La gauche, voilà l’ennemie !

Les choses ont au moins le mérite de la clarté, « en cohérence avec les orientations que le chef de l’État a lui-même fixées pour notre pays ». Désormais, celui qui n’est pas pour la rupture avec la gauche ne peut pas être membre du gouvernement de Manuel Valls. On ne s’excusera plus d’être de droite.

Les choses ont au moins le mérite de la clarté, « en cohérence avec les orientations que le chef de l’État a lui-même fixées pour notre pays ». Désormais, celui qui n’est pas pour la rupture avec la gauche ne peut pas être membre du gouvernement de Manuel Valls. On ne s’excusera plus d’être de droite. Impitoyable inversion de la rhétorique mitterrandienne au congrès d’Épinay en 1971, qui liait l’appartenance au Parti socialiste à « la rupture avec le capitalisme ». Car pour le couple exécutif, contester la pertinence des cures d’austérité du FMI, obsolètes depuis les années 1980, par un raisonnement économique keynésien, c’est « franchir la ligne jaune ». Pour avoir rappelé qu’ils étaient socialistes dans un gouvernement élu pour mener une politique économique de gauche, Arnaud Montebourg, ministre de l’Économie, et Benoît Hamon, ministre de l’Éducation nationale, l’ont payé de leur place. Déjà écœurée par l’abandon des aciéries Arcelor-Mittal de Florange, Aurélie Filippetti, petite-fille de mineurs italiens immigrés en Lorraine, démissionne en se demandant si l’on peut encore être de gauche et soutenir « le cap » suivi avec une obstination absurde par François Hollande et Manuel Valls.

Le storytelling vallsien aura manifestement convaincu les éditocrates et les oracles de l’opinion publique. Dès l’affront des rebelles de Frangy-en-Bresse, c’est « l’entourage de Valls qui fait savoir qu’une ligne jaune a été franchie ». Pour la suite des événements, le couple exécutif n’aurait « pas eu le choix » : il fallait liquider cette contestation à l’intérieur du gouvernement sans tarder, faire « acte d’autorité » qui manque tellement à cette « gauche laxiste ». La « cohérence » avec l’orientation politique de Hollande appelle donc « un gouvernement de clarification », véritablement « social-démocrate »de droite en novlangue libérale. La constitution du gouvernement Valls II donnera lieu à deux jours de défilé de ministres dans la cour de Matignon, venus jurer fidélité au pacte d’austérité voté le 29 avril dernier à l’Assemblée nationale. Au moment où le pays se souvient de l’héritage « frondeur » du Conseil national de la Résistance, Manuel Valls renoue avec le caporalisme en guise d’exercice du pouvoir. Le MEDEF se félicitera du remaniement avant même de connaître la composition du nouveau gouvernement de Manuel Valls : le départ des derniers socialistes lui suffit amplement, l’arrivée d’Emmanuel Macron, associé-gérant de la banque Rothschild et non-militant socialiste, provoque l’exultation des dirigeants du patronat que le « Matteo Renzi français » honorera de sa présence à son Université d’été sur le campus de HEC. La gauche normale.

La réalité politique est toute autre, au-delà des éléments de langage récités sans la moindre distance critique par les médias. Cette purge des socialistes orchestrée par Valls plonge le quinquennat dans une crise de régime digne de la IVe République. Remanier un gouvernement tout entier après moins de 150 jours aux affaires, ce n’est pas un acte d’autorité mais de panique et de désarroi. La crise aurait pu être gérée par la démission des deux ministres, rien de plus. La constitution pathétique du gouvernement Valls II, le locataire de Matignon s’humiliant à rappeler les aubryistes pour qui il nourrit une haine délirante, atteste de la faiblesse politique de celui qui demandera la confiance du Parlement « en septembre ou en octobre », sans fixer de rendez-vous clair à une majorité parlementaire qu’il n’est plus sûr de tenir. Au passage, Valls liquide ses partenaires du « pacte germano-soviétique » qui lui ont permis d’évincer Jean-Marc Ayrault après la débâcle des élections municipales : le résultat en est un gouvernement où aucun vallsiste ne fait son entrée et où les promus sont des soldats du hollandisme, Najat Vallaud-Belkacem, Fleur Pellerin et Emmanuel Macron.

