Nous sommes encore le 21 avril 2002

Pourtant, aucune victoire de la gauche dans les semaines à venir ne peut se construire sans décrypter la synthèse idéologique de combat entre la droite conservatrice et l’extrême droite pour mieux la combattre dans les têtes.

« Si le Front national avait été au pouvoir depuis 30 ans, Mohammed Merah n’aurait pas été Français, parce que ses parents sont étrangers », déclarait Marine Le Pen sur l’antenne de BFM TV le 24 mars dernier. Cette fois, nous y sommes. Après le drame de Toulouse et de Montauban, à un mois du premier tour de l’élection présidentielle, l’extrême droite cessait d’avancer masquée. Il est vrai que la droite « républicaine » nous avait habitués, ces dernières années, aux provocations dignes du FN old school. « Il faut rassurer les Français sur les populations de migrants qui viennent de Méditerranée. Après tout, remettons-les dans les bateaux ! », clamait l’ancienne porte-parole de l’UMP, Chantal Brunel, en mars 2011, pendant le Printemps arabe. Pour affronter l’ascension de la présidente du FN, la droite se lâche et s’approprie les fondamentaux de l’extrême droite : après le débat ordurier sur l’identité nationale, l’UMP organisait en mars 2011 un débat sur « la laïcité et la place de l’islam dans la République », en invoquant la théorie du « choc des civilisations » assumée par Claude Guéant ces derniers mois. Conséquence du « retour » des électeurs de l’extrême droite dans le « champ républicain » auquel Nicolas Sarkozy s’est employé depuis 2007 ? La gauche bien-pensante, quant à elle, feignait encore de croire à un nouveau « dérapage » de l’UMP au lieu de reformuler les termes du débat sur l’identité nationale.

Il n’y avait pourtant aucun dérapage chez Chantal Brunel, ni dans les propos de Pascal Clément en décembre 2009, estimant que « le jour où il y aura autant de minarets que de cathédrales en France, ce ne sera plus la France ». Pas plus que la déclaration argumentée de Claude Guéant sur la suprématie de la « civilisation des droits de l’Homme » ne relève d’une faute de langage. Les propos de ces responsables de l’UMP, dont certains ministres en exercice, sont absolument cohérents avec l’idéologie dominante de la droite au pouvoir. Des alliances entre le RPR, l’UDF et le FN prônées par Michel Poniatowski jusqu’aux relents xénophobes de la Droite populaire au sein de l’UMP, la convergence idéologique entre les héritiers de la Résistance et ceux de Vichy se construit patiemment. Rien de surprenant, donc, à ce qu’une ancienne porte-parole de l’UMP s’inquiète de la décadence de la France sous l’effet de l’immigration massive, dans des termes que Bruno Mégret n’aurait pas renié. « La France, tu l’aimes ou tu la quittes », slogan des années fastes du FN, est devenue un leitmotiv du discours de Nicolas Sarkozy depuis le jour où cette formule lui valut une longue ovation en meeting, à Agen, en juin 2006. Là se situe véritablement la défaite culturelle de la gauche égalitaire, progressiste, laïque et universaliste face au national-libéralisme : dans les années 1990, prononcer ce mot d’ordre sur un plateau télévisé vous situait à l’extrême droite de l’échiquier politique ; après le 21-Avril, il fait de vous le locataire de l’Élysée.

La libération de la parole raciste ne date pourtant pas du débat sur l’identité nationale ni des sorties de Claude Guéant sur l’immigration causant le déclin du génie français. La gauche semble avoir oublié le choc du 21-Avril, l’offensive culturelle de l’extrême droite et ses circonstances de crise de régime. En mai 2002, le philosophe Pierre Manent, figure du libéralisme français et disciple de Raymond Aron, s’inquiétait dans une tribune au Figaro du « sentiment national de déshérence ». Aucune trace de collusion avec l’extrême droite dans le parcours intellectuel du philosophe. Et pourtant, il redoute que la société française ne soit victime « d’un sentiment de triple dépossession par l’immigration musulmane, par l’Europe, par la mondialisation » (Le Figaro, 22 mai 2002). De même, les propos de Roger Cukierman, président du CRIF, saluant la qualification du FN au second tour de la présidentielle de 2002 comme « un message envoyé aux musulmans pour qu’ils se tiennent tranquilles » (Haaretz, 23 avril 2002), résonnent singulièrement avec la hargne populiste de Nadine Morano contre les « jeunes musulmans à casquette » dix ans plus tard.

À chacun de ces « dérapages », les progressistes se répandent en tribunes dans les médias prisés par un électorat radical-chic, en insultes ad hominem et en pétitions pour dénoncer les outrances des dirigeants de l’UMP. Nécessaire, mais pas suffisant. Pas l’ombre d’un début d’analyse pour déconstruire le canevas idéologique de cette droite décomplexée qui « dérape ». Soucieux de la forme républicaine dans sa relation avec la droite, le PS refuse toujours, depuis près de dix ans, de qualifier l’ennemi pour ce qu’il est : une extrême droite de gouvernement, le dernier avatar du « pétainisme transcendantal » décrit par Alain Badiou. Le temps n’est peut-être plus au diagnostic de la société française ni à l’analyse critique des courants réactionnaires à l’œuvre. Pourtant, aucune victoire de la gauche dans les semaines à venir ne peut se construire sans décrypter la synthèse idéologique de combat entre la droite conservatrice et l’extrême droite pour mieux la combattre dans les têtes.

