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Billet de blog 10 oct. 2022

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La violence domestique comme torture 2/5

Dans le cycle de la violence domestique, les deux rôles —bourreau et personne compréhensive— sont tenus par une seule personne : le compagnon. Combien de femmes ont l'impression de ne pas avoir le même homme devant elles dans les deux cas ? Suite du texte, toujours avec des témoignages qui peuvent s'avérer difficiles à lire.

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            Concernant l'exercice de la violence purement physique, les points communs entre torture et violence semblent assez évidents. Malgré l'absence de chiffres ou de données systématiques, il faut souligner à quel point la violence domestique peut être brutale : les coups peuvent faire jaillir le sang, rompre les os, démettre les membres, voire causer la mort.

Le refus d'accès aux soins, même quand ils sont manifestement nécessaires, se présente d'ailleurs aussi bien dans certains cas de violence domestique que dans la torture. Par ailleurs, certains récits de femmes enceintes torturées font état de coups dans le ventre ayant causé la perte de l'enfant, comme le témoignage emblématique de Domitila Chungarra, fameuse Indienne impliquée dans la lutte des femmes de mineurs en Bolivie (Viezzer, 1982).

Or les travaux de Mercedes Cañas, dans le cas du Salvador, font apparaître que bien des cas d'avortements involontaires sont liés à la violence domestique, notamment en raison de la grande fréquence des coups portés au ventre et ce, malgré le respect social théoriquement accordé à la maternité et aux femmes enceintes (Cañas, 1989). Enfin, il est important de rappeler que dans les deux cas, des armes plus ou moins sophistiquées peuvent être brandies ou utilisées. Tous ces éléments sont présents dans un témoignage cité par Cañas (Cañas 1989) :

  "C'est un homme bien bête, névrosé. Il a tous les vices du monde, il a toujours les nerfs en boule. Quand il était énervé contre moi il se défoulait sur les petits, il les frappait, et... pas des coups de pieds. Seulement une fois il a donné des coups de pieds à l'un. Mais [il les frappe] avec la ceinture ou avec le mètre avec lequel il travaille [il est tailleur]. C'était juste par colère. Une fois aussi, il était complètement saoul et il allait tuer le grand avec la serpe. Et une autre fois, il a failli me tuer. Il a toujours un couteau passé à la ceinture, un jour il s'était endormi et moi pour être gentille, j'ai eu peur qu'il se tue et  j'ai voulu le lui retirer. Il l'a senti et il a failli me tuer, directement. Physiquement, [il m'a frappée] plein de fois, j'ai même fini à l'hôpital à cause de lui. Une fois, cette joue il me l'a démise d'un seul coup. J'ai été un mois sans pouvoir manger. Des coups de pieds, il me tire les cheveux, il me gifle tout le temps. La dernière fois qu'il m'a frappée —ça a été la dernière fois parce que cette fois-là j'ai commencé à ne pas aimer— j'ai passé un mois à l'hôpital. Il m'a frappée... mais comme on frappe un homme —sauf que seulement le corps, surtout le buste, le ventre, les jambes… Il m'a vraiment frappée fort, j'ai été à l'hôpital, je ne pouvais même plus respirer."

            Dans la violence domestique comme dans la torture, la violence physique est intimement mêlée à des mauvais traitements psychologiques qui font appel à des techniques parfois très élaborées —même si dans le cas de la violence domestique elles semblent souvent utilisées inconsciemment. Déstabilisation par des torrents d'injures étourdissantes, cris et gestes brusques, menaces et simulacres de coups qui alternent avec des coups réels, gradation du harcèlement mais aussi imprévisibilité et toute-puissance de la personne qui maltraite, font partie du tout-venant de la violence domestique comme de la torture. Du côté de la torture, on trouve les simulacres d'exécution, assortis de grâce tout aussi arbitraire et provisoire. De l'autre, le témoignage de cette Salvadorienne, qui redoute toujours d'être assassinée en pleine rue par son compagnon persécuteur (Cañas 1989) :

"[J'ai supporté parce que] j'ai peur de lui, qu'il aille me faire quelque chose dans la rue. Il est mauvais, capable de vous pousser pour que vous vous fassiez écraser ou un truc dans ce genre-là. Il est capable de simuler un accident."

            Cette puissance, qui s'exerce matériellement, est également mise en scène et produite par le rapport social particulier qui s'établit entre les deux personnes : elle semble toute-puissance. C'est pourquoi elle est particulièrement déstabilisante et écrasante pour la personne maltraitée, au point que sa perception de la réalité peut en être fortement altérée. On peut mettre en parallèle le fait que telle femme battue pense que son mari/compagnon est en quelque sorte doué d'une force surhumaine ou d'une capacité de nuire qui rendent vaine toute tentative de se défendre, et le fait que dans le souvenir de certaines personnes torturées, le tortionnaire semble plus grand et même en quelque sorte plus beau qu'il ne l'est en réalité6.