La « ligne jaune » n’a eu de cesse d’être franchie par François Hollande depuis son arrivée à l’Élysée, à l’égard du peuple de gauche qui l’a porté au pouvoir. Le hollandisme est un sarkozysme continué, en matière économique et sociale, mais aussi par des dérives racistes commises par Manuel Valls lorsqu’il était ministre de l’Intérieur. L’homme du discours du Bourget prenait soin d’affirmer qu’« il n’y a jamais, je dis bien jamais, une seule politique possible, quelle que soit la gravité de la crise ». Hollande a eu le choix d’assumer le rapport de forces avec le MEDEF, les marchés financiers et la droite conservatrice en Europe. Chaque fois qu’une solution de gauche s’est présentée à lui, il l’a écarté par obstination idéologique à garder « le cap ». Dans le mur en klaxonnant. Dès l’été 2012, à peine entré à l’Élysée, Hollande part renégocier le traité de stabilité européen conclu entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel : au lieu de desserrer l’étau budgétaire de Bruxelles en abrogeant le critère des 3% de PIB de déficit public, il revient en demandant à la gauche de ratifier le TSCG ! La loi bancaire censée juguler « mon ennemi, la finance » a été préparée par deux anciens banquiers d’affaires connus pour leur bolchévisme patenté, Emmanuel Macron et Karine Berger : elle aboutit à ne limiter la spéculation que pour 5% des activités bancaires. L’accord national interprofessionnel (ANI) de janvier 2013 étend pour le patronat le droit de licencier et condamne les salariés au chantage systématique à l’emploi. La fermeture de Florange aurait pu être évitée par une nationalisation provisoire, préconisée par Arnaud Montebourg : solution écartée, au motif que nous ne sommes pas en Union soviétique. « Perdre les ouvriers ? C’est pas grave », avait affirmé crânement François Hollande au moment de la crise de Florange. Le couple Hollande-Valls, prompt à dénoncer le manque de réalisme des députés « frondeurs », a pourtant accordé 30 milliards de cadeaux fiscaux au MEDEF… sans la moindre contrepartie en matière d’emplois ! Lesquels s’ajoutent aux 23 milliards d’euros d’exonérations de cotisations patronales déjà consenties par Jean-Marc Ayrault dans le pacte de compétitivité en 2013. La taxe à 75% sur les hauts-revenus est abandonnée en rase campagne tandis que Pierre Moscovici, actuellement voix de la France à la Commission européenne, se fait volontiers poujadiste en dénonçant « le ras-le-bol fiscal » et que Michel Sapin déplore en thatchérien inconséquent le coût insupportable du travail.

Il n’y a rien de surprenant dans ce qui vient de se produire. Un ancien ministre de Nicolas Sarkozy, ami intime du couple Hollande-Royal, qui annonce le nouveau gouvernement Valls sur le perron de l’Élysée. Le MEDEF qui se félicite du départ des socialistes du pouvoir et de l’action d’un gouvernement « de gauche », ce qui n’est pas dans l’ordre des choses.  Rien n’est accidentel dans cette longue agonie du socialisme, assumée dorénavant avec « clarté » et « cohérence ». Désormais, pour le couple Hollande-Valls et son aventure solitaire : la gauche, voilà l’ennemie ! L’entêtement de l’énarque absolu locataire de l’Élysée à « garder le cap » de l’austérité découle de l’habitus de classe de la bourgeoisie d’État, formée à l’ENA et dans les business schools du vieux capitalisme français. L’austérité finira par fonctionner puisqu’en Espagne et en Grèce, « la reprise est là » ! Selon Courrier International en juin 2013, la Grèce a diminué ses dépenses de santé de 40% depuis 2008, la mortalité infantile a explosé de 70%, le paludisme a fait son retour et la détresse sociale a conduit à une flambée de 26,5% de suicides par an. « Il n’y a pas d’austérité en France », assènent le Premier ministre et les éditocrates. Seulement 5 millions de chômeurs toutes catégories confondues, 3,2 millions de travailleurs pauvres (80% sont des femmes), 9 millions de pauvres (dont 1,5 millions d’enfants), 16 millions de déclassés, 30% de salariés en souffrance au travail pour que la France se hisse au 3e rang mondial de la productivité. La question sociale est devenue totalement étrangère à une énarchie absolue qui redoute surtout de déplaire aux camarades de promo partis faire des affaires, en attendant de bénéficier eux-mêmes des revolving doors entre le public et le privé.

