Le libéralisme contre la liberté

Un salarié de Sephora, inquiet après l’interdiction de l’ouverture nocturne de la boutique des Champs-Elysées : « (On a) besoin de cet argent aujourd’hui pour vivre. Je tiens à dire que l’on travaille de nuit lorsqu’on le désire ».

Un salarié de Sephora, inquiet après l’interdiction de l’ouverture nocturne de la boutique des Champs-Elysées : « (On a) besoin de cet argent aujourd’hui pour vivre. Je tiens à dire que l’on travaille de nuit lorsqu’on le désire ». Une collègue : « Ça prive les gens de leur droit à travailler. On est en France, on est dans un pays libre : si on veut travailler le soir, on a le droit ». Une tribune dans Libération en septembre 2012, par le jet-setter Félix Marquardt, le rappeur Mokress et l’ambianceur de Canal+ Mouloud Achour : « Jeunes de France, barrez-vous, votre salut est ailleurs ! N’hésitez plus, choisissez une destination où le monde est en train de se faire, là, tout de suite, que ce soit Tbilissi – où la ministre de l’Économie, la patronne de la police nationale et le seul conseiller du Président sont tout juste trentenaires – Le Caire, Shanghai, Mexico ou Santiago… ». Un manifeste des « 343 salauds », publié par la revue réac-chic Causeur : « Tous ensemble, nous proclamons : touche pas à ma pute ! Chacun a le droit de vendre librement ses charmes. Ce n’est pas une pétition pour la prostitution mais pour la liberté ».

Ce « monde libre » a une curieuse tendance à asservir ceux qui y vivent. Avec leur consentement, libre et non faussé. La sincérité de ce salarié de Sephora « désirant » travailler plus pour avoir moins de temps pour vivre est déroutante. Moins légitime, cette ode à la lâcheté et à l’égoïsme, appelant les « jeunes de France » à « se barrer », même dans une dictature comme la Géorgie, pourvu que les vassaux du tyran soient trentenaires ! Barrez-vous ? Non, battez-vous ! Enfin, Najat Vallaud-Belkacem aura été inspirée de rappeler que les 343 salopes réclamaient en leur temps le droit de disposer de leur corps ; les « 343 salauds » exigent, eux, le droit à disposer du corps des femmes. Le cauchemar orwellien s’accomplit : la liberté, c’est la servitude. Variante de Manuel Valls : l’austérité, c’est la souveraineté. Le recul des droits humains se pare des attraits de la conquête de libertés nouvelles.

Le libéralisme a remporté la bataille culturelle. Bien avant la chute du Mur de Berlin. Non pas parce qu’il a vaincu son adversaire et réussi à imposer comme une évidence historique la sentence thatchérienne « There is no alternative ». Mais parce que le libéralisme se confond dans le sens commun avec l’idée même de liberté. Il triomphe même dans la crise du capitalisme depuis 2008, sans que la critique « de gauche » ne parvienne à le dépasser, convaincue qu’elle est que gouverner, c’est s’adapter au cours des choses. La gauche s’est laissée piéger par cette ruse de l’Histoire, qui la renvoie à sa propre tradition de l’humanisme des Lumières – occultant la pensée révolutionnaire de Condorcet. Elle se berce d’illusions en distinguant le gentil « libéralisme politique » soucieux des libertés individuelles et le méchant « libéralisme économique » de la mondialisation prédatrice condamnant l’humanité à la misère et la planète à l’extinction.

« Vous plaisantez, j’espère ?!  Quelques carreaux cassés à côté de milliers de vies brisées, ça représente quoi ?! », rétorque Xavier Mathieu, leader CGT Continental, à qui David Pujadas demandait d’exprimer des « regrets » pour le saccage d’une sous-préfecture. Le rappel à l’ordre des éditocrates est impitoyable. On ne saurait contester le monopole de la violence physique légitime dont le système libéral a besoin pour maintenir l’ordre social et conserver ses privilèges. Qu’un manager soit retenu une nuit dans son usine par des ouvriers en colère, et voilà les chiens de garde du système qui lancent des appels au calme ! Le libéralisme peut-il être de gauche ? Absolument, si l’on en croit… Alain Minc. La gauche, c’est la droite. On se souvient de l’effarement des socialistes lorsque des ouvriers de PSA Aulnay avaient fait irruption lors d’un conseil national du PS en avril 2013. 

