Le « 21-Avril municipal » et le déni socialiste

Il fallait voir, au soir de ce premier tour des municipales, sur les visages défaits des rares ministres socialistes se risquant sur les plateaux pour assumer l’échec, ce sentiment d’effarement indescriptible. Comme s’ils ne comprenaient pas, comme s’ils n’avaient pas vu venir ce « 21-Avril municipal ».

Il fallait voir, au soir de ce premier tour des municipales, sur les visages défaits des rares ministres socialistes se risquant sur les plateaux pour assumer l’échec, ce sentiment d’effarement indescriptible. Comme s’ils ne comprenaient pas, comme s’ils n’avaient pas vu venir ce « 21-Avril municipal ». Le PS en plein locked-in syndrome, emmuré vivant dans la certitude de François Hollande que « le cap » de sa politique depuis deux ans « est le bon ». Au lieu de regarder la France en face, telle qu’elle est vraiment, avec ses aspirations à la souveraineté face à la peur du déclassement, la gauche a préféré se fier à des courbes qui s’inversent et à des pactes qui responsabilisent « mon ennemi, la finance ».

Dans les éléments de langage calibrés, la contrariété des gouvernants domine. Toujours la même culpabilisation de ce peuple, à la fois introuvable et absent, que la gauche morale voudrait réduire à ses instincts puérils – parce qu’il « boude » les urnes par « déception » ou « impatience » – ou bestiaux – parce qu’il vote FN par « grogne » ou « colère ». Toute ébahie de la défiance des milieux populaires à son égard, la « droite complexée » au pouvoir depuis le 6 mai 2012 n’a pourtant fait qu’appliquer le célèbre axiome de Bourdieu à la lettre : « La politique qui cherche la confiance des marchés perd celle du peuple ». À croire que c’était intentionnel : « Perdre les ouvriers ? C’est pas grave », confiera François Hollande à Cécile Amar, journaliste au JDD, en janvier 2013. L’abstention dépasse les 58% dans les villes populaires de Vaux-en-Velin, Villiers-le-Bel, Stains, Bobigny, Clichy-sous-Bois. En Lorraine, Florange n’a pas oublié l’enterrement des promesses de nationalisation d’Arcelor-Mittal par François Hollande et révoque l’édile PS dès le premier tour, battu par l’UMP à 57,63%. À Hénin-Beaumont, le bassin minier élit un maire FN au 1er tour d’une élection municipale, pour la première fois de l’histoire de la Ve République. Vive émotion des hiérarques socialistes sur les plateaux, appelant volontiers les milieux populaires à la rédemption républicaine, parce que voter FN, c’est mal et ça ne sert à rien. Perdre les ouvriers ?...

La mobilisation pour garder des villes et des territoires à gauche au soir du 30 mars n’interdit pas un examen critique des ressorts de la déroute du PS et de ses alliés dans ces élections municipales. Le déni tenace des socialistes face à ce « 21-Avril municipal » oblige à refuser un tel chantage, tendant à imposer le silence aux voix dissonantes pour ne pas « fragiliser le gouvernement de François Hollande » et « faire perdre les candidats du progrès au 2e tour ». D’abord, banaliser l’incident électoral, en assénant que les élections intermédiaires sont toujours difficiles pour un gouvernement en place, et en invitant les citoyens à un calcul purement utilitariste entre un maire de gauche et un maire de droite. Ensuite, l’aveuglement fanatique de Hollande dans le social-libéralisme « austéritaire », avoué lors de sa conférence de presse du 14 janvier dernier : « Je suis social-démocrate » – comprenons, en novlangue libérale, « Je mène la seule politique possible, celle du MEDEF ». Troisième registre du déni socialiste : l’infantilisation du peuple qui « se réfugie dans les extrêmes et l’abstention », au point que Najat Belkacem, porte-parole du gouvernement, recoure à la rhétorique éculée de SOS-Racisme, insinuant que le vote FN serait intrinsèquement fasciste. En réalité, le principal aveuglement de la gauche consiste à nier que ce scrutin du 23 mars soit un vote « éclairé », et non un mouvement d’humeur d’un peuple à qui l’on dénie la capacité élémentaire de raison !