            On l'a vu, l'exercice de la violence simultanément sur d'autres personnes pour faire augmenter la tension et transformer la victime en spectatrice impuissante, voire co-responsable de la violence exercée sur les autres, est employée par certains maris qui frappent à la fois la femme et les enfants, ou menacent de se venger sur ces derniers. De la même manière, certains tortionnaires n'hésitent pas à menacer de mort des tierces personnes chères à leur victime, notamment ses enfants ou ses parents, et à rendre responsable la victime de ce qui pourrait leur arriver.

            La violence sexuelle est présente aussi bien dans la violence domestique que dans la torture. Soulignons que dans le cas de la torture, les mauvais traitements sexuels et le viol sont classiques mais cependant considérés comme relativement graves. Il ne s'agit pas tant d'un "à côté" divertissant pour les bourreaux ou de l'exercice d'un "droit" sur le butin de guerre que d'une composante à part entière de la torture, dont les effets spécifiques peuvent être utilisés à dessein, y compris de manière massive et systématique, comme l'a montré la guerre en ex-Yougoslavie. Notons que la transmission de maladies sexuelles, le fait de "salir" et parfois d'obliger à porter puis à garder un enfant produit du viol, sont autant d'éléments supplémentaires possibles et particulièrement destructeurs de la torture sexuelle. Au sein des  foyers salvadoriens, la violence sexuelle, le viol conjugal ou incestueux et les grossesses forcées, avec les traumatismes qui en résultent généralement, sont monnaie courante. Pourtant, tant que tout cela "reste en famille", cette violence passe en quelque sorte inaperçue, socialement anodine et anecdotique. 

            Un dernier parallèle particulièrement révélateur peut être établi avec une des techniques psychologiques de torture les plus courantes —réputée pour sa perversité et son efficacité— décrite par Elizabeth Lira et Eugenia Weinstein (Lira, Weinstein, 1990) :

  "la technique du tortionnaire bon, qui à la différence du reste de ses semblables qui maltraitent et humilient, se montre aimable, compatissant, paternel [...] L'extrême vulnérabilité du torturé le rend sensible aux démonstrations de protection et d'appui qui lui sont offertes, pouvant tomber dans une relation spéciale de dépendance envers le tortionnaire aimable. Il s'agit d'une forme de manipulation d'une cruauté raffinée pour pousser [...] la personne à être tentée de croire et à avoir confiance en l'un de ses propres bourreaux. Découvrir que pendant la torture on s'est senti dépendant de l'un des tortionnaires est une auto-révélation qui emplit la personne affectée d'angoisse, de culpabilité et d'agressivité."

            Dans le cycle de la violence domestique, les deux rôles —bourreau et personne compréhensive— sont tenus par une seule personne : le compagnon. Combien de femmes ont l'impression de ne pas avoir le même homme devant elles dans les deux cas ?

Si une femme garde souvent espoir que son tortionnaire domestique change, c'est que bien souvent il change en effet —par moments— pour redevenir le mari/compagnon aimant et  tendre qu'elle apprécie. Il s'agit de l'essence même de la classique phase de "lune de miel" qui succède généralement aux crises de violence. D'ailleurs il n'est pas rare que l'homme lui-même argue d'une espèce de "possession" schizophrénique à la Dr Jekyll et Mr Hyde, qui transforme l'homme civilisé qu'il est en victime d'une violence intérieure qui jaillit malgré lui. Cette espèce de double personnalité est renforcée —voire permise— par la séparation entre sphère privée et sphère publique : l'immense majorité des compagnons violents, des violeurs et des pères incestueux dans la sphère privée projettent à l'extérieur une image innocente de respectable travailleur, bon père et bon mari.  

Effets psychodynamiques de la violence

            Au niveau des effets psychologiques produits sur les personnes qui en font l'objet, torture et violence domestique possèdent également d'étranges ressemblances. Elizabeth Lira et Eugenia Weinstein définissent ainsi ce qu'elles appellent les effets psychodynamiques de la torture (Lira, Weinstein, 1990) :

  "Les expériences de torture déchaînent une conjonction spécifique de conflits et de mécanismes psychologiques que nous appelons psychodynamiques de la torture, du fait de leur force et de leur potentiel transformateur de la vie psychique. Par dynamiques psychiques, nous entendons des processus qui surgissent de l'internalisation d'un fait externe de la réalité historico-sociale, qui est assimilé comme un fait interne, se transformant en une réalité subjetive et agissant comme telle (Bulham, 1985)."

            En ce qui concerne la violence domestique, on peut penser qu'il se produit également un phénomène  d'internalisation : les coups qui atteignent le corps s'impriment aussi dans l'esprit, insultes et menaces affectent durablement la vie psychique. Il est intéressant de comparer plus en détail les effets psychodynamiques de la torture analysés par Elizabeth Lira et Eugenia Weinstein à ceux que peut produire la violence domestique. Les auteures distinguent huit dynamiques —qui se combinent de diverses manières pour affecter durablement les personnes qui ont été torturées— : dynamique de la dissociation, de l'autodestruction, de la dévalorisation de soi-même, de la confusion, des relations interpersonnelles, de la culpabilité, de la torture sexuelle et de la dimension existentielle. Nous les présenterons ici, en nous demandant dans quelle mesure elles s'appliquent dans le cas de la violence domestique.

