La "coalition occidentale" prête ses avions à Daech

Le 17 Septembre 2016, la "coalition internationale" attaquait par les airs une position défensive de l'armée syrienne à Deir-Ezzor... soutenant de fait l'attaque de Daech contre cette même position, qui a eu lieu au même moment. Analyse!

Ce billet est la reprise d'un commentaire fait sur l'excellent billet de Pascal Eychart, publié ce 20 Septembre 2016:

 

En Syrie c'est compliqué ...

 

Quelques commentaires sur les hypothèses émises par "la chronique du grand jeu" sur l'attaque américaine sur les troupes syriennes à Deir-Ezzor:

Règlement de compte à OK Corral ou désobéissance à l'intérieur de la hiérarchie US. Possible.

[...] L'empire n'a plus réellement de tête, c'est une gorgone.

[...]  [dans le même ordre d'idée], Erdogan a expliqué l'incident du Sukhoi par la désobéissance du général turc d'Incirlik, proche de l'OTAN et d'ailleurs arrêté après la tentative de putsch.

Cette hypothèse - une attaque lancée par un niveau de commandement élevé, mais sans accord d'Obama, et dans le but de torpiller l'action d'Obama-Kerry- n'est tout simplement pas sérieuse.

            Il y a des divergences profondes entre la CIA et le pentagone (l'agence cultivant des liens anciens avec l'Arabie saoudite, le pentagone étant peut-être plus directement sous l'influence d'Obama), soit. Il n'en demeure pas moins qu'aux USA comme en Turquie il y a un chef et un seul (je suis donc en désaccord total avec la représentation de la gorgone, l'hydre à plusieurs têtes), et que toute action importante (or l'attaque frontale de troupes syriennes, qui plus est en soutien objectif aux troupes de Daech, était une action TRES importante) ne peut se faire sans l'aval direct de ce chef. Dans le cas contraire, on aurait un cas clair de haute trahison, le responsable correspondant serait immédiatement limogé et traduit devant un tribunal militaire. Or, rien de tout cela ne s'est passé, donc: Obama était bien sûr au courant, et avait donné son accord à cette attaque.

     Il en est bien sûr de même pour l'attaque du Sukhoi russe par l'aviation turque: j'ai encore en tête les vidéos publiées le lendemain par l'éxécutif turc, Erdogan et son premier ministre (démissionné depuis), justifiant "le droit de la Turquie à défendre son territoire". Il est bien évident que ces deux-là avaient donné leur accord pour l'attaque contre l'avion russe, et même plus: c'est eux qui en avaient donné l'ordre.

     Donc dans ce cas, le général limogé à l'occasion du rabibochage avec la Russie est un fusible bien pratique, mais il ne faut pas réécrire l'histoire pour autant!

 

L'hypothèse de "l'erreur" ne tient elle non plus pas la route une seule seconde.

     La position syrienne bombardée est celle du mont Tubar, une montagne qui "protège" l'aéroport de Deir-Ezzor, qui est la place forte de l'armée syrienne à Deir-Ezzor. Cette position est donc un verrou stratégique: s'il tombe au profit de Daech, c'est toute la position syrienne à Deir-Ezzor qui est gravement menacée.

   En conséquence, cette position était fortement défendue (d'où le bilan très élevé des pertes syriennes); mais défendue contre une attaque venant du sol... pas des airs!, Daech ne disposant pas d'avions... sauf ce samedi 17 septembre... et là, il faut dire les choses clairement:

Le 17 Septembre 2016, la "coalition occidentale" a délibérément prêté ses avions à Daech.

   Revenons à l'analyse: la position fortifiée du mont Tubar est occupée par l'armée syrienne depuis plusieurs mois... en fait depuis plusieurs années!, en clair: depuis que Daech a attaqué Deir-Ezzor et mis le siège sur l'aéroport, qui reste contrôlé par l'armée syrienne. Or, ce siège dure... depuis au moins deux ans! (de mémoire). Donc le contrôle du mont Tubar par l'armée syrienne date "de cette époque", il est tout sauf nouveau... et il est complètement inenvisageable que les américains (qui ont par ailleurs, tout le monde le sait, des dispositifs de renseignements -satellites, drones- de très grande qualité) ignorent cela, bref qu'ils confondent cette position défensive majeure avec "une position de Daech". Donc, " les forces de la coalition pensaient qu’elles frappaient une position de combat de l’EI", non, bien sûr que non! Les américains qui avancent cette "excuse" mentent... autant qu'Erdogan sur le Sukhoi!

    Il n'y a donc, à mon humble avis, qu'uns seule explication possible... et c'est celle qu'exclut d'entrée "la chronique du grand jeu":

  L'attaque américaine contre les troupes syriennes à Deir-Ezzor était un "coup de main" délibéré de la coalition en faveur de Daech.

"Coup de main"  délibéré... mais avec des arrières-pensées; donc ne signifiant pas pour autant un soutien réel et profond des US à Daech... il n'est pas nécessaire d'aller jusque là pour comprendre le pourquoi de cette action américaine!

