Comment Manuel Valls peut réussir, pourquoi il va échouer

La critique est unanime, le public est conquis. D’ailleurs, public et critiques ne font qu’un, puisque ce sont les journalistes politiques et les gourous de la com’ qui coopèrent sans le moindre recul à l’écriture du storytelling de ce « Sarkozy de gauche ». Depuis son entrée à Matignon le 31 mars, Manuel Valls réalise un incontestable sans-faute sur la communication politique.

La critique est unanime, le public est conquis. D’ailleurs, public et critiques ne font qu’un, puisque ce sont les journalistes politiques et les gourous de la com’ qui coopèrent sans le moindre recul à l’écriture du storytelling de ce « Sarkozy de gauche ». Depuis son entrée à Matignon le 31 mars, Manuel Valls réalise un incontestable sans-faute sur la communication politique.

À l’image, la rupture avec l’amateurisme du gouvernement Ayrault semble nette. Sonné par la débâcle des municipales, le pouvoir socialiste renoue avec l’agenda setting : le Premier ministre nommé le lendemain de l’allocution présidentielle, son gouvernement constitué rapidement, en deux temps avec des échéances claires – faisant oublier les images de l’attente interminable du gouvernement Ayrault le 16 mai 2012, les chaînes infos filmant le micro esseulé sur le perron de l’Élysée et ce Secrétaire général qui n’arrive pas. Le plan médias est impeccable : première intervention télévisée de Valls au JT de 20h de TF1 dès sa nomination, grande interview au Journal du Dimanche le 6 avril pour l’avant-vente de son discours de politique générale le 8 avril.

La formation d’un « gouvernement resserré » donne l’image de sérieux et d’efficacité quand le Conseil des ministres à 37 interdisait toute délibération. Le registre du management réactive les métaphores du sarkozysme communicant sur « l’entreprise France » et son « capitaine » qui soumet son « équipe gouvernementale » à « six règles d’or » – comme dans un manuel de HEC. Lors de la passation de pouvoirs, la scène montée de toutes pièces des retrouvailles avec une ancienne secrétaire de Matignon, du temps où Valls officiait auprès de Lionel Jospin, donne l’image de l’empathie à cet homme autoritaire. La méthode anti-couacs semble porter dès le premier conflit entre Arnaud Montebourg et Laurent Fabius sur le Commerce extérieur, le Premier ministre n’attendant pas 24h pour trancher en faveur du second.

En se présentant comme « l’anti-Ayrault », Manuel Valls tire les enseignements des erreurs des 22 premiers mois du quinquennat et répond à l’amateurisme par l’autorité du « manager » et le professionnalisme à l’exercice du pouvoir. Les textes de loi retoqués par le Conseil constitutionnel pour cause d’inintelligibilité de la loi, promis, c’est fini ! On l’attend comme un libéral-sécuritaire, il pratique habilement le contrepied dès la passation de pouvoirs avec Jean-Marc Ayrault : « Nous sommes deux socialistes, deux républicains, deux patriotes ».

Ce pur produit de l’école du parti, apparatchik du courant rocardien devenu baron en banlieue rouge (Argenteuil entre 1989 et 1998, Evry à partir de 2001), parviendrait même à faire oublier qu’il n’est pas issu de la noblesse d’École et d’État. L’autorité du « manager du gouvernement » pourra-t-elle s’imposer sur une équipe inchangée d’éléphants, constituée avec des alliés de circonstance à l’aile gauche du PS et des proches de François Hollande aux postes clés ? Attendu sur la scénarisation d’une réédition de la rivalité Mitterrand-Rocard (1988-1991) ou Chirac-Sarkozy (2002-2004), Valls veille à donner des gages de fidélité au locataire de l’Élysée dès son passage à TF1. On le soupçonne de miser sur l’impopularité de Hollande pour se présenter à la présidentielle de 2017 ? Il sera le premier des hollandais. Comme Michel Rocard appliquant la stratégie du « génie des carpettes » soufflée par le spin doctor Jacques Pilhan, pour démentir en public sa rivalité avec Mitterrand.

Au-delà de la com’, la clé de sa nomination à Matignon est à rechercher dans le choix de Hollande de « garder le cap » de l’austérité inavouée, dissimulée par une novlangue absconse (« le redressement dans la justice », les « pactes » et les « chocs ») aux antipodes d’un discours churchillien. À la faveur d’un « ménage à trois » avec Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, analysé par Stéphane Alliès et Lenaïg Bredoux dans Mediapart, voilà celui qui proposait en 2008 de remiser le mot « socialiste » dans les archives du XXe siècle contraint de contourner Hollande sur sa gauche.

Ce rapprochement signe l’échec du front anti-austérité animé en 2013 par Montebourg, Hamon, Taubira et Duflot, marquant un retournement d’alliance au sein de la gauche. Un pacte de non-agression unit les deux extrémités idéologiques du PS sur la réorientation de l’Europe libérale en faveur de la souveraineté nationale : le national-républicain Valls d’une part, et de l’autre, l’apôtre de la « démondialisation » et le chef de la « gauche radicale de gouvernement ».

