Nicolas Sarkozy, l’impossible recentrage

Nicolas Sarkozy est de retour dans la vie politique. Mais l’avait-il vraiment quittée au soir du 6 mai 2012 ? Personne n’est surpris, tout le monde commente jusqu’à la saturation. Son retour dans la course à la présidence de l’UMP, après le fiasco de Jean-François Copé, entend répondre à la « crise de leadership » à droite, ce talisman qui rappelle à la France qu’elle n’en a pas fini avec sa mentalité politique monarchiste.

Nicolas Sarkozy est de retour dans la vie politique. Mais l’avait-il vraiment quittée au soir du 6 mai 2012 ? Personne n’est surpris, tout le monde commente jusqu’à la saturation. Son retour dans la course à la présidence de l’UMP, après le fiasco de Jean-François Copé, entend répondre à la « crise de leadership » à droite, ce talisman qui rappelle à la France qu’elle n’en a pas fini avec sa mentalité politique monarchiste. La « pré-rentrée » politique de Nicolas Sarkozy, à l’occasion de sa garde à vue le 5 juillet dernier, annonçait déjà sa stratégie de communication du « retour ». Un retournement de la séquence judiciaire en sa faveur : l’acharnement des « deux dames », les « juges rouges » à la solde de la « dictature socialiste » ; la riposte médiatique implacable avec une interview donnée depuis son propre bureau par des médias amis, TF1 et Europe 1, propriétés de deux « frères » de l’ex de l’Élysée, Martin Bouygues et Arnaud Lagardère ; l’image fabriquée d’une scène de liesse dans un restaurant du XVIe arrondissement de Paris, après son émission sur TF1, comme pour contraster avec la détestation que les Français lui portent dans les sondages.

Back to basics. Le professionnalisme de la communication politique est de retour. Et avec elle, la saturation permanente de l’espace médiatique. Par sa candidature du 19 septembre, Nicolas Sarkozy torpille la conférence de presse de François Hollande, qui aura laissé la veille l’impression d’un exécutif dépassé par les événements et par la crise (« C’est pas facile d’être président de la République… »). L’annonce éclipse l’entrée en guerre de la France contre l’État Islamique en Irak, que les journaux télévisés ne traiteront qu’après 15 minutes consacrée à l’ancien chef de l’État. Pas moins de 30 Unes de la PQR sur le retour de Nicolas Sarkozy le 21 septembre. Le choix de Facebook aura surpris les communicants politiques par sa prise de risque, alors que le réseau social opère ici comme une « Pravda 2.0 ». Le propos est totalement maîtrisé, sans le filtre de journalistes qui auraient l’idée saugrenue de faire leur métier par leur irrévérence à l’égard des puissants.

Ainsi que l’analysent Claire Sécail et Pierre Lefébure, chercheurs au laboratoire Communication & Politique du CNRS, le choix de Facebook obéit à la volonté de « faire nombre » en reproduisant à peu de frais la démonstration de force des meetings UMP de Villepinte et du Trocadéro en 2012. Facebook fournit en outre un effet d’entraînement au démarrage de la campagne, comme en témoignent les statistiques de sa page Facebook (70 000 likes et 25 000 nouveaux amis 8 heures après sa déclaration) que l’ex de l’Élysée n’hésitera pas à comparer avec celles de ses rivaux, Alain Juppé et François Fillon, dans les colonnes du JDD. Parole verticale et hiérarchique, imagerie de la multitude galvanisée par son chef. L’effet mobilisateur plutôt que rassembleur, le Léviathan numérique du peuple de droite incarné dans la page Facebook de Nicolas Sarkozy : il s’agit bien de reconquérir le cœur des militants de la droite conservatrice, radicalisés par huit mois de « Mai 68 de droite » contre le mariage gay.

Le dédain des dirigeants socialistes à l’égard de son retour constitue une première erreur de communication politique. François Hollande le rabaisse au rang de simple prétendant à la présidence de l’UMP, au même titre que Bruno Le Maire et Hervé Mariton. La gauche a tort de sous-estimer l’affrontement ainsi scénarisé entre l’homme de la synthèse, symbolisé par le non-choix de l’affaire Leonarda, et l’homme de la « rupture ». Lors de son « interview » au JT de France 2, Nicolas Sarkozy, monarque déchu de la Ve République, désigne son adversaire en la personne de celui qu’une partie de la droite continue de considérer comme un « usurpateur » à l’Élysée. Ce faisant, il précipite l’affrontement du « bilan contre bilan » alors que le quinquennat de François Hollande n’est même pas arrivé à mi-parcours !

