La lutte des esseulés

Depuis quelques semaines, mes pensées survolent les flammes de Gaza, de Cisjordanie, de Jérusalem, etc., démunies. Mes mots, eux, écrivent sans envie. Seuls, les Palestiniens démontrent leur puissance de vivre.

3 300 kilomètres. La distance qui me sépare de l’actuel massacre ne m’autorise pas à m’exprimer au nom de ses victimes. Les écrans déchainés, les téléphones au souffle court, les radios écriées, rien de tout cela ne nous en rapproche et contribue, au contraire, à ériger la frontière de la violence. Les pouvoirs de la plume ne le sont que pour ceux qui la tiennent. Les timides condamnations se perdent dans le vortex diplomatique. En réalité, tout ceci demeure confiné dans l’intangible, tandis que les corps tombent sur le béton belliqueux. Il n’y a plus qu’une commune solitude, singulière, qui les empêche de sombrer.

Cette commune solitude, c’est le poumon de ceux qui crèvent. C’est l’énergie qui nourrit le bras lanceur-de-pierre. C’est le dôme du faible qui dévie l’injustice du monstre. Car ce qui se joue, c’est un combat à armes inégales. Un combat d’autant plus valeureux qu’il affronte une myriade d’ennemis indirects. Chaque jour, j'en suis rendu à suspendre mes lèvres à ce sordide décompte, cette spéculation sur les corps, cette guerre des chiffres permanente. Qui, d’entre les Juifs et les Arabes, triomphera de la bataille des morts ? Les médias, truchements de l’atroce, n’ont d’intérêt que pour l’appât du sang. Bien sûr, détruire des tours abritant des organes de presse est intolérable. Bien sûr, reporter ces évènements est crucial. Mais la manière dont ils le font, par le sensationnel, par accumulation, par alignement tacite avec le monstre sous couvert de neutralité malsaine, dénature le dénaturé : la barbarie de l’homme sur l’homme.

Un combat perdu d’avance. Et les grandes puissances le savent bien. Leurs appels au cessez-le-feu ont peut-être pour ambition d’épargner des âmes mais pour mieux s’acoquiner avec le statu quo. Lequel, sur le long terme, tuera à n’en pas douter. Simplement, il rejoindra les mémoires de l’oubli et n’aura été qu’un éphémère hashtag sur la toile, un banal bandeau télévisé, un problème technique sur les ondes. Et, alors, l’injustice perdurera.

Un combat récupéré et instrumentalisé par les bas-fonds de la politique. Si certains se saisissent des armes, d’autres se terrent et referont surface le moment venue au temps de l’agonie. Le premier n’est pas moins cynique que le second, puisqu'à la fin, il ne s’agit déjà plus des femmes et des hommes qu’ils avaient promis de défendre. Non, à la fin, les intérêts propres priment les espérances de tout un peuple.

Le véritable salut se trouve dans ceux qui luttent. La sortie des enfers se fait par les sœurs, les frères, les parents qui ne renoncent pas. L’espoir réside, aussi, dans le soutien de ceux qui ne peuvent être là. Ils ne piétinent pas le pavé pour rien. Ils s’exposent afin de communier avec la solitude de leur nation. La détermination ainsi cumulée prend le pas sur la peur et la résignation.

Eux-aussi ont leurs armes. Et ils n’ont nullement besoin des leurs ou des vôtres. Vous, qui les avez d’ores-et-déjà abandonnés et qui, soudainement, vous émouvez de ce qui ne vous concerne plus et, ironie du sort, pour les mauvaises raisons. Pensez-vous pertinent le fait de leur rappeler sans cesse - effet pervers de l’accélération des flux - la haine, les balles et les bombes ? Et si les Hercules de l’ombre ne désiraient  rien d’autre que de goûter à la reconnaissance ? La reconnaissance de leur droit d’exister, oui, mais aussi l’admission de leur puissance.

A la dépossession, la colonisation et l’apartheid, les rescapés d’une guerre enterrée et silencieuse et les enfants de l’Intifada répondent par l’union solitaire.

Mes pensées survolent le brasier de la rage, les chagrins de la révolte et s’adressent à Mohammed El Kurd et Omar Salah, qui ont choisi de se battre avec leur langue et leur encre.

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