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Billet de blog 12 oct. 2022

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Violence domestique et torture : une guerre de basse intensité contre les femmes ?

« Je me rapetisse quand mon mari me dispute, quand il me chicane et qu'il me dit des choses idiotes, moi je préfère rester silencieuse. » Analyse des effets psychodynamiques individuels de la violence domestique et de la torture. Quelle équation personnelle explique la position de chacune des personnes dans la relation de violence ? quel contexte la rend possible ? Épisode 3/5.

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Lira et Weinstein développent à propos des effets de la torture un concept-clé pour comprendre la violence domestique, lié à la spirale d'auto-destruction : l'impuissance consciente (Lira, Weinstein, 1990) :

  "L'impuissance forcée, la passivité du fait de supporter et du silence s'érigent en une paradoxale forme de protection, qui nous ramène au caractère perverti de la relation humaine dans la torture. D'une certaine manière, au milieu de l'impuissance généralisée de la situation, se développe une impuissance consciente."

  Le témoignage d'une Salvadorienne éclaire bien cet aspect (Cañas 1989) :

"Bon, je me rapetisse quand [mon mari] me dispute, quand il me chicane et qu'il me dit des choses idiotes, moi je préfère rester silencieuse. Je ne sais pas : je ne suis pas née pour être en train d'argumenter. C'est facile de me rabattre le caquet. Moi, en général, je vois qu'ils nous font chier [nos friegan], ils nous font du chantage, avec plein de choses, et nous nous laissons faire, quoi."

            Même s'il s'agit d'une sorte de protection, le fait d'apprendre à supporter et à s'accomoder de l'impuissance peut donc bel et bien être considéré comme un effet secondaire nocif de la torture. Pour ce qui concerne la violence domestique, l'apparente passivité des femmes, si souvent décriée ou analysée comme une preuve de leur consentement et de leur goût masochiste "naturel" pour les coups (Maugin Pellaumail 1979), pourrait être analysée comme une forme de défense qui, à la longue, se transforme en impasse. Cette impasse est d'autant plus dommageable qu'elle peut être vécue dans la culpabilité, qu'elle perdure dans le temps et qu'elle tend à se perpétuer à travers les générations : combien de mères tentent d'enseigner à leur fille à supporter en silence? Dans cette perspective, la "passivité" avec laquelle certaines femmes vivent la violence domestique ne correspond pas à une tendance psychologique innée, mais bel et bien à un conditionnement psychodynamique concret.

            La dynamique de dévalorisation de soi-même est liée, selon les mêmes auteures (Lira, Weinstein, 1990), à :

  "La conciliation entre cet autre que j'ai été dans la torture et ce que je suis moi, pour que la personne qui a souffert cette expérience puisse intégrer une image cohérente d'elle-même, produit de hauts niveaux de tension. [Il faut analyser] tant les contradictions dans l'image de soi, que l'éventuelle assimilation de l'identité dénigrée, détruite ou sous-valorée."

            Dans le cas de la violence domestique, comment une femme intériose-t-elle les sarcasmes, les injures, les jugements de valeur négatifs portés sur elle de manière répétée et durable? Comment vit-elle sa "double vie" de femme battue et de travailleuse, de voisine ou d'amie qui ne laisse rien paraître des humiliations subies? Même les courageuses révolutionnaires du FMLN ne sont pas épargnées par les agressions et la dévalorisation qui s'ensuit (Garaízabal, Vásquez 1994) :

"Mon chef [politico-militaire] a essayé de me séduire mais il ne me plaisait pas. Comme je n'ai pas répondu à ses avances, dans une réunion il m'a harcelée et il s'est consacré à me dénigrer. J'espérais que mon amie m'aiderait mais elle s'est mise de son côté. Depuis lors, j'ai un grand complexe d'infériorité, je ne me sens jamais sûre de moi. Dans cette réunion-là, je me suis sentie comme un déchet, comme un torchon."

            Les femmes paraissent tendanciellement portées à se faire d'elles-mêmes une image négative et à posséder une faible estime de soi. Il est intéressant de rapprocher ce phénomène du fait que, bien souvent, elles vivent depuis la plus tendre enfance des traitements dévalorisants —plus ou moins subtils— que la violence domestique prolonge à l'âge adulte. C'est ce que résume une Salvadorienne (Cañas 1989) :

"Nous, les femmes, nous sommes marginalisées à la maison. Depuis le moment où naît une fille : 'Ah! une fille!' : déjà les parents ne sont plus très contents, et à partir de là ça commence."

