La répression des transidentités, du privé au public

La répression mutile, brûle, asphyxie et parfois tue les corps. Les personnes transgenres l’éprouvent sous toutes ses coutures. Sasha Yaropolskaya , co-fondatrice de XY média et femme trans, a accepté de témoigner auprès de Réprimer pour mieux régner.

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En préambule, pourrais-tu te présenter ainsi que le média dont tu es à l’origine, XY média ?

Cette partie n’a pas été retranscrite. Vous pouvez l’écouter sur le podcast joint à cet article.

(veuillez excuser l’erreur dans la prononciation du nom de Béatrice Denaes, qui est d’ailleurs partie à la retraite, N.D.L.R).

Vous avez créé un média pour (mais pas seulement) et par des personnes transgenres et féministes. Vous êtes, à ce titre, sous-représentées, si ce n’est exclues des médias grand public (Béatrice Denaes est peut-être l’exception qui confirme la règle). Comment l’expliquez-vous ?

Les personnes trans font face à une adversité et sont systématiquement exclues des institutions. Dès qu’on commence à transitionner, on subit une discrimination assez importante. Si l’on observe les différentes sphères de la société, les personnes trans, et surtout les femmes trans et les personnes qui n’ont pas de papier et sont hors du système, ont très rarement des postes importants. Elles doivent souvent se prostituer pour survivre. Celles qui parviennent à rentrer dans ces institutions sont aussi confrontées à d’autres difficultés. C’est le cas pour les études. Il y a des problèmes de décrochage scolaire car leur identité n’est pas respectée, on trouve leur deadname (1) sur les listes d’appel, elles font face à des agressions verbales et tout ça s’accumule. A cela s’ajoute les rapports de classe. Il y a très peu de gens issus d’une famille ouvrière qui font de longues études. Concernant les médias, les personnes trans assumées ne vont pas se sentir légitime, par exemple, à passer les concours de journalisme. Et celles qui se sentent légitime sont rejetées, insultées, humiliées. Je pense qu’il y a de nombreux journalistes qui sont terrifiés à l’idée de faire leur coming-out car cela amène à des humiliations au travail et à l’épreuve du regard. Pour les femmes, c’est encore plus dur car elles commencent à faire face au sexisme au travail. Elles se retrouvent exclues du marché du travail et réduites à des métiers clandestins, eux-mêmes réprimés par les autorités. Nous sommes reléguées à l’extérieur de la société.

Pour moi, ces fossés qui les séparent des autres ne peuvent être résorbés par de petites réformes, des petits programmes d’inclusion. Malgré tout, des pays font des choses. En Argentine, une loi a été signée et édicte que 1 % des employés du service public doit être trans. C’est une mesure concrète même si cela reste insuffisant. Toutes les personnes trans, étant donné l'hostilité de la société, doivent bénéficier d’une sécurité économique absolue, comme l’adoption d’un revenu universel. Cela va avec le fait de dissocier la survie des personnes en général avec leur capacité à apporter de la valeur à la société. Tout le monde doit avoir une garantie de logement, d’éducation ou de soin. Or sous le capitalisme tout est conditionné avec le fait d’être utile.

Mais la répression est également invisibilisée et s'auto-invisibilise pour se banaliser. Comment envisagez-vous, femmes, hommes trans, personnes queer ou autres, d’abattre et de transgresser les symboles hétérosexués qui l’accompagnent (publicité, art, espace public) ?

Quand je suis seule dans ma chambre, je suis désemparée. On ne peut pas donner tort aux gens qui sont pessimistes. Les moments où je ressens le plus d’espoir et d’énergie militante, c’est quand je suis entourée d’autres personnes trans, quand on formule des initiatives trans. Par exemple, les groupes de parole dans lesquels j’étais furent très intenses et fatigants mais, en même temps, cela m’a apporté de la force. D’autres actions existent, telles que l’injection d'hormones et ce qu’on fait avec nos corps : on a étudié collectivement comment aider les personnes migrantes, les femmes trans-migrantes. On essaie de se soutenir moralement. Les manifestations, l’engouement militant, formuler ce que l’on vit, beaucoup de choses émergent. Parfois, on doit gérer des conflits de groupe et c’est horrifiant, certes. Mais ce qui est sûr, c’est que l'action collective met à distance l’égo et l’individualité. Ce qu’on fait, c’est au profit de la communauté.

La répression est aussi explicite. La transidentité, en effet, est un combat médical et judiciaire au coeur duquel on trouve la reconnaissance, l’acceptation d’autrui. Comment subissez-vous le changement d’identité à travers votre confrontation avec le personnel soignant et la loi ?

La transidentité, dans beaucoup de cas, est un désaccord avec la manière dont les gens te perçoivent. La bataille commence quand les gens comprennent qu’on est un homme ou une femme trans car on doit faire face aux violences masculines, sexuelles notamment. Si l’on a la chance d’avoir un passing (2) cis, tout d’un coup, on fait face à une situation absurde dans laquelle tout le monde nous voit comme une femme ou un homme parmi d’autres sauf que nos papiers ne reflètent pas la cette réalité. On doit mener un combat pour ce qui paraît facile et évident, c’est-à-dire être reconnu.e. Je pense qu’on ne devrait pas avoir d'identité civile ni sur les pièces d’identité, ni sur les certificats de naissance. Je conteste leur utilité. Cela est d’ailleurs très récent : c’est à partir des années 1980 que cela a été généralisé en France. La bureaucratie ne représente pas notre réalité.