            La dynamique de dissociation consiste à réussir à penser que "ces choses m'arrivent à moi comme objet et non comme sujet". La personne est comme absente, indifférente. Parfois même, par un curieux retournement psychologique, elle se place moralement "au-dessus" de son tortionnaire, comme cette épouse qui se souvient (Cañas 1989) :

"Quand il buvait, je l'excusais de me frapper, parce que je disais 'le pauvre petit'."

            Les sentiments d'irréalité qui accompagnent la dissociation peuvent aller jusqu'à oublier ou nier les faits de violence. Selon les auteures (Lira, Weinstein, 1990) :

  "La dynamique de la dissociation commence comme une ressource adaptative pendant la torture, mais persiste ensuite. La victime peut souffrir un appauvrissement de son expérience de vie, du fait qu'elle se trouve déterminée par des émotions, des significations ou des perceptions qu'elle ne peut se rappeller complètement ni intégrer dans sa conscience. [...] En même temps, la personne tend à projeter les aspects dissociés sur les autres, ce qui affecte ses relations les plus intimes et significatives."

            Quantité de femmes ayant fait l'objet de violence domestique évitent de mentionner les tourments vécus et se voient amenées à faire comme si rien ne se passait. La personne maltraitée tente d'oublier, mais continue d'être hantée par les souvenirs odieux ou honteux, qui s'immiscent silencieusement entre elle et les autres, jusque dans ses relations les plus importantes ou dans des relations ultérieures7. Souvent, les femmes se rendent compte qu'il vaut mieux garder le silence (Garaízabal, Vásquez 1994) :

"Quand j'avais sept ans, un ami de mon papa venait à la maison et il me touchait, il me disait des choses et il se branlait devant moi. Je n'ai jamais eu le courage de le dire à personne. J'avais peur, je me sentais coupable. Quand j'avais neuf ans, un homme a voulu me violer mais ma sœur m'a sauvée. [...] Je l'ai dit pour m'en soulager à mon fiancé, mais il ne m'a pas aidée. Au contraire : je me suis sentie encore plus mal parce qu'il m'a fait des reproches et il m'a traitée de pute."

            La dynamique d'autodestruction est ainsi décrite (Lira, Weinstein, 1990) :

  "L'autodestruction peut se manifester par des symptômes psychologiques (manque d'entrain, auto-dévalorisation, sentiments de perte, impuissance sexuelle, incapacité de travailler), des conduites autodestructrices (tentatives de suicide, destruction des relations les plus intimes, renoncement à des aspects partiels du projet de vie ou son abandon pur et simple), ou dans des symptômes psychosomatiques (gastrites, difficultés respiratoires ou cardiovasculaires)."

            On constate chez les femmes victimes de violence domestique des symptômes très semblables —symptômes qui sont d'ailleurs généralement admis comme étant une réaction probable en cas de viol. Dans un échantillon de jeunes femmes venues dénoncer des agressions sexuelles, le Secrétariat national de la famille salvadorien —pourtant conservateur— observe que ces agressions causent “une catastrophe émotionnelle qui a des implications durables et des répercussions sur la vie personnelle et sexuelle future d'importance inconnue.

Selon leurs mesures, 53 % des victimes éprouvent une “infravalorisation d’elles-mêmes, c’est à dire bas niveau d’auto-estime”, 28 %  du “désintérêt pour les activités quotidiennes et/ou pour entreprendre de nouvelles activités”, 50 % de l’agressivité, 33 % de l’anxiété, 22 % de la dépression, 39 % ressentent des opinions négatives envers le sexe masculin, 39 % font des cauchemars, 33 % souffrent de maux de têtes, 28 % de pertes d’appétit (Secretaría Nacional de la familia 1992). A propos de la torture, les auteures poursuivent (Lira, Weinstein, 1990) :

  "Dans cette dynamique de la destruction, les sentiments de perte ou de dépouillement, d'impuissance ou de passivité absolue, ainsi que ceux de caractère agressif qui ne rencontrent pas de possibilité de décharge appropriée —et qui doivent être absorbés par la personne elle-même— sont essentiels. Ces trois types de sentiments s'enchaînent et rendent possible une spirale auto-destructrice."

Fin de la partie 2/5

6. C'est ce qui apparaît notamment dans le témoignage de la Flaca Alejandra, une cadre du MIR chilien capturée, torturée et passée pendant de longues années du côté de la police politique, interviewée des années après les faits par une de ses anciennes compagnes de lutte qu'elle a dénoncée. On verra la vidéo de Carmen Castillo, Guy Girard, La Flaca Alejandra, Santiago de Chile-Paris, 1994. Documentaire de 59 minutes pour l'INA/FR3.

7. L'effet de dissociation évoque aussi irrésistiblement celui du viol par inceste, presque toujours masqué sous d'épais voiles d'oubli mais qui affecte profondément le psychisme et la conduite, notamment sur le plan de l'estime de soi et de la confiance en autrui.

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