Comment l’extrême droite a gagné la bataille de la communication

Elle a perdu, mais elle a déjà gagné. Perdu dans les urnes voilà presque un an, malgré la performance de Marine Le Pen, candidate d’un FN « dédiabolisé », au premier tour de l’élection présidentielle. Gagné dans les esprits, quand la campagne présidentielle a pu se jouer en grande partie sur les thématiques imposées par l’extrême droite : l’immigration, l’insécurité, la peur de l’islam, l’abaissement national.

Elle a perdu, mais elle a déjà gagné. Perdu dans les urnes voilà presque un an, malgré la performance de Marine Le Pen, candidate d’un FN « dédiabolisé », au premier tour de l’élection présidentielle. Gagné dans les esprits, quand la campagne présidentielle a pu se jouer en grande partie sur les thématiques imposées par l’extrême droite : l’immigration, l’insécurité, la peur de l’islam, l’abaissement national. Les élections municipales de mars 2014 promettent de se dérouler également sur le terrain idéologique choisi par le parti frontiste. En mars 2012, une étude IFOP pour le cabinet Vae Solis plaçait Marine Le Pen en tête du palmarès de la communication politique. Le 20 octobre 2012, le groupuscule « Génération Identitaire » occupait le toit d’une mosquée à Poitiers en réalisant pendant quelques heures un coup médiatique témoignant de leur parfaite maîtrise de la mécanique des chaînes d’informations en continu et des réseaux sociaux.

Depuis des décennies, des universitaires, des journalistes d’investigation et des collectifs militants s’attachent à déconstruire l’ascension vers le pouvoir de l’extrême droite française. Mais le point de vue de la communication politique a rarement été mobilisé dans cette analyse critique. La victoire culturelle de l’extrême droite depuis le 21-Avril se mesure pourtant par les batailles de la communication qu’elle remporte. La « dédiabolisation » du FN orchestrée par Marine Le Pen depuis son arrivée à la tête du parti en janvier 2011 tient lieu de posture politique et de stratégie de communication : pour élargir sa base électorale, le parti d’extrême droite doit effacer l’héritage du régime de Vichy et de l’Algérie française et gagner définitivement sa respectabilité « républicaine ».

Le FN lisse son image et soigne sa réputation. On en oublierait presque les outrances racistes et antisémites dont le père-fondateur du FN était coutumier. Sous l’impulsion de l’héritière, le parti frontiste entame même un tournant social en s’appropriant les théories antilibérales des économistes de gauche et entraîne dans son sillage des cadres locaux de la CGT. Dans cette quête de respectabilité et de conquête des milieux populaires, le territoire de marque du FN évolue au point d’envisager de changer de nom : le « Rassemblement Bleu marine » lancé pendant les législatives de juin dernier illustre cette velléité de modernisation, mais elle se heurte à la crispation de la base frontiste et à l’autorité morale de Jean-Marie Le Pen. La formule perce toutefois dans les médias, puisque les journalistes parleront des candidats puis des députés « marinistes », oubliant au passage leur appartenance au parti d’extrême droite.

Les fondamentaux réactionnaires du FN n’ont pas changé, pas plus que la stratégie de victimisation d’un parti réputé « anti-système » fédérant ainsi sur son nom la masse des « oubliés », des « invisibles », des « sans-voix » : seule l’image de marque et le positionnement politique a évolué. La transgression de la bien-pensance aide toujours à « faire la météo » par la polémique, mais dorénavant, le FN confisque le discours républicain au service de la xénophobie. « L’islamisation de la France » n’est plus vilipendée au nom des valeurs de la France blanche et catholique, mais bien au nom de la République laïque. Un formidable exercice de triangulation politique, rendu possible par l’abandon de l’idée républicaine par les partis de gauche et de droite censés la défendre, totalement démunis face à ce hold-up idéologique du FN. 

La victoire de cette extrême droite « caméléon » semble totale, implacable. La désertion des partis républicains faisait déplorer à Elisabeth Badinter, dans une interview au Monde des Religions en septembre 2011, qu’« en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité ». La confusion s’est insinuée dans les esprits de sorte que le FN puisse apparaître comme défenseur de la République laïque – que l’extrême droite a toujours combattu comme la « Gueuse ». La normalisation du FN dans le jeu démocratique semble acquise. Pendant l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, Cécile Duflot, alors secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts, confiera à Libération que « si le Front national existe, alors il appartient au champ républicain » tandis que d’autres responsables socialistes accorderont une légitimité aux « problèmes » soulevés par Marine Le Pen. Lors de son passage à l’émission « Des paroles et des actes » sur France 2 (21 février 2013), Marine Le Pen se présente comme la leader d’un « parti d’opposition » comme un autre. Mieux, la seule opposition « crédible » pour exercer le pouvoir. Deux mois plus tôt, Manuel Valls subissait de la présidente du FN un véritable « interrogatoire » sur le plateau de la même émission, échouant là où Nicolas Sarkozy avait réussi à contrer Jean-Marie Le Pen dans un débat médiatique. La prouesse du FN se déploie surtout dans le langage : dans son édition du 26 septembre, Libération ne prend plus la peine d’utiliser l’expression raciste « Français de souche » avec les guillemets qui s’imposent. 

La stratégie de communication de l’extrême droite aura résolument fait bouger les lignes lors de la campagne présidentielle. En imposant son vocabulaire et sa représentation du monde. En drapant son idéologie réactionnaire dans les mots de la République. En revendiquant la défense des intérêts d’une « France des oubliés » que les partis traditionnels s’emploieraient à infantiliser en raison de leur peur irrationnelle de petits-blancs contre l’immigration et la mondialisation libérale. Reconnaître la redoutable efficacité de la communication politique du FN n’exprime en aucun cas une forme de fascination pour l’entreprise de conquête menée par l’héritière de Jean-Marie Le Pen. Cette lucidité traduit bien au contraire une inquiétude pour la démocratie, devant le désarroi de républicains déboussolés face aux ruses de l’extrême droite. Il est temps que les communicants politiques prennent leur part dans le décryptage de la conquête culturelle de l’opinion publique par l’extrême droite. Pour mieux la combattre.

Joshua ADEL, directeur conseil à l’agence TBWA\CORPORATE

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