            La dynamique de la confusion se base sur le fait que (Lira, Weinstein, 1990) :

  "Les fantasmes conscients ou inconscients les plus atroces ou pervers sont devenus non seulement imaginables, mais aussi possibles. La personne torturée les a expérimentés et peut les vivre à nouveau. Dans ce contexte, le jugement de réalité —fonction du moi qui permet au sujet de faire la différences entre les données externes et les déterminants internes— est très exposé à subir des perturbations. Cette dynamique de la confusion est responsable d'une bonne partie des séquelles de type paranoïde qu'on observe chez les personnes torturées."

            En ce qui concerne la violence domestique, beaucoup de femmes manifestent de la peur, une peur qui mêle des angoisses qui semblent empreintes de paranoïa aussi bien que des craintes raisonnables fondées sur des faits réellement advenus, comme le montre ce témoignage recueilli par Mercedes Cañas (Cañas, 1989) :

  "Figurez-vous que ce n'est pas que je l'aime. Allez savoir ce qui me retient, peut-être je ne sais pas... Enfin bien sûr que je sais : c'est la crainte peut-être. Plus exactement la peur qu'il me fasse la vie impossible hors d'ici, c'est de cela que j'ai peur. Figurez-vous, bon, j'ai mon travail. Mais si je m'en vais je sais qu'il ira me chercher. Il sait où je travaille, il connaît mes horaires et par où je passe et tout. [...] Je pensais toujours à ça, parce qu'il me l'a dit. Il m'a dit 'moi je te cherche, même si c'est au fond de la mer j'irai te chercher. Pas parce que je t'aime mais pour te faire du mal'. C'est comme ça qu'il me disait, c'est peut-être ça qui m'a retenue. [...] J'ai eu la possibilité de partir et l'appui des deux familles, mais comme je vous dis, je ne sais pas mais j'ai eu peur figurez-vous, peur."                      

            La dynamique des relations interpersonnelles est expliquée comme suit (Lira, Weinstein, 1990) :

  "La relation tortionnaire-torturé constitue une des aspects significatifs du traumatisme. La victime doit vivre involontairement la dégradation et la déshumanisation maximum d'une relation humaine. [... ] Le caractère sadique de cette relation et son intense caractère émotionnel déterminent diverses modalités d'adaptation et de réponse à cette relation de la part de la personne torturée."

            Nous avons vu plus haut que, en ce qui concerne la violence domestique, un des aspects les plus complexes que doit gérer la femme est précisément le fait que la personne aimée/qui l'aime —et agit en quelque sorte au nom de l'amour— et la personne qui lui fait violence ne font qu'un. Ce n'est pas autre chose que remarquent Delphy et la plupart des groupes de femmes qui travaillent sur le sujet (Delphy, 1997) :

  "Le bourreau est le soigneur... qui cogne et qui console. Qui console et qui cogne. La figure de la toute-puissance."

            Alors que dans le cas de la torture, il est généralement épargné à la victime de revoir son tortionnaire, l'immense majorité des femmes maltraitées sont immergées continuellement dans une relation qui, de manière récurrente, manifeste un caractère sadique. Il paraît douteux qu'elles s'adaptent sans dommage psychologique à cette situation qui serait, dans tout autre cas, considérée comme éminemment perverse7. Pourtant, la situation des femmes qui vivent quotidiennement la violence domestique semble anodine, alors qu'elle est peut-être pire que celle d'une personne torturée, puisque pour l'épouse, la relation avec le "tortionnaire" est réputée durable, emplie de bons sentiments et basée sur l'amour et l'implication psychologique réciproque.

            D'ailleurs, un autre effet particulièrement destructeur de la torture est la dynamique de la culpabilité, qui "provient du sentiment d'implication que la personne ressent" (Lira, Weinstein, 1990). Dans la torture, elle peut venir de l'acte de trahir, des réponses d'abandon face à la torture —par exemple de sentiments de plaisir ou d'excitation conscients ou inconscients dans le cas de la torture sexuelle—, des relations établies avec le tortionnaire "gentil", du fait d'avoir survécu, ou des implications pour la famille. Dans le cas de la violence domestique, comme on vient de le voir, une relation affective durable existe —et doit socialement exister— avec la personne qui fait souffrir : le sentiment d'implication dans ce qui se produit est une donnée centrale. Quant à la culpabilité entraînée par d'éventuelles conséquences sur la famille, il suffit de penser à ce que peut ressentir une femme dont les enfants sont battus par le mari/compagnon, ou éventuellement victimes de violences sexuelles.

