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Billet de blog 8 oct. 2022

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Guerre de « basse intensité » contre les femmes ? Violence domestique et torture

Ce texte, publié pour la première fois il y a tout juste 25 ans, aborde les ressemblances entre la violence domestique et la torture dite politique. Méthodes, structure des actes, effets psychodynamiques individuels et résultats sociaux collectifs : les parallèles sont troublants et le miroir salvadorien est d'une troublante clarté... (1/5)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Paru en 1997 dans Nouvelles Questions Féministes, Vol. 18, 3-4. pp 129-160.

Trigger warning : en 1989, une jeune sociologue salvadorienne, Mercedes Cañas, menait la toute première recherche sur la violence domestique, dans son pays, alors en guerre. Les témoignages ici rapportés, qu'elle avait recueilli là-bas et à l'époque, sont étrangement familiers. Ils peuvent choquer.

            "Violence : (1215 "abus de la force")

Faire violence : agir sur quelqu'un ou le faire agir contre sa volonté, en employant la force ou l'intimidation.

Faire violence à quelqu'un : le contraindre en le brutalisant ou en l'opprimant.

La violence : force brutale pour soumettre quelqu'un. Une violence : acte par lequel s'exerce cette force."

(Petit Robert mis à jour pour 1989) 

            La présente réflexion sur la violence a commencé au Salvador, petit pays d'Amérique centrale profondément marqué par douze ans de guerre civile révolutionnaire d'une extrême brutalité. En plein conflit, alors que la violence militaire —assassinats, massacres perpétrés par l'armée, enlèvements, torture— masquait toutes les autres violences, le premier groupe féministe du pays, la CONAMUS1, se donnait pour objectif central la lutte contre la violence faite aux femmes. Plus, même : une des premières féministes du pays, Mercedes Cañas, osait comparer la violence domestique et la torture, en soulignant le fait —de toutes et tous connu— que certains maris/compagnons frappaient leur femme de manière à ne pas laisser de traces, comme des tortionnaires expérimentés (Cañas, 1989). Cet exemple avait le mérite de mettre clairement sur le même plan :

- un phénomène "politique" unanimement réprouvé comme la torture, qui donne lieu à des campagnes publiques de dénonciations, à des déclarations et des réglementations internationales,

- et un phénomène invisible, quotidien, "privé" et "naturel" : la violence qu'exerce un mari/compagnon sur sa femme.

            Loin de toute prétention à une réflexion exhaustive ou spécialisée sur la violence, mais profondément frappée par le rapprochement effectué par Mercedes Cañas, nous avons tenté ici de synthétiser quelques réflexions ultérieures auxquelles nous nous sommes livrée en étudiant de plus près la psychologie sociale de la guerre. A travers le prisme du cas salvadorien —comment peut-on être Salvadorienne?— n'est-ce pas une image nouvelle et étrangement familière qui nous revient?

            Nous suivrons d'abord la piste ouverte par Cañas, en soulignant certaines ressemblances marquantes qui existent entre la torture et la violence domestique. En effet, tant une partie des méthodes que des effets psychodynamiques de la violence domestique sont étonnamment proches de ceux de la torture dite politique. Dans un deuxième temps, nous élargirons la perspective de violence domestique à celle de la violence faite aux femmes dans son ensemble. Nous tenterons de montrer que, loin d'être un phénomène naturel, individuel  —un moyen mécanique pour les hommes d'obtenir de "meilleures" prestations domestiques ou une soupape pour la frustration masculine— la violence contre les femmes doit être replacée dans un contexte global qui lui permet d'exister. Suivant les réflexions de Christine Delphy sur la constitution de la sphère privée comme une sphère de non-droit (Delphy, 1995) et une série d'analyses recueillies par Martin Baró2, sociologue salvadorien qui a beaucoup étudié les dynamiques psychosociales de la guerre (Baró, 1990), nous évoquerons donc le contexte des actes de violence —violence dite politique ou violence dite privée—, ce qui les rend possible collectivement, socialement. Enfin, nous pousserons la réflexion plus loin en ébauchant une comparaison entre la "guerre de basse intensité" —dont la torture est un élément-clé— et la violence faite aux femmes —où la violence domestique occupe une place de choix. En effet, dans ces deux phénomènes, on peut voir deux systèmes de contrôle social, réputés exceptionnels mais qui fonctionnent également en temps ordinaire pour garantir la perpétuation de l'ordre social existant. La violence —tant politique que contre les femmes— bien loin d'être un errement douloureusement incompréhensible ou un regrettable débordement de cruauté individuelle, apparaît alors au contraire comme une véritable institution, qui lie la sphère privée et la sphère publique, l'idéel et le matériel, et qui est à la fois relation sociale et mécanisme de reproduction des rapports sociaux.

