« Gardiens de nos frères » : les raisons d’un livre

C’est parce que les temps sont menaçants que j'ai éprouvé le besoin d'écrire ce livre : Gardiens de nos frères, paru en novembre chez Stock.Le monde affronte un changement de cycles historiques. Les limites du modèle de croissance du capitalisme du 19e siècle et du 20ème siècle sont devant nous. La pollution et le désordre climatique, avec leur cortège d’évènements extrêmes, de sécheresse ou de submersion, vont accélérer les flux migratoires. Les souverainismes, les nationalismes de tous ordres et l’extrémisme religieux ne font que croître.

C’est parce que les temps sont menaçants que j'ai éprouvé le besoin d'écrire ce livre : Gardiens de nos frères, paru en novembre chez Stock.

Le monde affronte un changement de cycles historiques. Les limites du modèle de croissance du capitalisme du 19e siècle et du 20ème siècle sont devant nous. La pollution et le désordre climatique, avec leur cortège d’évènements extrêmes, de sécheresse ou de submersion, vont accélérer les flux migratoires. Les souverainismes, les nationalismes de tous ordres et l’extrémisme religieux ne font que croître.

Aux cotés de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité il nous faut promouvoir le beau mot d’Hospitalité. C'est un appel que je lance, en tant que chrétien et en tant que socialiste, car tels sont mes deux engagements: il faut restaurer le partage ! La démocratie et les droits de l'homme, assaillis de partout, ne seront sauvés qu’à ce prix.

Serons-nous, selon l’injonction de Dieu à Caïn, les gardiens de nos frères ?

Pour que chacun puisse en juger, je publie ici le prologue. 

Prologue

Un chrétien de la colère à la réconciliation

Je suis un chrétien croyant et pratiquant régulier qui considère que la vie, l’histoire, la personne de Jésus de Nazareth, telles que les relatent les Évangiles, expriment le meilleur témoignage de mes convictions les plus profondes et mes engagements politiques à gauche. Les Juifs le nomment Jésus, les musulmans Ichoua, c’est à partir du moment où sa divinité est révélée qu’il devient le Christ dans la bouche du chrétien. Cela n’empêche nullement de continuer à l’appeler aussi Jésus de Nazareth, de manière familière ou fraternelle, comme je le fais volontiers pour évoquer celui qui choisit d’être un homme de liberté et de fraternité et qui, à ce titre, peut intéresser toutes les femmes et tous les hommes.

Dans les textes, ceux de Marc, Mathieu et Luc, il est présenté comme un homme encore jeune, juif, manifestement érudit. Son avenir, alors, pourrait être celui d’un docteur de la Loi, dans ce monde d’Israël à l’époque gouverné par le Temple, où se déploient de multiples sectes ou courants religieux, en attente messianique. Mais, dans ses manières d’être et de penser, c’est avant tout un homme libre. Il est sans attaches et toujours mobile, toujours en mouvement. Les Evangiles le décrivent allant et venant sans cesse, chaussé de pauvres  sandales, suivi par un petit groupe d’hommes et de femmes. Il semble ne jamais s’arrêter, Pasolini restitue très bien cette atmosphère dans son film L’Évangile selon Saint Mathieu. Il montre de façon assez remarquable l’intensité, la fébrilité de Jésus de Nazareth, soucieux de rencontrer le plus de personnes possibles, de se rendre en d’innombrables lieux et, à chaque fois, impatient d’interroger ceux qu’il rencontre, de questionner les faits, de scruter les évènements. En chacun d’eux il s’efforce de découvrir ou de révéler ce que les autres ne saisissent pas. Cette attention aux paroles qui lui sont rapportées est de première importance. Ce sont des mots simples, il n’y a apparemment pas de prétention théologique chez lui. Mais, en même temps, il fait preuve d’une incroyable capacité dialogique, et d’une formidable propension au questionnement. Il y a près de 500 points d’interrogation dans ce qu’on nomme le Nouveau Testament, c’est-à-dire dans ce que Jésus dit, ou dans ce qui est rapporté de ses propos. C’est un personnage tout en vivacité, en curiosité des autres, qui ne se laisse jamais impressionner par l’évènement. Il s’efforce de faire de l’évènement un témoignage, et de ce témoignage le début d’une conversion. Du fait le plus intime, il fait surgir une question qui va bouleverser son interlocuteur. Un pur exercice de maïeutique socratique ou de dialectique talmudique – cet entrechoc des idées cher au judaïsme –, voilà ce qui caractérise Jésus.