            En ce qui concerne la dynamique de la torture sexuelle, les points communs avec le viol conjugal sont évidents : honte et culpabilité font partie des effets centraux. Les auteures soulignent d'ailleurs que (Lira, Weinstein, 1990) :

  "Ce noyau de honte et de culpabilité se développe de manière différenciée selon les valeurs des personnes affectées, leur condition socio-culturelle, leur âge et leur sexe. [...] L'agression sexuelle sur la femme consiste en général en abus sexuel et viol, phénomènes qui très souvent font partie des fantasmes féminins associés à la torture, mais qu'elles visualisent aussi comme dangers auxquels elles sont exposées dans d'autres circonstances, du seul fait de leur condition de femmes."

            Le viol conjugal est fréquent. Il possède des effets négatifs manifestes, différents selon la condition socio-culturelle de la femme et selon les circonstances, notamment la présence éventuelle de tierces personnes, comme dans un cas rapporté par Cañas —où l'interviewée ne parvient pas même à nommer l'agression (Cañas 1989) :

"Devant les enfants, oui, très souvent ils voyaient, tous les jours et aussi le ... [le viol]. Parce que nous sommes pauvres, alors la chambre est petite, c'est-à-dire dans notre chambre les enfants dormaient et nous aussi, et ils se rendaient compte. Même dans l'obscurité, ils se rendaient compte de tout le bruit que ça faisait."

            Parmi les conséquences, les auteures soulignent que l'on peut observer (Lira, Weinstein, 1990) :

  "Un ensemble de fantasmes liées à l'expérience traumatique. Ceux-ci déclenchent une phase d'anticipation qui déforme le désir, remplaçant le fantasme du plaisir par des émotions douloureuses (humiliation, répugnance) qui affectent en définitive la conduite spontanée et normale du sujet."

            Dans ce cas, le parallèle avec la violence domestique de caractère sexuel est frappant : les propos des auteures peuvent s'appliquer directement au viol —conjugal ou non. Un exemple permet de voir comment se mêlent les effets de paranoïa induite avec des anticipations terribles —même si elles ne concernent pas la personne elle-même (Cañas, 1989) :

  "Hier je suis rentrée à la maison et j'ai dit à ma fille qu'elle mette le verrou aux portes. Je me suis sentie plus en sécurité. Chaque fois que je reviens à la maison, je regarde la vulve de mes deux filles de 5 et 6 ans. C'est devenu une habitude. Je les regarde par crainte qu'il leur soit arrivé quelque chose, comme à moi. Je sens qu'elles sont entourées de bêtes sauvages qui n'attendent qu'un moment d'inattention de ma part pour agir. Quand j'arrive, la première chose que je leur demande, c'est si quelqu'un les a touchées. Quand j'étais petite fille, on a abusé de moi. "

            Enfin, la dynamique de la dimension existentielle décrite par les auteures semble s'appliquer dans bien des cas de violence domestique. Elle est liée au fait que la torture (Lira, Weinstein, 1990) :

  "implique jusqu'au plus profond le sens de la vie, l'être dans le monde, la manière de vivre son corps et son moi, ainsi que les possibilités d'établir des relations."

            Bien que les expériences de la violence domestique puissent être très variées dans leur forme et leur gravité, il est clair que peu de femmes en ressortent indemnes. On observe même souvent ensuite de leur part une plus grande difficulté à établir des relations humaines de confiance. On observe notamment une tendance à la répétition des expériences de violence, aussi bien au cours de la vie d'une femme maltraitée que de mère en fille, comme cette femme qui rapporte (Cañas 1989) :

  "Moi, j'ai eu une enfance terrible à cause de ce qui est arrivé à ma mère avec mon père. Alors elle aussi, c'était une femme névrosée et elle m'a fait souffrir. Et après je suis allée souffrir avec [mon mari]." 

            Ainsi, de nombreux parallèles existent entre certaines des méthodes de la torture et de la violence domestique, ainsi qu'entre les effets psychodynamiques produits par l'une et l'autre sur les personnes qui en font l'objet sur le plan individuel. Tout en gardant à l'esprit qu'ils ne signifient nullement que toute violence domestique soit équivalente à toute situation de torture, nous analyserons maintenant le contexte qui permet l'exercice de la violence domestique et plus généralement de la violence contre les femmes, en montrant à quel point, de même que pour la violence dite politique, il s'agit d'un contexte éminemment social. 

Logiques sociales de la violence domestique et de la torture.

Analyse structurelle de la violence.