Des ressemblances entre torture politique et violence domestique.       

            Précisons que dans cet article, nous entendrons par violence domestique la violence exercée par un mari/compagnon contre une femme adulte au sein du foyer3. Nous distinguerons dans cette violence domestique trois formes différentes de violence, qui sont généralement étroitement mêlées : les violences physique, psychologique et sexuelle. La violence physique inclut les coups, les gifles, les bourrades violentes, mais aussi les pincements, les étirements, les torsions et autres manières plus subtiles de faire mal. La violence psychologique comprend toutes sortes de remarques désagréables, les insultes, les cris, les menaces envers la femme, les enfants, la famille ou les tierces personnes, l'enfermement, la destruction d’objets appréciés, la privation de relations avec des tiers, l’accaparement de l’attention, l’intimidation, le traitement dévalorisant. La violence sexuelle inclut le viol conjugal, mais aussi le refus de relations sexuelles et les insultes sur le corps ou sur la moralité.          

            Un témoignage recueilli par Mercedes Cañas illustre la violence domestique ordinaire au Salvador (Cañas, 1989). Il s'agit du récit d'une femme qui a joint un avocat pour entamer une procédure de divorce :

  "Après que j'ai parlé à l'avocat, mon mari m'a appelée au bureau. Il m'a dit que quand je rentrerais à la maison nous allions parler et que j'allais regretter d'essayer de le traîner dans la boue. Je tremblais, je tremblais, je tremblais. Ma mère est venue me chercher et elle m'a dit 'allons à la maison'. J'étais décidée à tout —à tout. Je me suis dit : c'est le moment de dire tout. Je ne reste pas un jour de plus avec lui. Ou je le tue ou il me tue. Mais vraiment, moi, vraiment  définitivement, je disais : je le tue. Nous sommes arrivées et ça a commencé. Bon, bref, un moment il m'a attrapée et il m'a jetée dans le jardin. Moi j'ai attrapé l'enfant. Je le serrais, je me suis dit comme ça peut-être qu'il s'abstiendra de me frapper. Mais comme ça, avec l'enfant, il m'a envoyée valser dans le jardin. J'ai l'habitude d'être en robe de chambre à la maison — il était déjà environ 7 heures et demie du soir et cette zone où nous vivions était très sombre. Il m'a mise nue, il a déchiré ma robe de chambre et il m'a frappée, frappée. Je ne sais pas comment j'ai réussi à me dégager. J'ai été dans la cuisine. J'ai sorti un couteau, je voulais le tuer. Je me moquais bien de tout. Je ne pensais à rien. J'ai juste pris le couteau et je suis sortie le chercher. Quand il a vu que j'avais le couteau il est parti en courant. Mais j'ai glissé sur une flaque d'eau ou de Coca qu'il y avait par terre. Quand il a vu que j'étais tombée, il  s'est jeté sur moi. Il me bourrait de coups de pieds, dans les seins, partout où il pouvait. Ma mère est arrivée, elle lui a sauté dessus, je ne sais vraiment pas comment. Je ne me rappelle pas très bien, mais si ma mère ne lui avait pas pincé le nez, il m'arrachait le doigt. Il m'avait attrapé le doigt avec ses dents. J'ai la cicatrice ici."

             Intimidation et menaces, violence en présence d'un enfant et humiliation devant des tiers, coups dans les parties du corps réputées les plus sensibles, tentative de mutilation : nous avons ici un tableau de violence domestique qui n'a guère à envier à une scène de torture telle qu'on peut l'imaginer. Voyons en parallèle une définition de la torture formulée par Elizabeth Lira et Eugenia Weinstein, deux Chiliennes spécialisées dans le traitement psychologique des personnes torturées (Lira, Weinstein, 1990):

  "Amnesty International définit comme torture un processus qui va du malaise, résultat de mauvais traitements, jusqu'à la douleur intolérable conduisant à la mort. On comprend ainsi la torture comme l'application délibérée et systématique de la douleur aiguë d'une personne sur une autre, dans le but d'obtenir des informations ou des confessions, ou de produire une intimidation sur des tierces personnes. Cette douleur est produite par des formes de châtiment qui infligent une douleur physique ou une souffrance psychologique qui affectent la volonté du sujet, et dans notre expérience, tente délibérément d'affecter ses liens affectifs, ses loyautés et ses croyances."

            Sans confondre les deux phénomène différents que sont la torture et la violence domestique, nous verrons ici que les ressemblances sont marquantes et vont bien au-delà de la cruauté des mauvais traitements psychologiques ou de la brutalité des coups.

