A mes ami.e.s

Lettre aux condamné.e.s d’un monde guerrier en phase d’assoupissement.

Lettre initialement publiée ici.

A mes ami.e.s,

Nous sommes décidément bien seul.e.s. On veut nous réduire à l’oubli alors que nous aspirons seulement à l’anonymat fédérateur. On veut nous abattre car nous sortons du cadre. Nous osons défier, renaître, s’assembler, re-composer, cesser de participer et faire sécession vers des micro-ailleurs.

Or ce repli nécessite une myriade d’allié.e.s. Des fonctionnaires-actionnaires, des traits d’union du système, des affranchi.e.s esclavagisé.e.s qui sont avec nous mais qui se contentent de regarder. Ceux.celles qui sucent la main prodigue mais arrivent au stade de la satiété. Ceux.celles qui sont proches de la rupture mais qui n’irons pas jusqu’à l’extinction complète des feux cannibales. Bref, ceux.celles sur qui l’on peut compter sans en espérer rien d’autre. Mais des appuis, des soutiens en mesure de désobéir et de désordonner l’itinéraire figé des flux.

Malheureusement, ils se perdent et s’amenuisent. Ils nous trahissent. Ils se dé-s’allient. Pourquoi ? La corne d’abondance se remplit à nouveau et attire ses réfractaires, ses anciens nourrissons. Les fruits démentiels se répandent et rapatrient ceux.celles qui n’ont pas été sages. La punition est le perpétuel gavage télévisuel, stimulationnel, sériel. On est pulvérisé dans le vaste écran d’une société qui spécule et qui spectacle. En fournissant à Europol des données pourtant certifiées comme étant protégées par le serveur, ProtonMail a pactisé avec nos bourreaux. Il a sacrifié notre confiance au nom de la soumission volontaire. Qu’avait-elle à y gagner ? Peu de chose, sinon une amitié politico-policière auto-proclamée légitime en vertu de lois qu’ils ont eux-seuls forgé. Nos ami.e.s d’hier n’ont pas obéi à la volonté générale mais à celle de quelques-un.e.s. L’autorité fait loi.

Parmi vous se trouvent des partisan.e.s du compromis. J’entends, des militant.e.s qui veulent convaincre les masses et réfutent le risque de la marginalité. L’action dissonante et tranchante, qui se distingue, sabote, éperonne, interrompt. On invoque la dangerosité, la décrédibilisation. Seulement, ce discours ne répond plus. Il n’a jamais répondu. Il flash-informe, il mobilise ponctuellement, il s’événementialise. Dans la temporalité politique professionnelle, il lui est inhérent et, malgré cela, ne gagne pas, ne gagnera pas, ne gagnera jamais. Les mers, les terres, les milieux succombent sous nos yeux, à travers des médium numérisés. Nous revêtons des lunettes qui atrophient l’action. En réalité, l’attrait des masses, construites idéologiquement pour donner vie à l’illusion, tue le temps qui reste, massacre les débris d’espoir. Quand le béton nous tombera dessus, effondrera nos mouvements, détruira nos poumons, alors, peut-être, le nombre – la quantité est plus mesurable que la masse, se soulèvera.

Le tableau est noirâtre. Le tableau est déchiré sans même être achevé. Les allié.e.s quittent pour rejoindre tandis qu’il faudrait quitter pour s’enfuir. Les nôtres, la plupart, croit dans les religions du passé, qu’essaient encore de nous imposer les organisations. Les contre-insurgé.e.s nous enterrent toujours plus en profondeur. Nous ne pouvons même plus miser sur la sécurité minimale. Nos échanges sont captés, nos actes prédis, nos luttes condamnées, nos singularités radicales prises comme des individualités.

Mes ami.e.s, les dernier.ère.s, controns cet état d’endormissement qui se démocratise. Une léthargie unique, puisqu’elle a lieu dans un monde qui périclite, qui disparaît et qu’on abandonne délibérément. Rendons-nous le cœur ouvert et hors du cœur, c’est-à-dire sacrifié pour toi, moi, nous, sur les champs de non-bataille. Les champs qui résistent désarmés, totalement indifférents et défaits des composantes du dominant. Se liguer contre avec l’imaginaire, les matériaux, le langage, les lieux, l’histoire des ennemis – omniscients, certes – ne mènera nulle part, si ce n’est vers un combat contre nous-mêmes.

Pour cela, pratiquons le contre-oubli et la ré-union, la spontanéité dé-programmatique, édifions l’irréalité réelle – la fusion réalisée des mondes dans le monde, afin d’anarchiser, de ralentir, de communier et, finalement, de créer sans.

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