            Une analyse de la structure des actes de violence permet de mieux tracer les parallèles et les différences qui existent entre violence domestique et torture. Nous partirons ici des réflexions d'Ignacio Martín Baró, qui distingue quatre éléments constitutifs d'un acte de violence (Martín Baró, 1983) :

- la structure formelle de l'acte,

- "l'équation personnelle", qui explique la position de chacune des personnes dans la relation de violence,

- le contexte qui rend possible la violence,

- et le fond idéologique de l'acte. 

            En ce qui concerne la structure formelle de l'acte, nous avons vu qu'il existe souvent des points communs entre torture et violence domestique, principalement l'enfermement relatif des femmes et le face-à-face sans témoins gênants — ou au contraire la confrontation avec des personnes proches, soit qu'elles soient prises à témoin involontairement, soit qu'elles soient également menacées et maltraitées. Autre point commun : le fait qu'il n'y ait pas de lieu sûr où se réfugier. Les forces répressives arrivent à n'importe quel moment jusque dans la maison, tandis que dans le cas de la violence domestique, ce manque de lieu-refuge est encore plus évident. Par contre, le lieu où se déroule la torture est souvent un lieu spécialisé et antérieurement inconnu de la victime. Dans la violence domestique, les lieux sont presque toujours familiers. Dans la torture, les tortionnaires sont généralement des inconnus formés et rémunérés pour accomplir leur besogne contre des personnes considérées comme "ennemies". Bien évidemment, ce n'est pas le cas de la violence domestique. L'agresseur est alors précisément la personne réputée la plus insoupçonnable, la personne aimée-époux-père des enfants. Dans la structure formelle de l'acte de violence, on note donc des ressemblances frappantes, mais aussi des différences importantes entre la violence contre les femmes et la torture.

            Pour ce qui est de l' "équation personnelle" qui place tortionnaire et victime dans leur position respective, à première vue beaucoup de choses diffèrent. La femme battue est rarement une opposante politique directe et organisée à son mari —sauf si le mari la maltraite parce qu'elle est féministe. Albert Bandura, dans une analyse de la formation des tortionnaires, met en évidence huit éléments de l'apprentissage de l'agression. Nous suggèrerons ici les parallèles qui peuvent exister avec une certaine éducation des hommes —dont on observe les résultats dans la violence contre les femmes (Bandura, 1990) :

- La minimisation du caractère agressif des actes par l'établissement de comparaisons avantageuses —un homme ne vaut-il infiniment pas plus qu'une femme? Celui qui agresse ne le fait-il pas dans un noble souci pédagogique, comme le maître rudoie l'élève?

- La justification par des principes plus élevés —la nécessité "d'éduquer" les femmes, la bonne marche du foyer, l'amour. Ne dit-on pas que "qui aime bien châtie bien"?

- Le déplacement de la responsabilité —c'est la faute de la femme et/ou c'est un résultat de la fatigue et de la frustration ressenties par les hommes dans la sphère publique et le monde du travail.

- La diffusion de la responsabilité —tous les maris/pères font "cela" (comprendre : ce qu'ils veulent), comme leurs pères l'ont fait avant eux.

- La déshumanisation des victimes —"petit animal fragile", "souris", "poule" ou "chienne", "fée" ou "sorcière", "autre absolu" :  les femmes sont-elles des êtres humains à part entière?

- L'attribution de la culpabilité aux victimes —on dirait presque qu'elles aiment ça, puisqu'elles restent et qu'elles "font exprès d'énerver le mari/compagnon"...

- Une perspective faussée sur les conséquences de la violence —ce n'est qu'une bonne trempe qui sera oubliée demain, cela lui fera du bien, cela lui montrera, au fond, combien je l'aime.

- Et enfin la désensibilisation graduelle —à force de voir dans le foyer ou à la télévision tellement de gifles, de scènes de ménage, de viols et de mauvais traitements en général, la violence prend un aspect si familier qu'elle en devient presque naturelle. D'ailleurs, dans la violence domestique, on observe généralement une progressivité de la violence, crise après crise : aux injures succèdent les bourrades, puis les gifles alternent avec les menaces avant d'en arriver aux coups de plus en plus durs.

            Plus généralement, en ce qui concerne "l'équation personnelle" de la violence masculine contre les femmes, il faut noter que depuis la plus tendre enfance, tant l'éducation que les rôles sociaux masculins et féminins créent et confortent chez les femmes et les hommes deux attitudes opposées face à la violence. Aux unes, très tôt, on tente d'inculquer la passivité et la soumission, tout en restreignant drastiquement leur usage de la violence et des armes. Aux autres, dont on fomente et valorise l'agressivité et dont on arme abondamment le bras, on apprend que violenter "sa" femme est un signe indubitable de masculinité. A tel point qu'au Salvador, par exemple, la première recherche féministe sur la violence domestique —pourtant limitée à la seule violence physique— montre que 57 % des femmes mariées ou en union libre sont battues et donc que 57 % des hommes mariés ou en union libre battent leur compagne (Cañas : 1989).