Revenons sur l'argumentation de la "chronique du grand jeu".

quel intérêt auraient eu les Etats-Unis à bombarder ce bataillon syrien sur un théâtre d'opération très secondaire?

Deir-Ezzor, un théatre d'opération très secondaire, sans importance? Certainement pas! Deir-Ezzor, c'est le contrôle de la frontière est de la Syrie, et donc: c'est le point de passage entre Raqqa, en terre syrienne, "capitale officielle de Daech", et Mossoul, en Irak... ville d'un million d'habitants, capitale économique de Daech... et accessoirement, ville que la "coalition internationale" veut reprendre très prochainement à l'organisation terroriste!

            Il me semble donc, cher Pascal, que c'est la source libanaise de qualité que tu as dégotée, L'orient le jour, qui donne l'explication juste:

   Les américains ont aidé Daech à Deir-Ezzor parce qu'ils ne veulent pas que Daech perde Deir-Ezzor... et pourquoi?  parce qu'ils veulent assurer à Daech une continuité territoriale entre Mossoul et Raqqa, en clair: ils veulent que Daech, qui sera prochainement attaquée à Mossoul, puisse replier ses troupes sur Raqqa.

    En effet, si la Syrie d'Assad reprenait le contrôle de Deir-Ezzor et fermait dans la foulée la frontière entre la Syrie et l'Irak, alors le territoire de Daech serait coupé en deux: le territoire syrien d'un côté, et l'irakien de l'autre... le plus important des deux restant l'irakien, la "base historique" de Daech; celui, aussi, où Daech dispose d'un relatif soutien parmi la population civile sunnite (alors que ce soutien est beaucoup plus faible en Syrie).

     Donc, dans ce cas de figure, que se passerait-il lorsque la coalition accidentale attaquera Mossoul? Les troupes irakiennes de Daech n'auraient alors plus aucun point de repli... et se battraient jusqu'au bout dans Mossoul... ce qui ne fait pas du tout les affaires des américains!

     Ceux-ci souhaitent donc "laisser une porte de sortie" à Daech, pour que Daech puisse évacuer les troupes assiégées ver Raqqa (au passage, grosse épine refilée à Assad...ce qui n'est pas pour déplaire à Obama); et cette porte s'appelle: Deir-Ezzor.

            D'où l'attaque, parfaitement organisée, des fortifications de l'armée syrienne sur le mont Tubar... en coordination avec Daech (ça semble incroyable mais c'est probablement vrai... avec les saoudiens comme intermédiaires, par exemple, "il y a moyen!"...) qui a enchaîné sur une attaque au sol de la même position.

    Telle est l'hypothèse avancée par l'Orient-Le-jour... et c'est la seule qui me semble -parfaitement-logique.

Une reconquête de cette zone de l'est de la Syrie par les alliés du régime signifierait la réouverture de l'axe stratégique Téhéran-Bagdad-Damas, que Washington entend à tout prix éviter.

La coalition internationale menée par les États-Unis a reconnu samedi qu'elle était à l'origine des raids meurtriers contre les positions de l'armée syrienne au mont Tubar, à 4 kilomètres au sud de l'aéroport de Deir ez-Zor, mais en précisant qu'il s'agissait de bombardements accidentels. La coalition aurait donc commis une bavure en confondant les cibles terrestres. Selon le commandement des forces américaines au Moyen-Orient (Centcom), « la coalition ne ciblerait jamais intentionnellement une unité militaire syrienne ». Cependant, cette thèse serait difficilement soutenable pour plusieurs raisons.

Premièrement, des sources militaires et le communiqué du porte-parole du ministère russe de la Défense, Igor Konachenkov, confirment que les quatre raids ont été effectués par deux avions militaires antitanks A-10 et deux chasseurs F-16 dotés de mitrailleuses lourdes avec pour objectif de détruire les fortifications de l'armée syrienne dans ces zones. Deuxièmement, ces bombardements ne visaient pas une cible mobile, mais une position fixe tenue par l'armée syrienne au vu et au su de tous dans une zone où seuls deux acteurs sont impliqués sur le terrain : l'armée syrienne et l'État islamique. Par ailleurs, comme le relève le spécialiste Fabrice Balanche dans son analyse de la situation, « le mont Tubar subissait, au moment des frappes américaines, une attaque de l'EI. Mais il n'était pas prévu que l'aviation de la coalition vienne prêter main forte à Daech.   (*)

 Ci-dessous une carte montrant la position stratégique de Deir-Ezzor entre Mossoul et Raqqa.

territoire contrôlé par Daech août 2016 © Francetvinfo territoire contrôlé par Daech août 2016 © Francetvinfo

 

 

 

(*) L'article de L'Orient Le jour conclut, pour être exact: il n'était pas prévu que l'aviation de la coalition vienne prêter main forte à l'armée syrienne... mais c'est, en fait, à Daech qu'elle a prêté, délibérément, main forte! Mais il est sans doute difficile/ "à risques" de l'écrire!

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