Evidemment, ce dissident, cet homme à part, indépendant face au Temple, dérange l’ordre établi. Sa liberté d’appréciation et sa liberté d’interprétation ne cessent de choquer. C’est un perturbateur. Lorsque Marie-Madeleine vient le voir, lui qui est entouré de pieux rabbins ou docteurs de la loi, à l’évidence elle l’aime. Comment l’aime-t-elle ? Est-ce de l’amour ? Est-ce parce qu’il a un charisme exceptionnel ? Il est séduisant. Elle se jette à ses pieds et les couvre de larmes. A côté de lui, tous les savants, les érudits, les hommes du Livre, sont offusqués par cette scène. Il leur paraît inconcevable que cet homme, considéré déjà comme aussi érudit qu’eux et prédisposé à devenir, lui aussi, un docteur de la Loi, voire – et certains doivent s’interroger – un prophète, puisse ainsi recevoir une femme et, qui plus est, une prostituée. Non seulement il la reçoit, mais il lui répond par l’amour qui transfigure, l’amour qui change, l’amour qui rachète. Il va même jusqu’à leur faire ce reproche : Vous m’avez accueilli et vous ne m’avez pas embrassé les pieds, vous m’avez accueilli et vous n’avez pas pleuré et mouillé mes pieds, elle l’a fait, elle m’aime. Ses capacités d’amour lui donneront des capacités de rachat bien supérieures à tout ce que vous pourriez m’offrir, malgré votre science, votre érudition, vous les Docteurs…  Si elle change de vie, elle sera rachetée. Pour eux, leur connaissance des textes ne sera pas un viatique suffisant.

Voilà donc un personnage qui accueille tout le monde, y compris ceux que les canons de la morale confessionnelle ou sociale, lui interdiraient d’approcher, du moins si, à son tour, il veut être reconnu, adoubé. A l’exact opposé de ces canons, il dit qu’une femme, fut-elle prostituée, qui l’aime et qui pleure sur elle-même, a plus de capacités de rachat que ces Docteurs dont la vie est strictement conforme aux règles de la société juive de l’époque, mais qui, pour autant, ne sont certainement pas capables d’autant de lucidité, de don, de générosité et d’amour. C’est pourquoi il la congédie en la remerciant « Va et ne pêche plus ». Et, en effet, elle lui sera complètement - et jusqu’au bout -, fidèle. Ce faisant, il crée une nouvelle règle, une règle d’amour qui, sans abolir la Loi, amène à la dépasser et peut conduire à la grâce. Il a ainsi transformé l’évènement et en a fait un sujet de scandale, mais au sens étymologique du mot grec skandalon, c’est-à-dire littéralement ce qui fait obstacle à la compréhension simple des choses. Voilà ce que je trouve passionnant : il est libre parce qu’il accepte le scandale et parce qu’il fait du scandale le moyen de faire progresser l’intelligence, en la libérant des contingences, des préjugés et des tabous sociaux. Un scandale sans bruit.

Jésus de Nazareth ne fonde pas une église, au sens où il n’établit pas d’institution, pas de règle, pas d’ordre ; c’est plutôt un joyeux désordre qui l’accompagne sur les chemins. En fait, ce qu’il demande à ceux qu’il rencontre, c’est d’adhérer à sa manière de voir et, à travers cette manière de voir, de découvrir ce qu’est la volonté de Dieu dont il est l’expression. Il dit « Je suis le fils de Dieu », le Messie, il le révèle à la Samaritaine au puits de Sichar, alors que les Samaritains et les Juifs s’abhorrent, ceux-ci récusant la judéité des premiers. Mais il dit ainsi à chacun  « Tu es le fils de Dieu ». Car, à ses yeux, et Paul de Tarse l’explicitera dans L’Epître aux Galates, nous sommes tous des fils de Dieu par la foi que l’on a en lui. Eu au-delà même de cette foi parce ce que nous révélons du meilleur de nous-mêmes. Il subvertit. C’est un prophète de l’égalité.