« C’est la Révolution française qui a fait de la France une société libérale. (…) Pour le XIXe siècle, le libéralisme est par excellence la doctrine de la gauche, qui inclut à la fois les droits de l’Homme, les libertés publiques et l’abolition des contraintes qui pèsent sur l’économie. » Attribuer dans un même trait à la gauche les libertés fondamentales et la réduction des « charges » sur les puissances de l’argent : il fallait bien tout le génie de Jacques Julliard ! L’éditocrate avance à raison que le libéralisme a été pensé dans la France des monarchies conservatrices, entre 1815 et 1848. Des régimes qui avaient le souci de fermer la parenthèse de la Révolution française pour endiguer « les excès de la souveraineté du peuple » dont François Guizot disait qu’elle était « un cri de guerre ». Pour les théoriciens du libéralisme au XIXe siècle, « être libre » signifie être affranchi des nécessités de la vie et de l’autorité d’un autre. Dans les faits, la liberté de l’homme blanc, riche, de nationalité française, propriétaire et père de famille. Mais certainement pas celle du peuple et des femmes. Il faut donc que les femmes et le peuple soient assignés à leur état de nature et maintenus en dépendance pour que « les hommes libres et éclairés, en capacité de représentation du peuple » (Guizot) aient le temps libre d’exercer le pouvoir. Le libéralisme parvient à faire mentir les mots de 1789 et de 1793, en insinuant que la liberté réelle des privilégiés du pouvoir se confond avec celle proclamée pour chacun et tous – mais jamais accomplie.

Regarder la France en face en dit davantage que ce détour par l’histoire des idées politiques et la révélation des significations perdues, occultées par les vainqueurs. La France en face, une société « psychiquement fatiguée », où la peur de finir à la rue touche 67% de la population, selon des études concordantes depuis 2009. Porter un regard à la fois savant et critique sur la société telle qu’elle est vraiment, avec cette lancinante question qui touche à l’idéal démocratique : qui est libre et qui peut le devenir ? Que signifie « être libre » quand le système libéral produit les conditions de l’asservissement du plus grand nombre ? Fin 2013, la France comptait 3,2 millions de chômeurs, 9 millions de pauvres, 16 millions de déclassés pour qui les fins de mois se jouent à 150 euros près, contraints de faire des sacrifices sur les besoins élémentaires comme la santé. La France tient pourtant le 3e rang mondial pour la productivité de ses salariés : elle en paie le prix par une grande fragilité psychologique, avec un tiers des salariés en souffrance et 400 suicides par an. Gagner sa vie au risque de la perdre, est-ce là le sens de la philosophie libérale du mérite ?

« Nous sommes libres d’être exploités même le dimanche. » C’est en substance la triste revendication des salariés de Yes Week-End à l’automne 2013. Une situation kafkaïenne pour les magasins de bricolage, derrière laquelle se joue la liquidation du droit constitutionnel au repos, au nom… de la liberté des travailleurs ! Qu’importe que Yes Week-End soit un collectif « spontané » de salariés « volontaires » financé par Castorama, avec le renfort d’une agence de communication : leurs revendications sont pleines de bon sens. « Nous, les 7000 salariés des magasins de bricolage, (…) appelons solennellement les responsables de notre pays à : ne pas interdire à chaque salarié d’améliorer son pouvoir d’achat, ne pas priver les étudiants d’un emploi compatible et indispensable à leur situation, ne pas empêcher des citoyens franciliens d’aménager leur logement à moindre coût ». Traités de mafias, les syndicats expliqueront que le travail dominical ne serait pas « subi » par ces « volontaires » si les enseignes consentaient à augmenter les salaires. Ce que la gauche convertie au libéralisme qualifie dorénavant de « renchérir le coût du travail ». La fonction de la social-démocratie est précisément de récupérer pour le compte du système les critiques dont il est l'objet.