À droite, les dernières figures historiques du gaullisme cèdent leur place à une génération de ministres et d’élus UMP formés dans les rangs d’Occident et du GUD, théorisant sans gêne les alliances idéologiques et tactiques avec le FN. Au PS, une coexistence intenable entre les sociaux-libéraux et la gauche radicale de gouvernement tente de reconquérir sa base sociologique, en dépit des exhortations de Terra Nova à abandonner le peuple. Les conservateurs ont su gagner le cœur des classes populaires et moyennes, à force de dresser la vindicte populaire contre l’élite radical-chic de Saint-Germain-des-Prés et de l’esprit Canal+, pour mieux mettre à l’abri l’élite de la fortune. Nicolas Sarkozy ne se présente-t-il pas comme « le candidat du peuple » et Marine Le Pen comme celle « des oubliés et des invisibles » ?

Rénovation timorée de la vie politique, basculement du centre de gravité idéologique vers l’extrême droite, peur communautarisée du petit-blanc face à l’islam, impasses des issues « centristes » et républicains authentiques inaudibles : les conditions de possibilité du 21-Avril, pris comme concept de la crise de la démocratie représentative victime d’elle-même et d’une France prisonnière d’un imaginaire colonial sans colonies, se sont accomplies avec la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007. Les atermoiements sur l’élimination de Marine Le Pen de la course à l’Élysée, faute de parrainages d’élus, prouvent encore l’impuissance démocratique face à l’offensive réactionnaire. La démocratie s’honorerait, disait-on, en laissant concourir le FN. Nous pourrions ainsi persister dans un déni de réalité à propos du modèle politique français : la droite républicaine est définitivement morte, l’UMP au pouvoir a « normalisé » le programme du FN, battre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen sur le terrain des idées est un devoir pour tous les républicains.

Nous sommes encore le 21 avril 2002 et personne ne veut en tirer les conséquences. Aucune force politique « crédible » n’a intérêt à tirer les enseignements de cette tentative de suicide collectif de la démocratie représentative conjuguée à la victoire du national-libéralisme. La démocratie telle qu’elle triomphe dans l’histoire n’a rien à voir avec les aspirations populaires d’émancipation individuelle qu’elle a fait naître pendant la Révolution française et à chaque moment de rupture révolutionnaire de notre histoire. La confiscation du pouvoir par ceux qui savent et possèdent, combinée à l’effacement consenti du clivage idéologique gauche/droite, conduit à cette victoire de l’extrême droite sur « l’agenda » du débat politique. Depuis près de dix ans, la gauche souhaite « en finir avec le 21 avril 2002 » et « tourner la page » : elle devrait plutôt commencer par admettre que cet événement constitue une rupture contre-révolutionnaire dans notre histoire politique.

Au moment où le champ des possibles devrait s’élargir, la pensée critique s’amenuise et s’efface devant les rassurantes joutes électorales et médiatiques. Le « concept de 21-Avril » nous dit la défaite culturelle de l’idéal universaliste et républicain sous les coups de la contre-révolution, que personne n’ose nommer comme telle. Par faiblesse, par prudence « raisonnable » ou par calcul électoraliste. Ce qui revient au même. « L’histoire est une succession de rapports de forces », assénait François Guizot dans le XIXe siècle qui a inventé la démocratie représentative en niant la souveraineté du peuple. La responsabilité d’une gauche victorieuse le 6 mai 2012 serait de sortir de l’impasse d’un système démocratique construit sur la dépossession du droit des citoyens à exercer le pouvoir – ou à le contrôler. La convocation d’une Assemblée constituante permettrait de changer les règles d’une démocratie exclusive où le gouvernement des hommes reste l’apanage des élites éclairées en capacité de représenter le peuple. Cette impuissance démocratique rend possible la domination culturelle du national-libéralisme, dans sa version sarkozyste ou lepéniste – qui se pare habilement, avec Marine Le Pen, des valeurs républicaines abandonnées par d’autres. Le 21-Avril est devant nous, nous le vivons encore à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle. Il fait date dans « la continuité historique des oppresseurs » dont parle Walter Benjamin. Penser les voies de sa subversion implique un renouvellement de l’utopie socialiste tandis que les progressistes ont fini par se convaincre de la validité des axiomes et des solutions politiques de leur adversaire, le libéralisme. Ce travail critique ne saurait être remis à plus tard. La victoire profonde de la gauche dans les semaines à venir est à ce prix. Prendre le temps de ces questionnements pourrait nous en faire gagner.

Joshua ADEL, doctorant en histoire et en science politique (Université de Paris-VIII)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.