Lettre ouverte d'un étudiant BTS à Brigitte Macron

Dans le cadre de la mobilisation Mouvement Suger, qui dénonce la mutation forcée du responsable du Pôle Image et Son du lycée Suger (Saint-Denis, 93), les initiatives se multiplient pour exiger auprès du rectorat la réintégration de Pascal Stoller à son poste. Ici, la lettre ouverte d'un étudiant entrant en 1ère année à Brigitte Macron - qui fut enseignante avant d'être première dame.

Chère Brigitte, 

Vous l'avez rencontré sur les planches d'un lycée de province et l'avez emmené au sommet de la République. Vous savez donc mieux que quiconque combien l'art, le travail, la rigueur sont les meilleures écoles de l'excellence. Or aujourd'hui, le lycée Suger de Saint-Denis, qui forme les artistes de demain, a été amputé de son maître d'œuvre, M. Pascal Stoller, par un mélange de ressentiment psychologique, de restriction budgétaire et de rigidité administrative. C'est toute une génération de jeunes gens avides d'apprendre, venus d'horizons très différents, qui est menacée d'abandon.

Chef de la formation du BTS audiovisuel, M. Stoller faisait en effet à la fois fonction de chef de travaux et de directeur pédagogique. Ne comptant pas ses heures, proche des élèves, expert des questions techniques, pourvu d'un carnet d'adresses impressionnant, il permettait aux étudiants de trouver qui un emploi, qui une formation, qui le réalisateur ou le chef op' qui changeait tout. À cheval entre le monde de l'enseignement et le monde du travail, il alimentait l'un par l'autre, sans jamais perdre de vue les exigences de chacun. Il me semble que ces enjeux dépassent le seul lycée Suger et entrent en résonnance avec les enjeux et les grandes réformes scolaires qu'envisage votre mari.

Pour ma part, ancien élève d'un des meilleurs lycées publics du VIIe arrondissement, j'avais commencé par placer ce BTS tout en bas de ma liste de choix APB. Passer du VIIe à Saint-Denis semblait clairement un suicide social. Or je suis allé à ses portes ouvertes, pour voir, un peu à reculons. Eh bien, j’y ai rencontré des enseignants et des élèves dont le professionnalisme et l'enthousiasme m’ont littéralement transporté. Ce n'était plus une école, c'était un tremplin. Je l'ai immédiatement placé en premier choix, et l'ai obtenu.

Cette formation est la seule en France à prendre des bacheliers de toutes sections en ne sélectionnant que sur la motivation et l’intérêt des candidats. La mixité sociale y a vraiment un sens, parce qu'elle n'est pas un but en soi, mais le moyen de la réussite : en seize ans d'existence, elle est passée devant les deux autres formations audiovisuelles en Ile-deFrance, avec 100% de réussite dans 3 des 5 options proposées, alors même qu'elle accueille une population qui a de moins bons dossiers au départ. L'art, la rigueur, l'excellence.

Or cette réussite était principalement l'œuvre de M. Stoller qui, suite à une prise de position en faveur des personnels grévistes l'année dernière, alors qu'un surveillant avait eu le crâne ouvert par des jeunes qui voulaient pénétrer dans le lycée, a été muté cette année dans une formation pour camionneurs en Seine-et-Marne, « dans l’intérêt du service » et a été remplacé par un professeur en génie électrique. Les emplois du temps sont incohérents, mille petites tâches restent en souffrance, l'esprit du lieu a déserté. Les professeurs ont voté la grève et sont désormais suivis par les élèves. Et cette belle formation, pour laquelle j'ai tout sacrifié, est dans l’impasse. Nous avons demandé son retour ou, à défaut, la création d'un poste couvrant la palette de fonctions qu'il assurait. La rectrice est inflexible.

Alors chère Brigitte, que les budgets soient limités, c'est une réalité politique éternelle, qui ne doit nous transformer ni en mélenchonistes, ni en lepénistes. Mais il serait regrettable que la rigidité administrative, voire que les griefs personnels empêchent un modèle de mixité et d'excellence de poursuivre sa belle aventure. Il y va de la réussite de nos projets, et plus largement de cette France qui ne peut se réformer dans ses principes que si elle sait rester bienveillante dans ses réalités.

Cordialement

Julien Delpech

 

 

 

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