Les alliés du jour jouent le jeu de la com’ à plein : Benoît Hamon en appelle à un « Matteo Renzi français » sur France 2 au soir du 2e tour des municipales, Arnaud Montebourg se félicite de ce gouvernement « qui dépote » au sortir du premier Conseil des ministres resserré de l’ère Valls.

La fronde de 87 députés socialistes anti-austérité est vite affaiblie par le chantage à la dissolution distillé dans les médias par quelques porte-flingues, agitant le spectre de la déroute de 1993 (57 députés socialistes sur 577). La logique césariste de la Ve République n’est pas démentie par cette agitation de courants du PS, qui voteront sans doute la confiance au gouvernement Valls le 8 avril : la majorité parlementaire n’a toujours aucune autonomie à l’égard de la monarchie présidentielle. Même la sortie d’EELV du gouvernement est interprétée comme un retour à l’ordre public à la tête de l’État, en mettant un terme au feuilleton du « un pied dedans, un pied dehors ».

Pourtant, avec Valls ou un autre, la gauche persiste dans son entêtement à mener une politique d’austérité qui ne fonctionne nulle part en Europe. Après une débâcle aux municipales, marquée par une abstention massive de l’électorat de gauche contre l’austérité et le chômage, Hollande certifie que « sa politique portera ses fruits ». Mais les Français ne sont pas « impatients » de sortir de la crise et du chômage, ils savent que la politique de Hollande les mène au déclassement tandis que les privilégiés de la fortune sont à l’abri.

Du reste, la communication du coup de menton ne résistera pas à la réalité de la crise. Le discours de combat aurait dû être tenu par François Hollande dès juin 2012, avec un premier discours sur la réconciliation de la Nation après dix ans d’hystérisation de la vie politique par l’extrême droite de gouvernement de Sarkozy. Cette occasion de mobiliser « la France réconciliée » dans une guerre totale à la crise et au déclassement est définitivement manquée : aussi churchillien qu’il puisse être, un discours de combat arriverait deux ans trop tard.

En outre, le pacte de non-agression avec l’aile gauche du PS repose une convergence sur le protectionnisme contre les diktats de l’UE. Or, Jean-Claude Juncker, patron de l’Eurogroupe, rappelait dès le 2 avril que Bruxelles ne tolèrerait pas d’inflexion sociale qui ferait déraper les comptes publics de la France. La relance par l’investissement et la consommation que requiert la crise est totalement proscrite par les institutions européennes. Fils spirituel de Jacques Delors, Hollande ne saurait accepter les conséquences d’un coup de barre à gauche qui ferait de la France, déjà sous surveillance budgétaire, le mouton noir de l’Europe. L’alliance de circonstance qui ouvre les portes de Matignon à Valls est fondée sur une réorientation européenne que l’Élysée réprouve catégoriquement.

Le choix de Manuel Valls pour Matignon n’est pas uniquement dicté par les sondages et par le déficit de popularité de Hollande que son nouveau Premier ministre viendrait compenser. La nomination de Martine Aubry comme Premier ministre dès mai 2012 aurait évité le procès en amateurisme d’un exécutif vierge de toute expérience ministérielle : elle était à l’époque la favorite des sondages... L’ancien rocardien a été nommé pour conduire la même politique du socialisme de l’offre, mâtinée par des concessions sociales. Son passage à Matignon sera jalonné par trois défaites électorales quasiment inéluctables : les Européennes en mai (le PS étant crédité par un sondage IFOP du 4 avril de 19% derrière le FN et l’UMP), la perte du Sénat en septembre, les régionales au printemps 2015. Trois déroutes qui ébranleront davantage le PS dans son ultime raison d’être : sa capacité à distribuer des fiefs et à assurer la carrière d’une armée de vassaux et d’obligés – dont 3000 collaborateurs d’élus sur le carreau après la défaite aux municipales.

 

La seule différence avec l’austérité pratiquée par le gouvernement Ayrault ? C’est qu’elle sera mieux expliquée par un Premier ministre que les « cravatologues » des plateaux télévisés décrivent déjà avec engouement comme « un pro de la com’ », comme un des leurs. Oubliant au passage que le propre d’un spin doctor est d’être aussi bien un stratège politique qu’un technicien de l’image et de l’opinion. On ne peut pas mener impunément une politique pour laquelle la gauche n’a pas été élue en 2012. Mais « la force de ce néolibéralisme est qu’il est mis en œuvre en Europe par des gens qui se prétendent socialistes », assénait Bourdieu. La stratégie de Valls butera sur l’impuissance avérée du politique face à la souveraineté des marchés, cette « insouveraineté » qui rend la politique si peu crédible à changer les choses. Pendant ce temps-là, le FN de Marine Le Pen s’adresse à la base sociale de la gauche en engageant la campagne des Européennes sur la thématique de la protection des salariés contre la mondialisation et « l’extrême libéralisme ». On ne peut pas davantage prendre les citoyens pour des idiots amnésiques sans en payer les conséquences. En ne s’adressant qu’à la presse sans parler aux oubliés et aux invisibles. Le peuple de gauche a donc dû manquer de pé-da-go-gie lors des dernières municipales.

Joshua ADEL

Consultant politique et historien des idées politiques à l’Université de Paris-VIII

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