Méthodes

             Tant sur le plan des méthodes que des résultats psychologiques obtenus sur les personnes qui en font l'objet, violence domestique et torture ont d'étonnants points communs. L'enfermement dans un espace clos et hors des règles sociales normales, dans un espace de non-droit, est une première méthode commune à la torture et à la violence domestique. Il s'agit souvent dans les deux cas de l'organisation d'un face à face dans un lieu d'où les cris sortent rarement —cellule ou intimité privée du foyer— ou s'ils sont entendus, ne sont pas écoutés. Les témoins disparaissent, se taisent ou ne peuvent pas intervenir, subissant la même menace. En effet, d'autres personnes détenues, également impuissantes, sont parfois prises à témoin de la torture, comme les enfants assistent souvent à la violence domestique en silence. Si dans beaucoup de cas de violence domestique, l'homme se contente de surveiller les allées et venues de la femme et de restreindre ses heures et lieux de sortie, il n'est pas exceptionnel que certains l'enferment à clé et lui ôtent papiers et argent, la plaçant dans une véritable situation de réclusion arbitraire4. De même que dans la torture, certaines formes de violence domestique incluent à divers degrés le contrôle sur l'utilisation du temps, sur le sommeil et l'alimentation, voire la privation relative de ceux-ci. On retrouve ici ce dont parlent notammment les travaux de Colette Guillaumin sur l'appropriation du corps, du temps et de l'attention des femmes par les hommes —y compris dans les rapports de sexage ordinaires "sans violence"— ainsi que ceux de Nicole Claude Mathieu quand elle évoque les effets de l'épuisement sur la conscience des dominé-e-s (Guillaumin 1992, Mathieu 1985). Quant à des techniques plus complexes, notamment de dépersonalisation, elles sont parfois mises en œuvre dans la vie domestique comme sans y penser. Une femme interviewée par Mercedes Cañas raconte comment son mari la traite (Cañas 1989) : 

"[J'ai été maltraitée] plein de fois, beaucoup de fois. Bon, réellement physiquement, ça a été beaucoup de fois mais... C'est aussi, comment vous dire : comme ça, avec des mots. C'est-à-dire qu'il ne disait jamais mon nom, il ne disait que des grossièretés —je ne sais pas comment appeller ça."

            Enfin, quand un mari tente de convaincre sa femme que personne ne l'aidera, que sa famille et les personnes sur qui elle pourrait compter ne peuvent rien, quand il intercepte son courrier et ses communications téléphoniques ou l'empêche de voir des personnes qui pourraient l'aider, on peut aisément comparer ces techniques de démoralisation et d'isolement à celles des tortionnaires. Aussi bien dans la torture politique que dans la violence domestique, la victime est placée dans une position d'isolement matériel, moral et social destinée à la fragiliser et à organiser son impuissance relative ou absolue face à qui la maltraite. 

[fin de la première partie]

Notes :

  1. La Coordinadora nacional de mujeres salvadoreñas (CONAMUS), apparue en 1986, est le premier groupe de femmes salvadorien encore existant à s'être revendiqué du féminisme. Sa première campagne de lutte contre la violence faite aux femmes était résumée dans le slogan : "La violence contre les femmes n'est pas naturelle. Dénonce-la".
  2. Ignacio Martín Baró a payé ses réflexions de sa vie : il a été assassiné par l'armée salvadorienne en novembre 1989, ainsi que cinq autres professeurs de l'Université jésuite de la UCA et leurs deux femmes de ménage.
  3. La violence contre les enfants en tant que tels n'entre pas dans notre cadre de réflexion. Bien entendu, la violence contre les femmes commence par une violence contre les fillettes, et il existe des liens profonds et complexes entre la violence domestique contre les femmes et la violence domestique contre les enfants. Cependant, chacune possède des spécificités et une analyse de la violence contre les enfants dépasse notre propos. Sur le viol incestueux, nous recommandons très vivement les travaux de Dorothée Dussy. On sait également que toutes les femmes ne vivent pas au sein de couples hétérosexuels. Même si la violence domestique est très majoritairement le fait d'hommes contre des femmes, il existe des violences entre hommes, de femmes envers des hommes (à ne pas confondre avec le fait que les femmes puissent se défendre des attaques de leurs époux-compagnons) ou de femmes envers d'autres femmes. Pour leur analyse, nous renvoyons aux —rares— travaux existants.
  4. On verra à ce sujet d'impressionnants témoignages sur l'enfermement et la torture sexuelle, à la maison ou en prison, cités par Catharine Mac Kinnon (Mac Kinnon, 1994).

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