Ainsi, les hommes vont-ils découvrir un fils de Dieu qui est leur frère dans ce premier christianisme d’avant l’Eglise, d’avant l’institution. Un christianisme élaboré dans la vie quotidienne, dans le concret, dans cet évènement qui est à la fois révélateur et révélation, révélateur de soi et révélation de la vérité. Etre un chrétien fidèle à ce message, c’est être en permanence en déplacement, ouvert à la surprise, à l’étonnement. C’est se forcer à sortir du conformisme, cette clôture qui rend sourd et aveugle. Sans hésiter à prendre des risques, à se retrouver seul, non pas par volonté de se différencier, mais pour aller vers ceux qui n’attirent pas la lumière, qui ne sont pas utiles pour une carrière, ceux qui ne sont ni puissants, ni brillants, ni clinquants. Cette attitude-là, cette liberté-là bouscule, bouleverse, exige une force intérieure. Or, je pense qu’on ne peut pas concevoir le christianisme autrement que dans cette audace radicale, une audace qui exclut cette posture mondaine, flétrie à juste titre par le pape François pour qui croire n’est pas un habitus, le souci du regard des autres, un passeport de respectabilité. Le christianisme est une conviction tourmentée par une inquiétude.

 

Mais  par la suite, il a fallu « faire Eglise » et contenir cette radicalité. Il y a donc eu tout ce travail humain, et donc parfaitement politique, consistant à construire une institution avec des règles, des interdits, des enfermements. Le message et l’attitude du Christ lui-même, étaient évidemment libertaires, au sens où il ne supportait pas d’autre contrainte pour donner le sens des Ecritures que cette disponibilité  à l’évènement, c’est-à-dire à l’autre. Il ne nie pas la tradition, il la sublime. « Le salut vient des Juifs », rappelle-t-il à la Samaritaine, mais il dépasse les Juifs eux-mêmes. C’était tellement subversif qu’il fallait enfermer cette histoire, après cette révélation, pour la conserver dans des structures les plus étanches possibles, le Temple d’abord, l’Eglise ensuite... Ainsi va-t-on constamment remettre de la cire sur le chandelier, jusqu’à ce qu’on ne distingue plus l’or…

Ma colère de chrétien s’adresse à cette religion qui enferme dans un code, dans un rite, dans une identification exclusive en rejetant parfois toute altérité alors qu’il s’agit d’un détournement de la source du message chrétien qui est brulant. Quand le christianisme se lie à des formes politiques, par exemple des États (initialement l’empire de Constantin), qu’il vise à une hégémonie sur les autres cultes et peu à peu sur la société toute entière, il est en contradiction complète avec ce message de liberté et de mobilité contenu dans son essence première. D’une certaine manière, l’Église, dans une situation névrotique, ne fait que lutter contre la subversion qui la légitime. C’est pourquoi tant de personnes sensibles au message originel, ressentent une sorte  de révolte, quand ce n’est pas de la répulsion vis-à-vis d’elle pour captation d’héritage. L’unique vertu qui lui reste étant celle de continuer à véhiculer ce message- c’est ce que lui reconnaissait Henri Guillemin- c’est-à-dire les Évangiles qu’elle s’est pourtant employée à contourner, à enfermer, pour en réduire l’incandescence de liberté et de subversion qu’il recelait. Le « Grand Inquisiteur »  d’Ivan Karamazov, dans le roman de Dostoïevski, résume très bien cela dans le procès fait à Jésus, coupable de refuser la manipulation, le sens du commandement, le mystère qui impressionne. Au contraire, le grand Inquisiteur pense que l’homme est faible par nature encourt sa perte s’il reçoit la liberté alors qu’il faut les persuader « qu’ils  ne seront vraiment libres qu’en léguant leur liberté en notre faveur ». Ils seront astreints au travail mais aux heures de loisirs, nous organiserons leur vie comme un jeu d’enfants avec des chants des cœurs des danses innocentes ». Pour le Grand Inquisiteur, « le culte de l’homme se répand partout de nos jours à mesure que s’affaiblit celui de Dieu ».  Toute la tension présente dans le de libero arbitrio de Saint Augustin se retrouve là. Au XVI e siècle, le Concile de Trente continue de réguler la lecture des Ecritures par la médiation du Magistère et s’inquiète de la liberté de publier que se donnent éditeurs et imprimeurs.

