La France debout, peu importe le prix

Ce vendredi 13 novembre 2015, la France perdait son insouciance. Plus encore que lors des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher : il fallait alors être journaliste, juif, policier ou militaire pour être la cible des djihadistes. Dorénavant plus personne n’est à l’abri, jamais, nulle part. Attentats kamikazes. Scènes de guerre. État d’urgence. Deuil national.

Ce vendredi 13 novembre 2015, la France perdait son insouciance. Plus encore que lors des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher : il fallait alors être journaliste, juif, policier ou militaire pour être la cible des djihadistes. Dorénavant plus personne n’est à l’abri, jamais, nulle part. Attentats kamikazes. Scènes de guerre. État d’urgence. Deuil national. « Nous sommes en guerre », assènent le Président de la République, le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur, dès le soir des attentats de Daech. Ce soir de carnage où le peuple français, spontanément, réagit par des actes de fraternité. Avec dignité, sang-froid et fermeté : tellement de portes ouvertes dans Paris qu’aucune victime ou témoin des attentats n’a dormi dehors en cette nuit de terreur ; tellement de don du sang que les hôpitaux de la région parisienne furent saturés en quelques heures.

 

Nos premières pensées et notre chagrin vont évidemment aux victimes et à leurs proches, fauchés par le carnage dans les rues de Paris. Leur seul crime, aux yeux des djihadistes qui ont déclaré l’humanité toute entière « impie », était finalement de sortir boire des coups, aller au concert ou au match un vendredi soir. À ceux qui, depuis cette nuit de terreur, sont sur le front pour secourir, informer, protéger, rassurer, combattre, au péril de leur vie pour que nous gardions la nôtre, la Patrie reconnaissante.

 

Nous sommes en guerre… parce que les fanatiques de Daech nous l’ont déclaré. Non pas une « guerre de civilisations » entre l’Occident chrétien et l’Orient arabo-musulman qui pollue les esprits depuis que ce concept fut forgé par des intellectuels d’extrême droite aux Etats-Unis. Mais une guerre à la civilisation humaine, à l’humanité toute entière. Adopter une lecture ethnique et religieuse de ces drames, réduire le fléau du djihadisme à la question de l’immigration et de l’identité nationale, serait une erreur fatale qui nous attirerait dans le piège des fanatiques. Pourquoi la radicalisation est-elle préférée à l’intégration républicaine, telle que Habermas la conçoit comme une société d’individus libres dans une communauté des égaux ? Parce que la question identitaire, pensée sur des bases ethno-raciales et religieuses – et non sur des fondements universalistes et humanistes –, est devenue obsessionnelle et nocive dans la société française. À ce jeu-là, les ennemis mortels de l’universalisme ont gagné la bataille culturelle et sémantique : chaque fois que nous appliquerons une lecture ethnique de la question sociale, chaque fois que nous affecterons une forme de tendresse pour la « diversité » et les droits des « minorités visibles », chaque fois que nous faillirons en considérant que les religions sont opprimées par une laïcité jugée par d’aucuns comme « raciste ».

 

La radicalisation identitaire de la société française est à la fois le moyen et la finalité des ennemis de la France, qui sont aussi ceux de l’universalisme révolutionnaire et républicain. Les « identitaires » de l’extrême droite, FN soi-disant « dédiabolisé » de Marine Le Pen en tête, et les fanatiques djihadistes de Daech sont à ce titre des alliés objectifs dans la guerre qu’ils ont déclaré à la France et à l’humanité toute entière. Les terroristes de Daech ont parfaitement intégré l’irrépressible montée du FN vers le pouvoir en utilisant de faux passeports de réfugiés syriens, retrouvés dans les décombres des attentats au Stade de France, pour accréditer les délires racistes du FN et d’une frange grandissante de l’UMP sur la « cinquième colonne » de jeunes musulmans « français de papiers » et sur les « djihadistes infiltrés » dans les flots de migrants débarquant sur les plages de l’Europe. Soyons tout aussi impitoyables avec les « diversitaires » d’une certaine gauche qui retourne le stigmate des « origines étrangères » en atout pour justifier la légalisation du relativisme culturel en jouant la « diversité » contre l’égalité des droits. Dans cette dérive, relevons le crétinisme criminel du Parti des Indigènes de la République et du NPA (la « vraie » extrême gauche), qui refusaient « toute union nationale » avec « les responsables des guerres », vilipendant tour à tour « l’impérialisme » et « le néo-colonialisme de la France » alors que le sang des victimes de la rue de Charonne et du Bataclan n’était pas encore sec…

 

