Allemagne dans les années 1980, le black bloc, ce rassemblement éphémère et ponctuel de plusieurs anonymes, est venu troubler l’ordre aseptisé de la contestation sociale. Largement - ou stratégiquement - incompris, il périclite, au lieu de banalement saccager l’espace public, les soubassements du système actuel. Et c’est tant mieux.

Texte initialement paru dans Le Zadig, journal du Campus de Menton, antenne locale de Sciences Po Paris.

Le black bloc, une méthode incomprise

A intervalle régulier, les journaux s’emparent d’une question de la plus haute importance : qui sont (vraiment) les black blocs ? Terrible paradoxe, quand nous connaissons la couverture médiatique dont bénéficie ce mode d’action particulier. Tantôt tête de turc, tantôt tête de gondole, la tactique du bloc reste généralement méconnue ou mal interprétée.

Manifester ne se réduit pas à docilement se déplacer d’un point A à un point B. Nous en voulons pour preuve le black bloc, technique de manifestation à visée disruptive, notamment par le biais de l’action directe. L’action directe peut se définir comme le fait d’agir soi-même, par voie légale ou illégale, violemment ou non et sans intermédiaire - comme un parti politique, par exemple.

Une autre des caractéristiques essentielles dudit bloc réside dans son anonymat, choisi avant tout pour son caractère idéologique et protecteur. D’un côté, le net refus de la hiérarchisation et de la domination. De l’autre, faire déjouer l’appareil de surveillance et de répression. Ce choix de la - partielle - invisibilisation traduit un rejet de l’individualisation, formant ainsi non-pas un groupe organisé mais une onde noire et subversive. Parler “des” black blocs est donc erroné sur le plan conceptuel. 

Deux nuances doivent ici être apportées. Si le black bloc n’est pas un collectif et se constitue sur le tas, sans aucune préparation préalable, il est également composé de groupes affinitaires, fonctionnant par connivence visuelle et connaissance mutuelle. Mais les actions demeurent spontanées et ne font jamais l’objet de concertation et de planification quelconque. Les seuls moments de rencontre se déroulent au sein-même des manifestations et autres “traditions festives, comme le premier mai ou les fameux G7 [groupe de discussion des 7 plus grandes puissances mondiales]”, témoigne un ancien participant au black bloc pour Le Zadig. Par ailleurs, cette absence d’identité parcellaire au profit du visage de la masse ne doit pas occulter le fait que “le bloc est majoritairement blanc” et reste “un privilège”. Certes, on ne peut nier l’aspect composite du bloc : professeur.e.s, étudiant.e.s, bénévoles... De même, la présence des femmes et des personnes opprimées en général est une réalité. Mais force est de constater l’abondance d’hommes blancs, dont la violence incarnerait “l’expression de la masculinité" (1) au sein du bloc. Inutile de préciser, aussi, que les personnes racisées font le plus durement face à la répression.

Cette esquisse du black bloc mériterait d’être mieux connue afin d’éviter la méprise dont il fait continuellement l’objet. Surtout, au lieu d’être accusé de nuire au message du mouvement social par les autres manifestant.e.s jugé.e.s “pacifiques” - “paciflics” -, il devrait être respecté et encouragé. Le bloc peut parfaitement décider de protéger la manifestation des forces policières et porter, par exemple, secours aux marcheur.euse.s en danger et riposter contre les forces de l’ordre. Dans tous les cas, le black bloc se suffit à lui-même, comme l’affirme l’un de ses usager : “Si le public en général se réjouissait de ce que nous faisons, ce serait la preuve que notre guerre est inefficace. Nous n’espérons pas que vous soyez contents” (2).

Désacraliser la violence

Le black bloc ne peut cependant pas se départir de sa portée destructive, elle-même déterminant de sa représentation politique, médiatique, théorique et populaire. Par abus de langage, nous parlons spontanément de “casseurs” pour décrire les actes de vandalisme dont ses “membres” sont les auteur.rice.s. Si cette construction discursive perd tout son sens dès lors que l’on définit ce qu’est un black bloc, elle doit démystifier la violence qu’elle lui incombe systématiquement.

