La maison Sciences Po est battue par les flots mais ne veut pas sombrer

Les révélations se succèdent au sujet de l’affaire Duhamel. Le livre de Camille Kouchner, La Familia Grande, a ébranlé la grande école, qui tente de ne pas perdre la face.

La chute d'un homme

La “maison commune", comme se plaît à l’appeler Frédéric Mion - directeur de l’Institut d’études politiques de Paris depuis 2013 -, est soudain en proie aux flammes de l’indignation. Et ce, du fait des agissements d’un seul et même homme : Olivier Duhamel. Sa stature en impose : éminent constitutionnaliste à Sciences Po Paris, il a aussi revêtu les habits de conseiller d’hommes politiques, d’homme politique, de chroniqueur ou encore d’éditeur. Parvenu au sommet de sa gloire après son investiture à la tête de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP) en 2016, le septuagénaire, dans un dénouement tragique, a finit par déchanter. Dans ce monde parfaitement ordonné, chacun.e se dote d’un double visage, à la manière des sujets des anciennes cours royales. Le “roi” Duhamel, lui, vivait, en-dehors des fastes mondains, dans la peau d’un violeur.

Aussitôt après le premier article dévoilant le scandale et la parution, le 7 janvier, de La Familia Grande par la belle-fille de M. Duhamel, Camille Kouchner, M. Mion est monté au créneau. Ce dernier assure avoir pris connaissance “avec stupeur” de l’affaire. Deux jours plus tard, on apprend, à la surprise générale, qu’il était en réalité au courant des faits depuis plus d’un an. Confronté à la gronde étudiante, il ne cède pas. Dans un entretien accordé à Sciences Po TV  lundi 11 janvier, le directeur campe sur ses positions : s’il se dit prêt à “en tirer toutes les conséquences”, il ne démissionnera pas. Point à la ligne.

Comme tout feuilleton qui se respecte, d’autres révélations croustillantes ne manqueront pas d’abîmer un peu plus l’institution. En témoigne le papier du Monde publié hier, qui explique que Frédéric Mion avait été alerté dès février 2018 par Aurélie Filippetti. Une énième contradiction dans les discours - n'étant, au reste, pas du seul fait du directeur - qui rompt définitivement le lien avec les étudiant.e.s. 

Dès lors, transformer “la colère en énergie positive” s’annonce périlleux. Comment peut-on raisonnablement envisager de rétablir un climat de confiance, lorsque l’on accumule les mensonges ? A part s’attirer un surplus de défiance, l’ancien énarque ne fait que perpétuer la loi du silence qui dicte deux mondes : à la fois celui de l’inceste et celui de la bourgeoisie. Terme trivial et tarte à la crème - d’autres préféreront parler d'oligarchie -, il est pourtant l’incarnation d’une sphère occulte, où se mêlent entregent, entre-soi et domination.

Un monde obscur

Les mots de Camille Kouchner, en plus de destituer un homme, accable la “machine à fabriquer des élites” que constitue Sciences Po. S’en prendre à un de ses rouages a en effet pour conséquences d’enrayer toute la mécanique… Et permet de comprendre à quel point ces microcosmes impliquent des rapports de domination et de dépendance les rendant extrêmement friables.

Il est inutile de reprendre la saisissante liste de soutiens, de protection et de légitimité dont jouissait Olivier Duhamel au sein de l’établissement. Par contre, il est intéressant de se pencher sur les soubassements de ce réseautage, véritable parangon pour les adeptes des thèses bourdieusiennes.

Les arguments opposés par Frédéric Mion, qui, en résumé, affirme avoir fait tout ce qui était en son possible pour éclaircir cette “rumeur”, semblent recevables. Au nom d’une morale personnelle ou du refus de la diffamation, il a préféré se terrer dans le silence. Mais, d’une part, le directeur “ne diligente aucune enquête fouillée” lorsqu’il est mis au courant de l’affaire et, d’autre part, “c’est une autre chose d’être au fait du drame et de soutenir Olivier Duhamel sur la scène publique”, comme l’écrit Libération. Et oui : pendant des années, alors que des bruits de couloir commençaient à s'éventer dans les cercles fermés du petit Paris, le politologue a continué d’emprunter l’ascenseur social. Sa nomination à la tête du Siècle en janvier 2020 et, plus récemment encore, sa leçon inaugurale dispensée aux jeunes “sciences pistes”, à la faveur de M. Mion lui-même, reflètent bien les principes supérieurs qui régissent la classe dominante française.

Pouvait-il en être autrement ? Ce comportement est déterminé par un monde. Ce monde est cloisonné, souvent considéré comme quasiment impénétrable - et c’est le cas - et vit au gré des intérêts personnels. Ses membres préfèrent se taire car iels ont elleux-mêmes à y gagner. Les liens de pouvoirs ainsi créés forment un ensemble de relations - capital social - inextricables, mettant en situation de dépendance une galaxie d’individus. Le moindre faux-pas de l’un.e risque de précipiter la chute de toustes les autres. “Si iel chute, je chute”, en somme. Cette imbrication révulsante produit au mieux un auto-contrôle et un matraquage sur le plan psychique - la retenue n’a rien de naturelle -, au pire conduit aux pires méfaits - dissimulés coûte que coûte. Tout cela au prix, on l’a une nouvelle fois constaté, de l’indifférence et de l’écrasement de la parole des victimes - Camille Kouchner parle ici plus finement de “rescapé.e.s”.

Là où règne le secret, garant du cosmos mondain, prospère aussi jeux de domination et cannibalisme. M. Duhamel n’était pas inquiété car il était intouchable. Essayer de le faire tomber relevait non seulement du domaine de l’impossible mais aussi du sacrifice. Rappelons qu’en 2013, M. Mion se voit octroyer le poste de directeur de Sciences Po Paris par la bénédiction, entre autres, d’Olivier Duhamel. L’intéressé a fait campagne “pour ce quadragénaire qui promet [...] de préserver son héritage”, précise Le Monde. Cet écosystème se fonde sur une hiérarchie et qui dit hiérarchie dit sommet et donc métronome. Pendant toutes ces années, l’agresseur a été ce métronome.

Quand on s’aperçoit de la kyrielle d’articles parus ces derniers jours, il convient également de s’interroger. L’affaire Duhamel, en plus d’être le fait d’un problème structurel, est un scandale politico-médiatique. Or, les journalistes à l’origine de ces révélations en masse - Ariane Chemin, Jérôme Lefilliâtre - ont elleux-mêmes fait leurs armes dans la prestigieuse école. Entre neutralité journalistique et acharnement vindicatif, la confusion n’est pas loin. Un étudiant, en référence aux appels à la démission de Frédéric Mion, conclut ainsi : "Étant donné que nous en sommes à couper des têtes, autant couper celle du roi”.

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