Regardons les choses en face, avec lucidité. L’islam n’est pas le problème en France, mais l’islam a un problème : il doit le résoudre, éradiquer le fanatisme en son sein. N’en déplaise aux défenseurs intransigeants de la République laïque que nous sommes, d’un point de vue géopolitique, une partie de la solution est religieuse et théologique, depuis une partie des « printemps arabes » s’est soldée par des « automnes islamistes ». De même que le Vatican aurait le pouvoir de désavouer sur le plan spirituel les milices chrétiennes et les ligues anti-IVG terroristes qui massacrent au nom du Christ, les autorités religieuses de l’islam doivent prononcer des fatwas contre les djihadistes de Daech, d’Al Qaida et autres organisations salafistes. Le Pape François lui-même rappelait qu’invoquer le nom de Dieu pour commettre pareils massacres, c’est commettre un blasphème. La difficulté tient au fait que l’islam sunnite n’a pas de clergé, pas de Saint-Siège ; et que l’Arabie saoudite, gardienne des Deux Mosquées, n’est pas crédible comme autorité spirituelle de l’islam aux yeux mêmes des croyants. Aux docteurs de la foi, donc, de la Grande mosquée d’Al-Azhar en Égypte jusqu’aux conseils musulmans en Europe, de prononcer les excommunications pour que les citoyens de confession musulmane sachent s’y retrouver. Appeler les « musulmans de France » à se désolidariser procède du même repli identitaire meurtrier, en réduisant certains de nos compatriotes à une identité religieuse (réelle ou supposée), que celui qui conduit les assassins de Daech a considérer tout civil innocent comme « un chien de Croisé ».

 

Il y a enfin urgence à adopter une Realpolitik de substitution. Les esprits lucides et pragmatiques ont beau jeu d’asséner qu’on ne peut pas s’interdire de commercer avec les pétromonarchies du Golfe qui financent les groupes djihadistes, parce que leurs emplettes sont nos emplois en France. Cette complaisance avec des Etats voyous conduit irrémédiablement à exporter la terreur sur notre sol. Aucune résolution des convulsions du Moyen-Orient ne surviendra sans que les puissances démocratiques d’Europe et du monde arabe ne se décident à renverser les régimes wahhabites soutiens de l’islamo-fascisme : Arabie saoudite et Qatar en tête, principaux sponsors de Daech, du Front Al-Nosra et de la nébuleuse d’Al Qaida. La Realpolitik de l’Occident implique également de soutenir sans ambiguïtés les forces de la transition démocratique et laïque au Moyen-Orient, aux prises avec le réveil des Frères Musulmans et des organisations terroristes affiliées. Nous devons les aider à mobiliser leurs sociétés civiles pour que l’alternative ne se joue pas entre le retour au autocraties militaires et « laïques » – comme dans l’Égypte du Maréchal Sissi – et l’instauration de « Républiques islamiques » sous l’impulsion des Frères Musulmans et des nébuleuses salafistes.

 

La France perd son insouciance et découvre finalement la réalité avec laquelle la société israélienne grandit. Le souvenir d’une vague d’attentats kamikazes dans les autobus en Israël, il y a une dizaine d’années, nous donne une édifiante leçon de l’apprentissage de la vie quand même qui est devant nous. À chaque fois, le même carnage, l’effroi dans les rues, le sang répandu sur l’asphalte, les secours, la traque des terroristes. Et puis la vie reprend, ordinaire, normale. Mais vigilante. Quelques heures après ces attentats de Tel Aviv, Jérusalem ou Be’er Sheva, même la circulation des autobus ciblés reprenait. « Vivre libres, c’est-à-dire comme des hommes qui refusent à la fois d’exercer la terreur et de la subir », disait Albert Camus.

 

La France se relèvera, à n’en pas douter, parce que les raisons du sursaut sont en nous-mêmes. En Algérie, les terroristes du GIA et du GSPC ont commencé à perdre lorsqu’ils ont déclaré le peuple algérien « impie » dans son ensemble : la vie, pourtant, l’a emporté. Le peuple français a déjà montré sa détermination en ouvrant ses portes pendant que le carnage durait encore, bravant les assassins dans nos rues. Face à la terreur, sachons que continuer à vivre, c’est déjà combattre. « Je le dis franchement : je souhaite en tout cas que nous ayons encore du sang à verser, même si cela doit être celui d’êtres qui me sont chers. Je ne parle pas du mien, auquel je n’attache pas tant de prix. Car il n’est point de salut sans une part de sacrifice ni de liberté nationale qui puisse être pleine si on n’a pas travaillé à la conquérir soi-même » (Marc Bloch, L’Étrange défaite, juillet 1940). La France debout, en vie, peut importe le prix.

 

Joshua Adel

Historien des idées politiques à l’Université de Paris-VIII

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