Cette pratique est apparue comme le spectre des manifestations. L’épithète “violent” lui est associé à tout va et participe, de fait, à la crainte qu’elle inspire. Le concept - car il ne s’agit ni plus ni moins que d’un concept - de violence a une connotation éminemment négative. Il vient heurter nos sensibilités et évoque généralement la souffrance ou la brutalité. Mais il serait fallacieux de circonscrire l’étude de la violence à sa seule dimension physique et émotive. Le règne de la paix et de son corollaire, la non-violence, a permis, au sein des espaces "développés" - économiquement et politiquement parlant -, à un phénomène d’invisibilisation de la violence de s’installer. Il existe, pourtant, une pléthore de processus violents à l’oeuvre dans nos sociétés contemporaines.

A partir de ce constat d’insensibilisation des corps à la violence, celle exercée par le black bloc se dote de nouvelles considérations : elle s’érige comme un outil de contre-pouvoir ou une volonté d’inverser les rapports de force (3) en réponse à des violences de plus grande ampleur, d’ordre symbolique ou systémique. En démolissant les devantures, par exemple, de grandes enseignes ou de banques, l’agissement des participant.e.s au bloc ne se résume pas à un catharsis - bien qu’il en revêt indéniablement les habits. Au contraire, pour Francis Dupuis-Déri, dans son ouvrage Les black blocs : la liberté et l’égalité se manifestent, le choix de telle ou telle cible laisse passer un message. Le soi-disant “casseur” va s’attaquer à des symboles du capitalisme et de l’Etat, intrinsèquement violents et infiniment plus destructeurs que ces actions de type directes.

La sacralisation du bien matériel, à la fois comme créature et créateur de la société de consommation (4), recouvre des réalités beaucoup moins attrayantes, en particulier la violence quotidienne de l’Etat. L’autorité publique détient, conformément aux clauses du contrat social, le monopole de l’usage légitime de la violence. La moindre usurpation qui excéderait les limites dressées par cette violence instrumentale - calculée et calculatrice - se verrait anathémisée. Par conséquent, l’action des plus radicaux.ales, tel.le.s que le bloc, est perçue comme une atteinte démesurée - si ce n’est "terroriste” - à l’une des prérogatives fondamentales du pouvoir. Le régalien punit donc ces déviances en votant, ici, des lois autoritaires (e.g., la “loi anti-casseurs”, en avril 2019, en France (5)) et recourant, là, à l’arbitraire (e.g., les perquisitions dans les réseaux d’extrême-gauche français en 2008 (6)). Mais la “microviolence” voire la “nanoviolence” du bloc (7), en comparaison à l’extrême militarisation et policiarisation étatique, qui entraîne arrestations, blessures et décès, pèse un poids plume. Pour cet ancien habitué de la tactique du black bloc, “manifester peut mettre en exergue la répression de l’Etat”, en soulignant la “disproportion [qu’il existe] entre un dommage matériel et un dommage humain”. “Oui, ça arrive que le bloc provoque la police, mais en quoi ça vaut un oeil, un bras cassé ou même une jambe ?”, poursuit-il.

Ces distinctions en termes de degré de la violence ne doivent pas s’opérer sans tenir compte de son efficacité dans les luttes. La posture, adoptée autant par les manifestant.e.s que par les politiques, qui veut faire de la “violence” du black bloc une entrave à la diffusion et à l’audibilité du message “légitime” - encore une fois, il n’y aurait qu’une revendication digne d’avoir voix au chapitre - annihile tout débat. Or, ce mode d’action mis en cause ne ferme lui-même pas la porte à la critique. En fait, il s’agit d’une controverse récurrente au sein de ces cercles-là. Si la majorité des acteur.rice.s du black bloc perçoivent dans la violence une utilité et une nécessité, elle ne dénigre pas pour autant l’alternative. Autrement dit, l’usage de la force ne les empêche pas d’avoir recours à des formes d’action non-violentes. Iels sont tout aussi susceptibles, entre autres, de prendre part sans heurts aux rassemblements contestataires et de défiler dans les règles de l’art.

