Chronique n°1 - Jeunesses: leurs maux et leur au-delà

Chronique. Le 14 janvier, aux abords de la Sorbonne, je me suis entretenu avec Raphael, Adam et Salomi, tous les trois étudiant.e.s en licence. Ils témoignent de leur vécu et de leurs ressentis face à la crise du Covid-19 et essaient de se projeter, cahin-caha, dans un avenir incertain. Première épisode de la série "Jeunesses : leurs maux et leur au-delà".

A quel point vous sentez-vous délaissé.e.s par vos ainé.e.s ?

Raphael, étudiant en troisième année d'histoire : Avec des camarades, on a voulu bloquer l’entrée de l’université. On voulait revendiquer la non-tenue en présentiel des partiels parce qu’on estimait qu’elles étaient réalisées dans des conditions inacceptables. Il avait aussi d’autres revendications : la précarité des étudiants et le délaissement de notre UFR [unité de formation et de recherche] à notre égard. La seule réponse à laquelle on a eu droit, c’est une interpellation violente de la part des policiers. J’ai été interpellé. J’appelle plus cela une agression. J’ai pris des coups sans que le mot interpellation ne sort de leur bouche. L’un deux a tenté de m’empêcher de respirer. je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Il y a eu une utilisation de la force surdimensionnée. C’était vraiment paniquant. J’ai été mis en garde-à-vue pendant trois jours. Je ressors de cette histoire avec un fait d’accusation qui est de rébellion. J’ai donc été privé de liberté pendant trois  jours, j’ai raté mes examens, j’ai raté mon travail sans pouvoir les prévenir. Tout ça, c’est révélateur des mesures que l'université emploie pour s’occuper de ses étudiants. On réclame des meilleures conditions, et voilà ce que l’on prend. En sortant de garde-à-vue, je me suis demandé si je voulais encore étudier. Déjà que c'était dur avant ça, mais après, c’est un sacré coup au moral. Je pense à tous les autres étudiants qui sont précaires, qui ont une santé fragile, qui n’ont pas pu se rendre aux partiels, donc j'espère que l’université va enfin prendre des mesures nécessaires pour réduire ces inégalités.

Adam, étudiant en première année de géographie et aménagement du territoire : On est délaissés. L’étudiant qui a tenté de se suicider, ce n’est pas la première fois, c’est déjà arrivé ces dernières années. C’est une fatalité. On est oubliés depuis super longtemps. Une étude parue pendant le confinement expliquait qu’un étudiant sur cinq pensait à se suicider.

Salomi, étudiante en deuxième année de géographie et aménagement du territoire : Je me sens hyper abandonnée par la fac. Les mesures proposées n’ont aucun sens avec le contexte. J’ai l’impression que la fac donne des signes de vie de temps en temps pour dire ‘on se soucie de vous’ mais c’est un peu hypocrite de dire ça et, ensuite, de ne pas le faire. Tous les deux mois, on a eu un mail qui disait 'on sait que c’est difficile, on met en place des moyens’ mais c’était juste pour dire ‘oui, on est là”, mais concrètement, rien n’est fait.

Depuis le début de la pandémie, vous êtes pourtant au cœur des discours et des mesures (“Plan 1 jeune 1 solution” et, plus récemment, encore les “garanties jeunes”). Sauf que maintenant, la situation est plus que préoccupante : la dépression se fait largement ressentir chez les étudiant.e.s et plusieurs d’entre-eux décident de mettre fin à leurs jours. Que demandez-vous afin de remédier à cette détresse ?

Raphael : J’habite dans un tout petit logement. On a jamais vraiment repris l’université en présentiel, ça a été vraiment dur. Les contrôles et examens à distance s’étendaient sur plusieurs jours. Finalement, on a eu beaucoup moins de temps libre et, personnellement, j’ai un travail à côté pour pouvoir payer mon loyer. Je le paie pour avoir quelque chose dans lequel je ne peux pas vivre et travailler toute la journée. On prend donc sur nous. C’est dur pour la plupart et, derrière, il n’y a pas de changement pour nous. L’université n’adapte ni ses notations ni ses examens. En ce qui concerne les mesures gouvernementales, je n’ai jamais reçu les 150 euros promis par Macron. Déjà que c’était assez faible… Je suis oublié mais j’ai la tête sur les épaules, j’arrive à m’en sortir, et je prends sur moi.  Je suis au chômage partiel car je cumule plusieurs emplois. C’était dur de palier les deux [les cours et le travail]. C’était encore plus dur pour beaucoup d'autres, je ne fais donc pas partie des pires.