C’est un gouvernement « soit-disant socialiste » qui sollicite la confiance d’une majorité parlementaire de gauche. Un gouvernement Valls reconduit, qui s’est illustré par ses méthodes de petits caïds de cités à l’égard des députés « frondeurs », dont l’éviction de Montebourg et Hamon est un épisode supplémentaire : Carlos Da Silva, député suppléant de l’ex-maire d’Évry menaçant les frondeurs d’une « balle dans le genou » s’ils ne votent pas le pacte d’austérité, Bruno Le Roux, chef des députés socialistes, les traitant de « djihadistes » (les mêmes qui égorgent des journalistes), Jean-Marie Le Guen reprochant aux milieux populaires de manquer de « sens tactique » (sic) en envoyant une trentaine d’eurodéputés FN au Parlement européen le 19 juin dernier… Le philosophe américain Christopher Lasch considérait que « toute victoire de la social-démocratie dans un contexte bourgeois est une défaite pour la gauche ». Le couple Hollande-Valls vient d’en faire la démonstration éclatante : la gauche, c’est la droite. Dans son livre Devoirs de vérité publié en 2006, l’ancien Premier secrétaire du PS proclamait déjà l’obsolescence du clivage gauche/droite en appelant à « se défaire des oripeaux idéologiques qui ne trompent personne ». À l’époque, Hollande posait côte-à-côte à la Une de Paris-Match avec le président de l’UMP, Nicolas Sarkozy, son « jumeau du libéralisme ». Tout est symbole.

La cohérence de la « droite complexée » montre la voie à l’aile gauche du PS « libérée » du gouvernement et à ses partenaires du Front de Gauche et d’Europe Écologie. On ne peut pas mener impunément une politique pour laquelle la gauche n’a pas été élue au printemps 2012. Le « 21-Avril municipal » n’a pas suffi à sortir Hollande de son locked-in syndrome, pas plus que l’arrivée en tête du FN aux élections européennes. « La crainte de perdre ce que l’on a empêche d’atteindre ce que l’on est », écrivait Hannah Arendt en commentant Saint-Augustin. Nous n’avons que trop tardé. Le chantage à la dissolution qui réduirait le Groupe PS à l’Assemblée nationale à peau de chagrin ne doit pas être vécu comme une catastrophe, mais comme la seule chance de sursaut pour la gauche et pour le pays. La « majorité sociale » est totalement déliée de ses engagements à l’égard de l’homme du discours du Bourget. La « majorité politique » doit tirer les conséquences institutionnelles de cette rupture de confiance avec le peuple de gauche. Si ce gouvernement Valls considère qu’il n’a pas à s’excuser d’être de droite, la responsabilité des socialistes et de la gauche est de le renverser au moment du vote de confiance au Parlement. De même, le prochain congrès du PS en 2015 devra solder la coexistence impossible entre la gauche et la droite au sein de la Vieille Maison, la scission du Parti de Gauche à l’automne 2008 n’ayant fait que retarder l’inévitable. Pour survivre, le Parti socialiste doit imploser avant l’élection présidentielle de 2017 pour espérer réconcilier les classes populaires et moyennes avec la gauche. Le renversement du gouvernement Valls par la majorité parlementaire issue du discours du Bourget et la scission du Parti socialiste dans les deux années à venir s’imposent. À en croire la lucidité du philosophe Walter Benjamin, opposant à Hitler, la « catastrophe » est peut-être notre seul espoir : « Il faut fonder l’idée de progrès sur l’idée de la catastrophe. Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe. Elle ne réside pas dans ce qui va arriver mais dans ce qui, dans chaque situation, est donné. L’enfer n’est pas quelque chose qui nous attend mais la vie que nous menons ici ».


Joshua ADEL

Historien des idées politiques à l’Université de Paris-VIII

 

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