Qui donc sont les "connards"?

Voici qu'au moment où le corps social meurtri se met debout, revendique sa dignité, et se met enfin en position d'obtenir réparation, Raphaël Enthoven, du haut de son micro et des positions institutionnelles qui lui font une confortable forteresse, choisit l'insulte comme on lâche un crachat : "Connard".

Nous avons tous vu cette insoutenable séquence : des adolescents de Mantes-la-Jolie, agenouillés, les mains entravées pour certains, tenues sur la tête pour les autres, humiliés pendant des heures par des forces de police qui semblaient répéter, à des décennies de distance, et avec une jouissance parfaitement obscène, les gestes cruels de l'Empire vis-à-vis de ses indigènes. Le plaisir pervers que ces dépositaires de l'autorité publique en tiraient est audible dans le commentaire de celui qui filme - "voilà une classe qui se tient tranquille", voix satisfaite, soupçon de jubilation dans la courbe intonative.

Ce plaisir se manifeste encore dans le fait d'avoir filmé et diffusé aussitôt - au mépris du plus élémentaire droit à l'image de ces mineurs - cette abjecte mise en scène, conçue pour meurtrir la dignité de ces jeunes gens : il fallait qu'ils soient ainsi mortifiés devant des centaines de milliers de paires d'yeux, pour que la jouissance policière aille jusqu'à son climax - sa décharge, osera-t-on dire.

Ce dispositif est purement sadique ; l'agenouillement, douloureux pour les rotules comme pour l'estime de soi, ne procure aucun avantage décisif en matière de sécurité par rapport, par exemple, à la position assise où ces jeunes eûssent aussi bien pu "se tenir tranquilles". Et le sadisme est ici redoublé, comme souvent, par sa captation filmique ; c'est le "bourreau" qui filme, nous invitant à partager son ignoble pulsion scopique. C'est donc une image sale qui s'offre à nous : sale non seulement pour ce qu'elle montre - les images, illégales (droit à l'image des mineurs), d'une humiliation inique (les forces de l'ordre ont à maintenir l'ordre, pas à infliger des sévices selon le caprice de leur libido punitive), dégradant la dignité des sujets filmés - mais salie encore par la félicité crasse de celui qui la réalise.

Cette sale image a souillé les yeux d'au moins deux millions six cent mille personnes (nombre de visionnages à l'heure où j'écris ces lignes). Deux millions six cent mille complices ? Non. L'antidote a été produit, avec une intelligence politique dont seule la collectivité est capable : dès le lendemain, des lycéens, des jeunes, et puis toutes sortes de gens, se sont mis à reproduire la scène. Ainsi lavaient-ils l'honneur des adolescents de Mantes-la-Jolie, injustement offensé (oui, leur honneur était offensé : on rappelle que la police n'est pas la justice, qu'une interpellation n'est pas un procès, que la présomption d'innocence vaut pour tous, même pour les basanés, et que les arrestations massives, arbitraires, largement abusives auxquelles les forces de l'ordre se livrent avec une constance préoccupante ne constituent JAMAIS une preuve de la culpabilité des interpellés - demandez aux Gilets Jaunes interpellés pour port de Gilet Jaune et de sérum physiologique leur avis sur la question).

Ils lavaient donc l'honneur de ces adolescents en reproduisant l'image de leur mortification, pour qu'elle ne soit plus qu'une image dans une série d'images, dix fois la même, cent fois la même, et pour en inverser le sens : ce n'était plus leur dignité dégradée par une autorité sadique, c'était le corps collectif d'une communauté politique uniment révoltée par cette séquence barbare. C'était la reprise en main de la mise en scène, par des consciences debout et volontaires, qui neutralisaient la cruauté par la solidarité. C'était un geste magnifique, réparateur, c'était un geste qui faisait justice.

Et devant ce sursaut superbe, qui honore tous ses protagonistes, Raphaël Enthoven, sinistre médiacrate très imbu du charisme qu'il se prête et se croyant par là très malin, écrit ceci : "J'appelle connard celui qui s'agenouille sans qu'on l'y contraigne. Et qui prend ça pour de la subversion, alors qu'il offre l'image d'une servitude volontaire".

Devant cette déjection on hésite un instant : le corps est saisi d'un haut le coeur, les entrailles se serrent, on a violemment envie de lui vomir à la tronche. Ce n'est pas très digne. Et puis on ne l'a pas sous la main. On se reprend, on relit, on comprend : qu'il n'a rien, absolument rien compris au sens de ce geste. Ce n'est pas grave, ça arrive à tout le monde, même et surtout aux médiacrates très installés.

Comment se fait-il qu'il n'ait absolument rien compris aux enjeux mis en œuvre dans cette reproduction volontaire de l'image barbare, qu'il n'en ait pas perçu le caractère de justice, de politique de réparation, d'antidote ? Première hypothèse : la séquence première ne lui semblait pas barbare, et n'avait donc pas besoin à ses yeux d'être neutralisée. Cette hypothèse est hélas plausible ; Ségolène Royal a bien estimé que "ça ne leur a pas fait de mal, à ces jeunes, et ça leur fera un souvenir" (personnellement, j'appelle "connasse" le genre de femme capable de produire un tel énoncé à propos d'une telle situation). Ni Enthoven ni Royal n'ont songé un seul instant que ces adolescents eûssent pu être leur progéniture ; pas à eux, non. Pas dans ces quartiers.

L'identification spontanée par laquelle, par centaines de milliers, nous nous sommes immédiatement projetés dans cette scène, percevant qu'elle nous concernait intimement, que c'était l'adolescence, celle des nos enfants, celle de nos élèves, celle de nos frères, qui était humiliée, offensée et sadisée, cette identification n'a effleuré ni Ségolène Royal, ni Raphaël Enthoven. Ces adolescents n'étaient pas leurs semblables, pas les semblables de leur propre progéniture. Ils les percevaient comme de l'altérité probablement coupable, et l'ayant bien cherché (qu'en savent-ils ?).

C'est extrêmement préoccupant : cet abîme d'altérité venant s'ouvrir au coeur de notre corps social, privant les membres de l'élite de la plus rudimentaire humanité, celle par laquelle on reconnaît, immédiatement, et d'où qu'ils soient, ses semblables en chaque être humain, et l'injustice pour ce qu'elle est. C'est politiquement très grave, et nullement anecdotique dans la période que nous traversons.

Cette période est historique, le soulèvement d'une ampleur inédite, les perspectives qu'il ouvre sont incommensurables, et tandis que l'espoir le dispute à l'inquiétude, nous tremblons tous devant le séisme politique que les Gilets Jaunes ont déclenché. Nous sentons que ce qui se demande dans ce vaste soulèvement est justice ; que ce qui est dénoncé est le mépris et la morgue où les élites ont tenu les classes populaires pendant des décennies. Et voici qu'au moment où ce corps social meurtri se met debout, revendique sa dignité, et se met enfin en position d'obtenir réparation, Enthoven, du haut de son micro et des positions institutionnelles qui lui font une confortable forteresse, choisit l'insulte comme on lâche un crachat : "Connard". Quoi qu'il advienne de ces nouveaux aristocrates drapés dans la certitude de leur inaccessible supériorité, on pourra dire au moins qu'ils l'auront bien cherché.

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