Cependant, la flamme peut se raviver à tout moment. On le voit avec les initiatives du nouveau Pape François. Par exemple quand l’un de ses premiers gestes est d’aller à Lampedusa, où sont parqués des étrangers réfugiés, il reprend alors le chemin de la subversion évangélique. Il renoue avec le rôle du pasteur qui se déplace, qui se rend sur les lieux de l’évènement invisible aux autres, car les yeux remplis de préjugés se détournent. Ou ne voient plus, puisque ceux qui sont morts noyés sont restés au fond du détroit de Sicile. Et là, il jette  une couronne qui signifie « Regardez, il y a là des hommes, des femmes et des enfants honorés par ces fleurs qui sont morts, honte à nous qui ne les avons pas vus ! ». Le Pape s’adresse alors à la liberté de tous les hommes pour qu’ils la mobilisent au service des autres. Voici le temps de la réconciliation.

Ma colère va évidemment contre ceux qui s’expriment au nom du christianisme en soutenant des mouvements politiques racistes, xénophobes, homophobes, en totale opposition aux valeurs fraternelles, aux valeurs d’amour de Jésus de Nazareth. Ce sont des chrétiens soucieux de la lettre mais non de l’esprit, des catholiques figés sur une tradition, plutôt que des chrétiens en recherche. Il y a une bonne inquiétude qui vivifie, et une mauvaise angoisse qui fige et pétrifie. Le message évangélique demande beaucoup d’humilité, beaucoup de travail sur soi-même. Ces chrétiens, dont il n’y pas aucune raison de contester la sincérité de la foi, que l’on a vus récemment manifester  sans aménité apparente pour l’autre, trahissent, sans le savoir pour beaucoup, la démarche spirituelle de Jésus de Nazareth car ils ont peur, et la peur fait dire n’importe quoi. Ils craignent l’inconnu, le différent d’eux, ou peut-être ce que l’inconnu pourrait leur révéler d’eux-mêmes. Ils ont oublié cette injonction de l’Ancien testament, fondatrice du grand monothéisme des enfants d’Abraham, quand Dieu dit à Caïn : « Tu es le gardien de ton frère ». Ce qui veut dire : tu n’es que par l’autre, tu n’es toi-même qu’à la condition d’être l’autre, pas seulement le frère au sens familial, tu es le gardien de tous les autres.

Ma colère vis-à-vis de ces chrétiens n’est pas un sentiment d’exclusion. Je ne peux pas en avoir. Je n’éprouve ni ressentiment, ni aversion, encore moins du dédain. Je partage l’eucharistie avec eux. J’éprouve de la colère, oui, mais suscitée par cet aveuglement, cette crainte face à la différence et au surgissement du nouveau. Je me désole en songeant à cette fraternité qui serait possible et qui n’advient pas. Claudel disait de la colère qu’elle était l’exaspération de la pitié, c’est ce que j’éprouve devant ces milliers de catholiques ou de protestants dressés contre le mariage pour tous. En fait, terrorisés à l’idée de laisser parler leur cœur, ils croient pouvoir se rassurer en se repliant derrière le confort apparent de leurs usages sociaux et en se réfugiant derrière des barrières mentales qu’ils n’interrogent plus. Qui ne voit pas ne veut rien voir ! Leur désaccord n’est pas en cause. C’est est un droit absolu mais faut-il qu’ils reconnaissent à d’autres chrétiens celui de marquer une divergence avec eux. Un jeune lycéen homosexuel et catholique, dans une lettre envoyée à Témoignage chrétien, écrivait ceci : « Tous les dimanches, mes parents mes frères et sœurs vont manifester contre le mariage pour tous. C'est-à-dire contre moi. Je vous remercie d’exister, je me sens moins seul. »  Et comme si la théologie leur semblait trop incertaine pour résister au nouveau ils ont fait appel à l’anthropologie, malgré le désaccord de certains parmi les plus grands anthropologues, Francoise Héritier, ou Maurice Godelier. N’aurait-il pas été plus facile eux et nous de partir de la démarche toute simple du fondateur de notre religion, nous voir, nous écouter et tenter de voir ou pouvait bien se cacher une démarche d’amour, et une revanche contre l’humiliation, dans cette revendication du mariage ?