Ces divergences stratégiques n’ont jamais été véritablement tranchées. C’est pour cette raison que le bloc optera non-pas pour l’une ou pour l’autre, mais pour la diversité des tactiques. La violence, comme la non-violence, sont jugées pareillement légitimes et reçues avec respect. Néanmoins, une contradiction subsiste : quand les partisan.e.s de la non-violence désirent amener le pouvoir à la table des négociations, la radicalité du bloc le pousse à se pratiquer et à se penser en-dehors des structures dirigeantes.

La gauche exaltée, pour le peuple et par le peuple

A contre-courant des mouvements progressistes, ouverts au dialogue avec les institutions et chantres de la volonté collective - d’une homogénéité repoussante -, le black bloc oppose la pluralité. Plus que tout, il récuse les idées de représentation et de hiérarchie, s’inscrivant en ce sens dans la veine anarchiste. Déclaré néfaste au maintien de la démocratie, le bloc accroît au contraire l’ensemble des possibles démocratiques. En se présentant comme une voie libertaire et égalitaire, il se défait des courroies représentatives. L'horizontalité prônée vise à “en finir avec l’hégémonie” (8) et décrit avec plus de justesse le projet anarchiste - plutôt que le prisme essentialisant de la violence.

Le black bloc ainsi identifié est et ne peut être qu’une force de gauche. Même si une sociologie précise du mouvement demeure à réaliser, nous pouvons caractériser ce moyen d’action comme l’émanation d’un peuple émancipé. Ce peuple n’a rien à voir avec l’ultra-gauche dont il est affublé à outrance ; ou plutôt, il n’a cure d’être rattaché à tel ou tel branche du spectre des courants philosopho-politiques. Il est l’expression d’un “étouffement que l’on vit depuis 40 ans”(9)  du fait de l’omniprésence et de l’omnipotence de la droite dans le champ politique. Et nous fait dire que le bouleversement sociétal, aujourd’hui inévitable, ne proviendra ni de “la droite”, rompue à l’inamovibilité et à l'inanité, ni de “la gauche” présidentiable et gouvernante. Mais bien du peuple soulevé, anti-autoritaire et autonome, délesté des carcans de la domination.

L’objectif culminant du black bloc réside finalement dans sa prétention à se réapproprier la rue. Spontanément, la vie, celle que nous avons oubliée par atrophie de notre capacité à créer du lien, reprend vie. En cherchant “à créer des poches alternatives” (10) au sein-même du système, les usager.ère.s du bloc - dont l’engagement se décline en une multitude d’occupations hétérodoxes, qui permettent de penser différemment - visent à saper l’appareil d’Etat. “Il y a une chorégraphie [...], une langue qui se parle à travers les manifestations. Les scènes, c’est la rue, c’est le réel” abonde un ex-participant au bloc ayant accepté de répondre à nos questions. Si nous pouvons ne pas complètement nous identifier à la technique du black bloc, nous devons dès maintenant en saisir la pertinence et encourager les pratiques qui bousculent l’ordre des choses.

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(1) Francis Dupuis-Déri, Les black blocs : la liberté et l’égalité se manifestent

(2) Francis Dupuis-Déri, Les black blocs : la liberté et l’égalité se manifestent

(3) Caroline Guibet Lafaye, Légitimer, rationaliser, expliquer la violence politique

(4) Jean Baudrillard, La société de consommation

(5) “Loi n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l'ordre public lors des manifestations”

(6) Voir Affaire de Tarnac, novembre 2008.

(7) Francis Depuis-Déri, Les black blocs : la liberté et l’égalité se manifestent

(8) Le Comité invisible, L’insurrection qui vient

(9) Geoffroy de Lagasnerie, interrogé sur France Inter en septembre pour son nouvel ouvrage, Sortir de notre impuissance politique

(10) Eddy Fougier, “L’émergence d’une extrême gauche « hors les murs »”

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