Contre-feux : aux éléments qui se déchaînent

Pourquoi je ne chercherai plus à convaincre.

Avant tout propos, je m’adresse à vous, sécheresse, feu, eau, chaleur, torrent. Pas à eux.

Je ne vais pas réagir, je ne vais pas déplorer, je ne vais pas m’insurger, je ne vais pas condamner, je ne vais pas convaincre. En fait, je me détacherai (un peu à votre manière, au fond : vous vous déformez gracilement).

Ma première pensée est de vous admirer. On dirait un grand tableau survolté, une fresque que l’on aurait peinte après une terrible nouvelle, constellé.es de colère et de rage. Incendies, tremblements et sécheresses : vous êtes beaux. Bien sûr, vous auriez préféré emprunter un autre chemin. Bien sûr, vous auriez préféré rester tapis dans le silence. Après tout, parmi les silences, on n’est pas dérangé.e. Malheureusement, on ne vous a pas laissé le choix. On vous a acculé, on vous a poussé à bout, on vous a réveillé. Malgré votre violence, vous n’inspirez pas le dégoût, ni la rancune, ni la crainte.

Désastre profondément humain, vous continuez à nous étonner (à cela, vous pouvez rire ; moi-même ris-je). On s'exclame, on est ahuri.e, on s’alarme, on donne l’impression d’avoir peur mais je peux vous assurer qu’il ne s’agit là que d’un mécanisme à la fois louable et pernicieux. Derrière l’étonnement, se cache la reconnaissance de ses actes. On y trouve aussi une posture de repli, par laquelle l’être se carapate puis se terre, en attendant sagement la prochaine salve - ou l’oublie. Curieusement, il ne peut s’empêcher de s’intéresser, de se “tenir informer” (c’est important car, sans ça, on resterait dans l’ignorance de ce qui se produit sous nos yeux) pour mieux se voiler la face. De nos jours, on est de moins en moins capable d’affronter la réalité. C’est l’une de ces apories désolantes : on n’a jamais autant vu sans se donner la peine de réaliser. On ne convainc pas par le regard, l’image ne fait qu’arroser les yeux et entrave la réalisation. On obtient l’approbation par l’acte de création (1).

La peur, donc, couvre un étonnement inavouable. Autrement dit, on naturalise le fait de vous craindre et, par voie de conséquence, on vous lègue la responsabilité du mal. Une fraction a compris mais favorise le procès à l’agir. Dans tout ça, vous continuez, vous, sans répit, sans faiblir.

Moi aussi, je vois. Moi aussi, je m’informe. Moi aussi, je me révolte. Maintenant, plus que de ressasser, plus que de s’inquiéter (sauf pour ceux qui ne le peuvent pas), plus que de s'évertuer à faire prendre conscience, il faut faire, fabriquer, créer. Il faut penser ensemble à voix haute et se désintéresser de leur pensée. Mais, ce faisant, il nous faut aider. L’abandon n’est pas envisageable et, s’il a lieu parfois, il appartient à l’ordre du volontaire. Une volonté assumée, une complaisance dans la cécité totale. Aujourd’hui, on voit avec les yeux clos, c’est différent. 

Ces précautions prises, vous l’aurez deviné, il faut vous parler d’égal à égal. On vous doit le respect, ô feux, ô foudres, ô séismes. Ainsi, vous saurez vous apaiser. On l’a vu, partout, la solidarité. On les a vu.es, ces femmes, ces hommes, ces enfants, tenter de vous fuir ou de vous contenir. N’y voyez pas un affront. Évidemment que, sur l’instant, il nous faut nous défendre. On apprend. On est obligé.es. Ce n’est que temporaire, tel une éclipse, et ça nous forge, ça nous endurcit. Demain, on se battra à vos côtés, certes, vous le savez, pour vous empêcher. Mais, grâce à cette lutte, on offrira à tous ces mondes la joie, à nouveau, de respirer.

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(1) Je dois néanmoins reconnaître le sublime (ou la succombance du spectacle) que nous offre la vue de ces ossements urbains.

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