Je crois à la parole qui fait bouger les choses et bouger les êtres. Il est significatif que dans la Bible, le Verbe se soit fait chair. Il y a cette parole qui relève, qui élève. Elle est capable, lorsqu’elle est inspirée, de chercher chez les autres ce qu’il y a de meilleur. Cela peut être une parole incisive, justement. Celle qui s’efforce d’éveiller une humanité lasse, résignée, vulgaire, c'est-à-dire littéralement réduite à l’état de foule, dépourvue de curiosité. Une parole pour secouer l’hébétude humaine devant un évènement qui devrait soulever l’indignation. Ces mots peuvent être ressentis comme insupportables et insultants, voire dégradants, par celui qui est ainsi interpellé. Car il s’agit de le bousculer, de le faire sortir de lui-même, pour l’amener à changer. « Je suis en colère et ma colère s’adresse à vous. Je peux avoir des mots durs, des mots blessants, parce que je pense que votre habitude est indigne de tout projet humain, indigne de vous. Parce que, étant humain, vous devez vous élever en vous arrachant à cette lassitude passive ou résignée. » Ces propos-là, je crois, sont infiniment chrétiens. Car, même si c’est une parole violente, une parole blessante, c’est une parole d’amour. Chaque anathème ramène à un secret d’amour comme le dit Mauriac dans sa Vie de Jésus. Elle dit à peu près ceci : Vous valez beaucoup mieux, et comme vous valez beaucoup mieux, je vais vous fouetter, vous fouetter avec des mots, jusqu’au jour où vous allez enfin être vous-même !  Chez Jésus de Nazareth, il y a constamment cette colère contre l’indifférence, cette volonté d’éveiller, d’ouvrir les yeux, de voir ce qu’il y a derrière l’occurrence la plus inattendue. Le Christ n’est pas  un veilleur, c’est un réveilleur. « Vous, vous n’avez donc jamais péché ? » demande-t-il et, finalement, ceux qui s’apprêtaient à lapider une femme adultère s’arrêtent, interdits, ils  lâchent leurs pierres. Il épargne la femme et il leur épargne la dégradation d’être des bourreaux. Il les sauve tous en ne les jugeant pas. « Ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugés. »

Dans le monde actuel, sur de grandes questions de morale politique et de morale spirituelle, les occasions de colère ne manquent pas. Colère, par exemple, lorsque l’on voit les chiffres de la corruption : 120 milliards d’euros pour les 27 états de l’Union européenne selon le dernier rapport de la commission européenne ; ou 1000 milliards de dollars d’actifs gérés provenant de la  corruption mondiale selon les chiffres de l’OCDE, ou encore les Iles vierges britanniques, paradis fiscal dont le registre du commerce et des sociétés recèle 1 million de sociétés ! Le scandale de la corruption ne tient pas seulement à la dégradation morale qu’elle suppose, mais à cet exceptionnel manque à gagner pour tous, face auquel les États et les responsables politiques ne font pas le nécessaire ou n’ont pas les moyens d’y parer ou parfois en sont les bénéficiaires directs. Mais je me réconcilie lorsque j’entends le Pape aussi précis et net dans son engagement contre la corruption que les conventions de l’OCDE.