Salomi : Hier, une journaliste expliquait que la fac était un droit. Si on est étudiant, c’est qu’on est là par choix. L’école n’est plus obligatoire après 16 ans. J’espère donc que les personnes qui ont les capacités de travailler chez elles puissent le faire et les personnes qui n’en ont pas les capacités puissent assister aux cours en présentiel. Cela relève de la responsabilité de chacun. Même les salariés ont le choix de travailler chez eux ou de travailler sur place.  Pourquoi n’aurions-nous pas ce choix là ? Au lieu de nous voir comme un bloc uniforme d'étudiants, si on nous proposait des solutions et permettait d’agir en conséquence, je pense que ça serait différent que de dire ‘restez chez vous et vous aurez une année bancale’. Par exemple, un professeur, pendant le confinement, nous balançait tous les jours ses fichiers en pdf et on n’avait pas forcément de corrigés. Qu’ils mettent en place des moyens. Au bout d’un moment, j’ai dit non. Entre perdre ma santé mentale et essayer de préserver le peu qu’il m’en restait, j’ai fais le choix de préserver ce reste de santé mentale. Au lieu de nous infantiliser, qu’ils nous responsabilisent parce que là, on est dans une fosse et rien ne se passe.

La précarité, les violences policières, ce sentiment d’abandon criant… Y voyez-vous des signaux annonciateurs d’une prochaine grande mobilisation de la jeunesse ?

Salomi : C’était déjà un peu le cas avant mais le Covid-19 accentue la précarité. L’année dernière, on avait beau appeler le secrétariat, il ne nous répondait pas. Il y a un vrai manque de suivi pédagogique, voire même une forme de désinformation. A mon avis, à la vue de la manière dont les étudiants se sont unis et solidarisés, il va se passer quelque chose. Etant donné que rien ne s'organise en face, nous nous organisons pour qu’il se passe quelque chose. Par exemple, avec le laboratoire de la décolonialité [collectif réunissant des personnes racisées et des allié.e.s blanc.che.s], on va organiser une projection d’un film sur Franz Fanon [psychiatre martiniquais et figure de l’anti-colonialisme]. Pendant le blocus, on s’est rendu compte que beaucoup d’étudiants étaient isolés. Je pense qu’en étant jeune, le lien social, c’est la base. En proposant ce film, ceux qui ont besoin de rencontrer d’autres personnes auront la possibilité de le faire. Après ce film, il y aura deux tables rondes : l’une sur le film et une autre qui sera consacrée à la question ‘qu’est-ce qu’on fait maintenant ?’. On est super bien organisés. Le but, c’est de partager nos savoirs et d’agir en conséquence de nos actes, en sachant ce qui peut arriver.

Raphael : J’espère que les gens vont s’indigner un petit peu.

Quelle place accordez-vous aux jeunes dans les luttes sociales ?

Salomi : Je pense qu’avant le coronavirus, les étudiants étaient une population précarisée d’un point de vue social et qu'aujourd'hui, c’est pire. Il y a différents fronts. On est tous différents mais on a le même problème : la fac. Il y a des personnes qui sont sur les réseaux sociaux et qui fournissent des informations vérifiées, certains qui sont graphistes et qui vont coller [les féministes dites ‘coleureuses’, qui ornent les murs parisiens de phrases chocs] et d’autres qui sont timides et qui s’occupent de voir si tout le monde va bien… Chacun a à apporter au collectif et cela montre que les étudiants ont quelque chose à voir avec les luttes. Mais cela ne se cantonne pas seulement aux étudiants. Nous sommes les futurs gens dans les bureaux, ce qui fait qu’on s’allie aux ouvriers ou aux ‘non-essentiels’, comme ils disent. On l’a vu en mai 68, où se sont initiés les mouvements sociaux, ce qui a permis l’obtention de droits.

C’est quoi être jeune aujourd’hui ? Comment vivez-vous votre jeunesse ?

Adam : Être jeune aujourd’hui, c’est ne pas avoir l'impression d’exister. C’est de la solitude. On est isolés. On ne se voit pas depuis octobre. Cela montre à quel point nous sommes vraiment seuls. L’unique moyen de se retrouver, c’est dans les luttes. Ils nous ont enlevé le droit d’aller à la fac. Le 50 % marchait pourtant bien. En réalité, ils nous ont tout enlevé. C’est ça notre vie : ce sont les études, on ne fait que ça. Ce n’est pas du tout la jeunesse que j’avais idéalisée.

Raphael : C’est un défi. On dit souvent qu'on se forge comme ça, qu’on en sortira plus fort. Mais là, c’est vraiment très dur. En fait, notre travail est dévalorisé. Je trouve que je suis trop souvent au travail pour pouvoir financer mon logement et que je ne passe pas assez de temps à bosser mes cours. Pour moi c’est un réel problème parce que je n’ai pas toujours eu des facilités à l 'école. J’ai relevé le défi d’avoir un diplôme à l'université. Mais aujourd’hui, c’est vraiment trop dur de palier le fait de devoir bosser plus et, à côté, d’être mal payé, de mal vivre.

Salomi : Être jeune aujourd’hui, c’est se rendre compte qu’on a une santé mentale plutôt que de le découvrir à 40 ans, lorsqu’on se fait taper la tête par son patron. On se rend compte qu’il faut en prendre soin, que parfois on a les mains liées et qu’en étant unis et solidaires, on peut faire bouger les choses. Aujourd'hui, on a tous le même problème. On est en burn-out.

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