L’issue des municipales de mars 2014 était pourtant en germe dès la bataille de l’Élysée. À la veille de l’élection présidentielle de 2012, Terra Nova produisait une note préconisant à la gauche une nouvelle alliance sociologique pour prendre le pouvoir : l’abandon des milieux populaires au profit des yuppies vivant dans les métropoles, des femmes, des jeunes et des Français « issus de l’immigration » (pour reprendre un euphémisme délicatement raciste). Pour ravir cet électorat radical-chic, le sociétal prime sur la question sociale : Hollande s’y engouffre et se satisfait qu’on retiendra de son quinquennat qu’il a « fait le mariage gay » ou fait progresser la parité et la discrimination positive. Ce faisant, outre une nouvelle trahison du monde du travail par la social-démocratie, une ligne jaune est franchie : elle renonce à l’universalisme au profit du présupposé essentialiste consistant à réduire des citoyens français à leurs origines ethniques, réelles ou supposées. Les « diversitaires » des beaux quartiers convergent ainsi avec les « identitaires » de l’extrême droite sur cette ethnicisation de la société : les uns pour glorifier le relativisme culturel, les autres pour défendre la suprématie de la race blanche. La gauche au pouvoir s’est ainsi enfermée dans l’impasse politique de Zapatero : des évolutions sur les questions de société, mais rien sur la question sociale, et au final, la sanction des urnes et le retour des héritiers du franquisme en Espagne depuis fin 2011. Délaissé par les socialistes, le champ de la protection économique et sociale est confisqué par le FN qui progresse depuis 2011 sur la question sociale. Sur l’immigration et l’insécurité, l’extrême droite a gagné la bataille culturelle depuis belle lurette.

Les premiers résultats des municipales de mars 2014 invitent à en finir avec les clichés sur le vote FN. À mesure que l’extrême droite gagne en influence, gauche et droite se reprochent mutuellement d’avoir fait sauter les verrous qui lui permettent d’accéder au pouvoir local ou national. UMP et PS ont, de fait, créé les conditions de possibilité pour que la victoire culturelle d’un FN caméléon se traduise en victoire politique dans les urnes. L’UMP de Nicolas Sarkozy a appliqué des pans entiers du programme de l’extrême droite sur l’immigration, l’insécurité et l’identité sociale. Manuel Valls aura même tenté une triangulation sur le terrain du FN avec ses propos xénophobes sur les Roms : un coup de génie… Le PS, soucieux de conserver ses métropoles peuplées de yuppies pétris d’écologie et de tendresse pour la « diversité », a délibérément abandonné la question sociale et même les valeurs républicaines et laïques – confisquées par Marine Le Pen. Cette fois, les appels au front républicain, le chantage à « ne pas faire le lit du lepénisme », les manipulations du mode de scrutin, n’y feront rien. Lors des cantonales de mars 2011, le FN parvenait à se qualifier au 2e tour de 400 cantons. Trois ans plus tard, les listes du FN sont présentes au 2e tour dans 315 villes – dont 229 triangulaires – et elles arrivent en tête dans 17 villes de plus de 10 000 habitants. Peut-on encore parler de vote protestataire lorsque plus de 40% des suffrages se portent sur un candidat du FN, implanté localement comme… un notable ?

L’extrême droite progresse là où la gauche a délibérément abandonné les milieux populaires : dans la France périphérique des « oubliés », vivant dans les zones périurbaines et rurales, éloignées des grandes métropoles insérées dans la mondialisation heureuse. Un FN dédiabolisé, avec une base électorale interclassiste, parfois moins conservateur que l’UMP sur les questions de société, prospère en assumant la bataille culturelle et le volontarisme politique contre le couteau sans lame de la social-démocratie, impuissante face aux « contraintes » des marchés, de la mondialisation et de Bruxelles. Craignons que le mythe de l’Europe politique sur laquelle le PSE engage la campagne des élections européennes de mai 2014 ait peu de succès face à une extrême droite convertie, en apparence, à la démondialisation de Jacques Sapir. La gauche morale en est restée aux recettes obsolètes d’un antiracisme déconnecté des réalités, qui appelait, au soir du 23 mars, à « commencer la reconquête à Hénin-Beaumont » aux cris de « F comme fasciste, N comme nazi ! ». Consentant à admettre la sanction de la politique nationale, Hollande préfère remanier le gouvernement Ayrault qu’infléchir à gauche sa politique néolibérale. Le hollandisme est un sarkozysme continué sur les choix économiques et sociaux, mâtiné d’avancées sur les mœurs pour séduire l’électorat radical-chic sur lequel le « socialisme métropolitain » se construit dorénavant. « Après moi, il n’y aura que des comptables », assénait François Mitterrand. Le PS a renoncé à tout combat idéologique, justifiant ses choix d’austérité par une rhétorique navrante du « c’est moins pire que si c’était pire », abjurant le socialisme par horreur du conflit social et mépris de la pensée critique, au point de dépolitiser ces élections municipales en un simple choix utilitariste pour le quotidien. Il n’y a rien de surprenant dans ce qui vient de se produire. Hollande aura beau jeu de le réduire à un accident sur la route de la réélection en 2017 : après tout, perdre les ouvriers… Mais il importe que la gauche sorte de l’accablante pédagogie du renoncement qui lui sert de doctrine pour recommencer à faire de la politique. Le pire n’est pas encore certain.

Joshua ADEL

Consultant politique, historien des idées politiques à l’Université de Paris-VIII

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