Je suis en colère contre les injustices et contre les hypocrisies. Contre nos églises, notamment, qui prétendent sanctionner les mœurs mais omettent de traquer la pédophilie en leur sein. Contre ce pays, aussi, le nôtre, qui n’est pas à la hauteur de lui-même, parce qu’on ne lui dit pas la vérité sur son histoire.  Mais pour cela il faudrait qu’une parole publique lui dise ce qu’il est. Il faudrait qu’on lui explique, par exemple, pourquoi il a sombré en 1940, lors de cette « étrange défaite » selon la formule de l’historien Marc Bloch, pourquoi il a pu connaître des moments purement immoraux, la collaboration, les guerres coloniales, afin qu’il s’en prémunisse à l’avenir. Et il faudrait, en même temps, qu’on lui dise aussi ce qu’il a pu faire de meilleur. Car s’il y avait des tortionnaires et des collaborateurs, il y eut aussi de splendides résistants et des personnalités remarquables qui ont témoigné de sa grandeur. Pour grandir ce pays, il faut qu’il soit restauré dans sa vérité, qu’il assume ses ambiguïtés, sa face obscure comme l’autre lumineuse. Il n’a nul besoin d’être bercé comme un enfant. Le travail de vérité, le travail de lucidité font partie de notre quête de spiritualité. Ils supposent d’abord un travail sur soi qui n’est guère facile et peut amener des déchirures, des ruptures. Livrer ensuite publiquement les résultats de ce travail, c’est prendre le risque de gêner, peut-être de scandaliser. Dans une telle entreprise, impossible d’être l’ami de tous, on se fait des ennemis. Faut-il le préciser ? Il n’y pas de plaisir particulier à se faire des ennemis, Certes, la réconciliation est plus belle que la guerre, le pardon plus doux que l’offense, mais rien n’est possible de bon avant que cela ne soit juste. Il y faut donc du courage et la volonté de résister à la facilité, à la paresse de ne rien faire. Deux qualités dont la parole publique manque manifestement aujourd’hui, tant elle se rétrécit, se professionnalise et s’éteint. Comment dès lors élever un peuple ? L’élever, non pour lui faire croire à une identité imaginaire, mais pour le restaurer dans sa dimension la plus propice à l’ouverture, en lui permettant d’être un peuple gardien de ses frères et sœurs d’Europe, gardien de ses frères et sœurs d’Afrique et des autres continents.

Cent ans après le décès de Péguy, ce chrétien en colère obsédé par la vérité, il faut encore fouetter l’injustice et l’indifférence à coups de mots. Pour tous les chrétiens, et notamment pour les chrétiens de gauche, les chrétiens républicains et démocrates, la colère de Péguy est inspiratrice. C’est la colère maîtresse. Encore faut-il ne pas être seul dans ce combat. C’est sans doute le malheur de Péguy que cette formidable lucidité dans cette immense solitude. Il fallait avoir l’extraordinaire tempérament qui était le sien pour porter le feu comme il l’a fait. Ce n’est pas à la portée de tous. Il faut donc construire des aventures collectives, des combats partagés, pour la liberté, la justice, l’égalité et pour promouvoir l’hospitalité.  Ne craignons pas nos colères. Elles valent mieux que les chuchotements. Sans la colère, rien ne se serait jamais fait dans l’histoire du monde. Mais il faut ajouter à la colère les ingrédients indispensables à la réconciliation, sans quoi elle devient à son tour un venin mortel : le temps de l’écoute, la culture et la générosité dont Descartes disait justement qu’elle était la passion capitale.  

Religion ou politique, politique ou religion, on ne peut nier que leurs chemins ne cessent de se croiser entre un champ de valeurs spirituelles de milliards de personnes à travers le monde et des systèmes d’organisations politiques et morales dans le même espace. Il faut éviter qu’elles s’affrontent. Il faut qu’elles coexistent. Et si c’est possible encore, il faut qu’elles s’enrichissent avec pour seul but partagé, la liberté et le bonheur des hommes. Une laïcité frileuse veut absolument  dresser une barrière entre ces champs de valeur. C’est dérisoire et malsain. Ceux-là n’ont pas compris, par ignorance ou paresse, que la religion était d’abord un mode de relation aux autres, autant qu’à un créateur. La conception de l’homme véhiculée par la religion influencera la conception qu’en aura le corps social. L’appel à s’aimer les uns les autres n’est-il pas un facteur de paix civile ? La fraternité républicaine du fronton des édifices publics est-elle si différente de la fraternité chrétienne ou du monothéisme juif ou musulman ? Et la terreur suscitée par le dogmatisme religieux ? rétorquera-t-on. C’est exact, mais elle n’est ni mieux ni pire que celle qu’ont engendrée les révolutions athées, de la Terreur française au totalitarisme soviétique ou chinois. Elles aussi, comme les religions, voulaient le bonheur des hommes.

Voilà pourquoi les religions ne doivent pas être considérés comme des mondes pestiférés peuplés de superstitieux ombrageux ou fanatiques. Tout au contraire, le monde laïc doit sans cesse rechercher le dialogue avec elles, afin que le même souci de la dignité humaine soit partagé et défendu. Sans crainte ni complaisance et toujours avec vigilance.

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