            En ce qui concerne le contexte qui rend possible l'acte de violence, Christine Delphy a analysé avec une grande clarté le cas de la violence domestique —conjugale selon ses termes (Delphy, 1995). Bien loin de constituer un regrettable débordement d'une force ou d'une agressivité masculine innée, la violence masculine est rendue possible  précisément par le cadre de la conjugalité, de la domesticité, de la sphère privée. Loin de justifier les actes violents par l'impulsion instinctive, Delphy montre la responsabilité de la Loi :

  "Ce qui explique la violence conjugale, c'est la conjugalité : c'est que la société a créé une catégorie sociale —le "privé". Les règles qui s'appliquent partout ailleurs, qui régissent les rapports de tous avec tous, bannissent l'usage de la force, ce qui a pour résultat que même quand elle est employée elle est inopérante [...] sont suspendues ou plus exactement, remplacées par d'autres qui déclarent légitime l'usage de la force. [...] La femme mariée est soustraite à la protection de la loi, tandis que l'homme marié est soustrait aux sanctions de la loi."

            Bien entendu, certaines législations évoluent et, ponctuellement, on trouve dans quelques pays des articles de loi tendant à lutter contre la violence faite aux femmes. Cependant, il est clair que le contexte de la violence contre les femmes, bien loin d'être naturel, est organisée par une conception globale du droit. L'édifice juridique patriarcal repose en grande partie sur la mise en place d'un droit particulier, qui crée la sphère privée —par le fait même de la constituer comme un espace de non-droit. Ici, c'est la réflexion sur la violence contre les femmes qu'on pourrait étendre en quelque sorte à celle sur la violence politique. En effet, la répression politique en tant que telle n'advient pas dans le cadre du chaos, où elle n'aurait pas de raison d'être car elle ne possèderait pas d'effets particuliers. Au contraire, la torture, ainsi que d'autres formes de répression, s'exercent dans des espaces de non-droit organisés par des lois d'exception insérées dans —et créées par— des systèmes qui se réclament par ailleurs du droit et de la légalité.

            Quant au fond idéologique de l'acte, la torture est généralement justifiée par des besoins supérieurs définis dans le cadre d'une doctrine de "sécurité nationale" qui, comme le signale Ignacio Dobles Oropeza (Dobles Oropeza, 1990) :

  "conduit à une polarisation extrême des positions, à une réelle "chosification" de la victime, et tend à légitimer quelque action dégradante et inhumaine que ce soit en l'incluant dans le cadre d'une "guerre interne" contre la "subversion".

            Au premier abord, on peut penser que le fond idéologique de la violence domestique est différent de celui de la torture. A moins d'admettre qu'il existe une "sécurité domestique" à préserver, pour suivre le parallèle avec la "sécurité nationale"? Dobles Oropeza incite à poursuivre la réflexion, les rapprochements et à analyser jusqu'au bout les homologies avec d'autres phénomènes sociaux considérés comme non-politiques :

"Comme nous l'avons signalé, ces considérations sur la torture ne s'appliquent pas exclusivement et à priori au domaine de l'action politique. Il faudrait étudier plus en détail leur application à des phénomènes ordinairement catalogués comme "pathologie sociale"."

            On pourrait donc développer ou préciser un concept de "sécurité domestique" —le fond idéologique de l'acte. On devine en effet ici un axe essentiel de la domination patriarcale. Précisément, c'est en analysant maintenant les conséquences collectives, sociales, de l'application de la violence contre les femmes, que nous verrons apparaître la dimension politique de la violence contre les femmes.        

Fin de la partie 3/5

Note 7 : On verra à ce sujet le film de Liliana Cavanni Portier de nuit, dans lequel Charlotte Rampling et Dirk Bogarde interprètent les principaux personnages. La première est une ancienne prisonnière des nazis, qui retrouve par hasard l'un de ses anciens tortionnaires, devenu portier de nuit. La relation "amoureuse" et sexuelle qui se noue alors sur la base de l'ancienne relation tortionnaire-suppliciée, particulièrement perverse, fait précisément l'objet du film. On se reportera également avec profit à l'analyse féministe matérialiste que Pascale Noizet fait de "l'idée moderne d'amour", à travers l'étude des romans sentimentaux, notamment Pamela ou la vertu récompensée de Samuel Richardson, de 1740, et des romans Harlequin (Noizet, 1996).

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