Notre participation à la société est conditionnelle et conditionnée par le fait que les gens continuent à nous percevoir comme des femmes ou des hommes parmi d’autres. Quand on montre nos documents à des autorités publiques, comme lors d'un contrôle de la police, à l'hôpital, au travail, elles voient qu’on est différent.e et se sentent autorisées à nous humilier, nous exclure, nous discriminer, etc. Je craignais cela en Russie. Cette distinction entre mon état civil et mon vécu quotidien m’aurait exposé aux personnes qui ont pouvoir sur moi. Un jour, j’ai eu un problème cardiaque extrêmement grave et je pensais que j’allais en mourir. Ma copine a voulu appeler les urgences mais je ne le voulais pas parce que cela me contraindrait à dévoiler ma réelle identité, ce qui laisse place à des abus. Au mieux, cela m'humiliait, au pire cela me mettait en danger physique !

Par ailleurs, aujourd’hui, j’ai la mainmise complète sur ma transition. La seule chose qui pourrait changer, c’est une probable injection future d’estradiol. Sinon, je suis hors circuit médical, je suis indépendante. J’ai démarré ma transition hormonale seule, à l’aide d'Internet. J’ai fais face à un véritable guêpier médical. Un psychiatre était censé me guider avec un panel d’autres professionnelles de santé. J’ai du payer 1 000 euros pour cette prise en charge. Après un premier suivi de trois mois, ils ont décrété qu’ils fallaient qu’ils m’observent encore pendant 12 mois afin d’établir que j’étais véritablement trans. Or ma volonté de changer de genre remontait déjà à huit années. Ce pouvoir que détenaient des personnes cisgenre (3) et lambda sur ma personne m’a mise en rage. C’est pourquoi j’ai choisi une voie de transition autonome. La plupart des personnes trans, une fois formées, sont beaucoup plus compétentes que n’importe qui. Et, dans la plupart des cas, ce sont elles qui forment les médecins.

Pourquoi sortir politiquement de chez toi, en allant manifester par exemple, ne t’expose pas de la même manière qu’un.e citoyen.e.s hétéronormée ?

A cause de l’ambiguïté concernant mon genre, je peux comparer les situations. Lorsque je suis vue comme une femme trans, je suis exposée aux insultes, aux humiliations, aux violences en manif ou dans la rue. Quand je suis vue comme une femme cisgenre, cela m’expose au harcèlement sexuel. De plus, il y a ce problème au sujet de mes papiers que nous évoquions plus haut. Si je suis arrêtée, les procédures diffèrent de celles qui s'appliquent aux personnes hétéros. C’est ce que je craignais en Russie lorsque je me rendais aux manifestations anti-poutine. J’avais une peur immense de me faire arrêter pour mon activité politique. Là-bas, les femmes trans sont envoyées dans des prisons pour homme. Cela nous expose aux violence masculines, homophobes, transphobes, trans-misogynes. Aussi, nous perdons notre accès aux traitements hormonaux substitutifs (THS), ce qui conduit à une dé-transition imposée. Cela me terrifiait et limitait mon activité militante. Je n’osais plus aller en manif. En France, c’est moins le cas mais cela reste des questions que je me pose.

La démocratie a trahi ses promesses d’égalité et de justice sociale, et semble s’en satisfaire. Différents courants (socialisme, marxisme, écologisme...), différents mouvements (féminisme, anti-racisme…), différents peuples, ont combattu et combattent encore cette défaite. En quoi l’intégration durable des luttes trans dans ces combats leur permettrait-elle, enfin, de gagner ?

Leur présence est un acquis pour toutes les luttes. Ce sont des personnes souvent très politisées et gauchistes (rire) ! Elles sont radicalisées par leur expérience de vie, d’oppression et de marginalisation. Elles ont une compréhension très fine des rouages du capitalisme et de la politique. Je pense qu’elles peuvent se vanter des communautés qu’elles ont pu construire, des victoires qu’elles ont pu obtenir, des mouvements d’entraide qu’elles ont créées. Ce n’est pas forcément visible mais ce sont des vies de sauvées.

Cet été, j’ai été invitée à l’Université d’été de Révolution Permanente. Ce qui m’a marqué, c’est que je n’étais pas là parce que j’étais trans. Je n’ai pas été conviée par pitié ou par logique d’inclusivité. Non, je l’ai été pour des raisons politiques et médiatiques. Les gens voulaient simplement faire un lien entre les mouvements de gauche et d’extrême-gauche. Les personnes trans ne doivent pas être vues comme des personnes concernées qui ont quelque chose à apporter sur le sujet de transidentité mais comme de véritables acteurs politiques qui ont un rôle à jouer. Ainsi, les gens te voient comme leur égal.e.

(1) Le deadname est le prénom de naissance ou le précédent nom d'une personne qui n'est pas cisgenre, et qui, au vu de sa transidentité ou non-binarité, a décidé de changer son prénom, administrativement ou par l'usage.

(2) Le passing réfère à la capacité d'une personne à être considérée, en un seul coup d’œil, comme une personne cisgenre.

(3) Dit d’une personne qui s’identifie à son genre d’origine.

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