À en croire les éditocrates, Nicolas Sarkozy en aurait fini avec la « droitisation », cette synthèse idéologique de combat entre la droite et l’extrême droite cristallisée par Patrick Buisson. Le clivage dans la société française est pourtant la principale chance de succès pour l’ancien chef de l’État. « Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille-là », confiait-il au Figaro le 17 avril 2007. La bataille culturelle est la méthode de conquête de pouvoir appliquée par Nicolas Sarkozy, bien qu’il soit loin d’être un idéologue. Sa défaite du 6 mai 2012 est électorale, pas idéologique. La gauche n’a pas gagné « culturellement » en 2012 : qu’on en juge par l’adhésion des milieux populaires au credo libéral du « travailler plus pour gagner plus », la centralité des thématiques de l’immigration, de l’insécurité et de la peur de la France pavillonnaire contre l’islam ces dix dernières années. Au congrès de l’UMP en novembre 2012, la motion de la « Droite forte », animée par Guillaume Peltier et Geoffroy Didier devenait le premier courant du parti (27,77 %) en se plaçant dans la continuité de la « ligne Buisson ». Loin de se poser en rassembleur de la droite et du centre, Nicolas Sarkozy use habilement de triangulation en invoquant le « ni droite ni gauche… » en convoquant la variante chevènementiste (« … Républicain ! ») comme lepéniste (« … Français ! »). Prendre le parti à droite, tout en s’entourant de centristes comme François Baroin et en opérant un saut de génération pour faire oublier les « porte-flingues » démonétisés (Nadine Morano, Patrick Devedjian, Patrick Balkany…) : là se situe l’habileté tactique de ce retour en politique.

Dans cette campagne présidentielle précipitée, Manuel Valls, piégé à Matignon, semble disparaître du champ des possibles. Pour s’affirmer comme un anti-Hollande, le « spin doctor de Matignon » s’est mué en néo-Sarkozy, par la transgression des valeurs de son propre camp (l’homme de gauche préféré de la droite) comme par son talent pour la communication politique. Le retour de Sarkozy intervient au terme d’une séquence calamiteuse pour Valls, qui vient de perdre la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Son atout le plus précieux, sa popularité dans l’opinion publique, est sérieusement attaqué au point d’atteindre en 6 mois le niveau de Jean-Marc Ayrault dans les sondages après 22 mois à Matignon. Manuel Valls n’est pas le rival de Nicolas Sarkozy pour l’Élysée en 2017. Et pourtant, c’est l’ancien maire d’Évry qui a eu l’intuition que la bataille de 2017 se gagnerait au peuple sur un nouveau terrain idéologique : l’intégration républicaine, au même titre que l’identité nationale fut le concept clé que l’élection présidentielle de 2007.

L’intégration républicaine conjugue les principes de l’État-Nation avec la réalité multiculturelle d’une France « fille de l’immigration ». Surtout, elle constitue une réponse politique au décrochage de la « France périphérique » dans laquelle 60% de la population vit en dehors de la mondialisation heureuse des métropoles. « Oubliés » et « invisibles » auxquels seuls Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy s’adressent avec les mots du quotidien. Cette « France des oubliés » qui pose le diagnostic lucide que les politiques menées par la gauche et la droite depuis 30 ans, sur le plan social, économique et même sociétal, lui sont systématiquement défavorables. Aux élections municipales et européennes de 2014, ces « oubliés » expriment une aspiration légitime à retrouver leur souveraineté : souveraineté nationale, souveraineté économique, souveraineté des individus sur leur vie. Un concept abandonné de longue date par la gauche républicaine et progressiste, et récupéré par les courants réactionnaires. Nicolas Sarkozy ne pourra pas prendre l’UMP et l’Élysée au centre après avoir favoriser l’hégémonie culturelle des valeurs néoconservatrices dans la société française. Rien d’étonnant à ce que l’UMP se refuse avec tant d’obstination à faire l’inventaire de la « ligne Buisson ».

La prouesse de Nicolas Sarkozy consiste à se présenter comme un homme nouveau, passant sous silence son passé et son passif à l’Élysée. Le saut de génération qu’il opère dans sa garde rapprochée en témoigne : Gérald Darmanin, Guillaume Larrivé ou Aurore Bergé ont remplacé la « bande des Hauts-de-Seine ». Mais cette volte-face tacticienne ne suffira pas à faire illusion, sauf à considérer que les Français n’auraient guère plus de « deux neurones ». Lors de son allocution sur France 2, Nicolas Sarkozy a admis s’être trompé de vocabulaire pendant son quinquennat, mais pas d’orientation politique. Back to basics.

 

Joshua ADEL, Associé et cofondateur de l’agence Proches Influence & Marque

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