« On ne pouvait libérer les hommes sans les avoir dressés », disait Michel Foucault. La liberté, c’est faire ce que l’on veut de sa propre vie ; le libéralisme, c’est le droit pour les dominants de disposer de la vie des autres. La révolte de ces salariés du dimanche est sincère, mais elle ne profite qu’à ceux qu’elle est censée renverser. Voilà l’utopie ultime des libéraux : mener la politique de Ronald Reagan avec l’électorat traditionnel du PCF. Imaginons dans tout le pays, les travailleurs en furie se soulèvent contre l’arrogance des puissants et des accapareurs. Ils brandissent leur poing levé au nez des fils de ce capitalisme d’héritiers. Ils se moquent des allures radical-chic de cette élite de la frime qui frisonne en votant Mélenchon. Ils se massent aux portes des beaux quartiers de Neuilly, drapeau noir au vent et bonnets rouges sur la tête. Et tandis que les millionnaires tremblent dans leurs villas, ils crient leur terrible revendication : « Laissez-nous baisser vos impôts ! ». Un jour en France, en 2014.

Le libéralisme n’est pas la liberté, mais son contraire : l’enfermement dans une soumission volontaire aux privilégiés de la fortune et du savoir, mais aussi la connivence implicite avec l’esprit du capitalisme que chacun accepte malgré lui par sa vie quotidienne inscrite « dans le système ». Jusqu’aux frontières de l’intime, même. De cette « liberté des Modernes » chère à Benjamin Constant, la liberté privée conquise par les Révolutions libérales du XVIIIe siècle. De cette vie privée qui se partage et s’épie sur Facebook et les autres réseaux sociaux. Le film La Vie des autres décrit en 2006 les doutes d’un agent de la Stasi, gagnant en humanité au contact du bonheur simple de ceux qu’il espionne. Mais la banalisation de l’intime partagé, comme ce journaliste australien racontant en direct sur Twitter les dernières heures de la vie de sa mère dans son lit d’hôpital, abolit totalement la possibilité de cette prise de conscience en normalisant le voyeurisme. « Facebook est une version postmoderne de la Stasi », dira Julian Assange, le fondateur de Wikileaks. À ceci près que chacun est à la fois au centre du panoptique et sur les miradors de la prison. Après tout, on est dans un pays libre ? 

Le libéralisme n’aime pas les parias, les pas de coté, les errances : il aime que chacun se réjouisse en tournant sans fin sur sa petite existence, sans avoir le souci de ses semblables, en s’appliquant à être « le manager de sa propre vie » pour qu’elle soit une « performance ». Pour ainsi dire, un simulacre. « Pourquoi ferais-tu semblant de vivre ? Pourquoi continuerais-tu ? Ne sais-tu pas déjà tout ce qui t’arrivera ? N’as-tu pas déjà été tout ce que tu devais être : le digne fils de ton père et de ta mère, le brave petit scout, le bon élève qui aurait pu mieux faire, l’ami d’enfance, le lointain cousin, le beau militaire, le jeune homme pauvre ? Encore quelques efforts, même pas quelques efforts, quelques années encore, et tu seras le cadre moyen, le cher collègue. Bon mari, bon père, bon citoyen », écrivait Georges Perec avec sa lucidité malheureuse. Le libéralisme pervertit jusqu’au langage et au vrai sens. À en croire la novlangue libérale, l’Union soviétique était probablement la plus grande démocratie de l’Histoire : même le camarade Staline, le plus dévoué de tous les travailleurs, avait le droit de vote !

Joshua Adel, consultant politique et historien des idées politiques à l’Université de Paris-VIII

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