La lutte contre l’âgisme est le futur du féminisme

Depuis la nuit des temps, s’est fomentée une conception hautement réductrice du féminin, celle de la Procréatrice, symbole de la femme nourissière au ventre rond, seins lourds et longs cheveux, qui a pourtant omis un sérieux détail dans l’équation, et gommé entièrement la femme, dans sa temporalité.

 © Crédit photo : Josh Howard © Crédit photo : Josh Howard

Depuis la nuit des temps, s’est fomentée une conception hautement réductrice du féminin, celle de la Procréatrice, symbole de la femme nourissière au ventre rond, seins lourds et longs cheveux, qui a pourtant omis un sérieux détail dans l’équation, et gommé entièrement la femme, dans sa temporalité.

Aux origines de l’âgisme

Une fois intégrée à la balance, la vieillesse efface étrangement cet archétype que l’on connait si bien, pour laisser place à celui de la “vieille femme”. Cette notion de Procréatrice a dominé, et fait de l’ombre au féminin dans son entièreté.

Notre vision s’est enracinée dans l’impératif d’engendrement et a fait disparaître l’individualité. La pure signification de la femme se nicherait, soi-disant, dans son utérus. Elle serait malgré elle prisonnière de ses attributs reproducteurs.

Mais qu’en est-il des femmes sans enfant, des femmes sans utérus, des femmes âgées? Injustement écartées et laissées sur le banc de touche. Cette grossière simplification s’est fondée sur une image fixe, et non mutable, de la femme. Sans possibilité d’évolution. Cette figure de la femme telle qu’on l’a dessiné, s’incarnerait dans un laps de temps restreint, au début des règles, jusqu’à ce que la fertilité touche à sa fin, à la ménopause.

Cette image restreinte du féminin a posé les bases de l’âgisme. Cette logique de fertilité a cloisonné les phénomènes de jeunesse et vieillesse. La ménopause marquerait la fin de la jeunesse. A partir de ce stade, la femme ne serait désormais plus définie par son genre mais par son âge.

Le sexisme de l’âge

Le sexisme touche les différentes générations, et impacte sévèrement les femmes plus âgées. Hommes et femmes avancent le long de leur vie avec une conception très inégalitaire de la vieillesse. Les deux genres ne bénéficient pas des mêmes égards.

Cette disparité est due à notre vision biaisée de la fertilité. Bien que les études aient prouvé une diminution de la qualité des spermatozoïdes avec le temps, le pouvoir de reproducteur de l’homme tout au long de sa vie n’a jamais été remis en cause. Cette inégalité sur le terrain de la fertilité a rendu les femmes plus sujettes à l’âgisme que leur alter ego masculin. Les femmes seraient ainsi forcément vieilles avant les hommes, et pire, elle paraîtraient toujours plus âgées qu’eux.

Vieillesse et objectification féminine

Si l’on suit cette logique de fertilité, conduite par la symbolique de la procréatrice, la durée de vie d’une femme serait définie et très courte. Cette vision est le reflet de sa chosification. Comme le démontre Silvia Federici, le ventre des femmes a été et demeure, un puissant outil du capitalisme qu’il a fallu contrôler à tout prix. Sans lui, impossible de donner naissance à la future main d’oeuvre. Dès la ménopause, les femmes perdent cette valeur utilitaire à la société. On rejoint cette idée de “péremption”, conséquence de cette objectification du corps. Un sentiment fortement partagé par de très nombreuses femmes, aux prises avec l’angoisse de la vieillesse. La femme a ainsi été longtemps considérée comme un produit. A la durée limitée.

La vieillesse est ainsi généralement perçue avec terreur par les femmes, qui redoutent ce passage de leur vie. Un poids psychologique insidieux, qui s’est immiscé dans les esprits depuis leur plus tendre jeunesse. Peu après la puberté, nombre de femmes optent pour la “médecine esthétique”, déjà victimes d’un diktat qui s’est imposé à elles.

Mais comment ne pas redouter le futur quand la vieillesse telle qu’on nous la décrit s’avère aussi peu reluisante, voir même, une condamnation?

Ménopausées et invisibles

Dans l’imaginaire, la vieillesse est perçue comme une tare, nimbée de son halo de préjugés. Et gare aux femmes accueillant leurs premières ridules et cheveux gris à un âge précoce! Il est ainsi de bon ton de dissimuler, colorer sa crinière, cacher les premiers signes de la vieillesse.

Passé quarante ans, les femmes disparaîssent étrangement du paysage audiovisuel. Les comédiennes campent des rôles connotés, des personnages de femmes bien plus âgées qu’elles. Elles apparaîssent, parfois, dans des publicités pour les anti-âge. Or on connait la préférence des grandes marques pour les visages glabres et lisses des jeunes mannequins pour leur campagne anti vieillissement. Décidément, vieillir ne se montre pas.

Les non-dits ont une force, dans les consciences, bien plus percutante que les actions. L’humain considère que ce qui est invisible, l’est forcément pour une raison. Et dissimuler la vieillesse féminine sous-entend que sa vision serait insupporable. Cette disparition des femmes mûres de nos écrans est une annihilation sociétale, un rejet, qui retire aux femmes leur humanité. Elle a pour effet d’accentuer le degré d’importance de l’image, cette invisibilisation entraîne ainsi une mesestime chez les femmes et un sentiment d’inutilité.

Le désir ne meurt pas à la ménopause

Longtemps la sexualité féminine fut considérée sous le prisme masculin, ceci, sans jamais donner la parole aux principales concernées. On a ainsi longtemps pensé que la ménopause sonnait le glas du désir chez la femme. Elle était ainsi toujours reliée, malgré elle, à sa fonction symbolique de procréatrice. En la transformant en “femme désirable” durant sa jeunesse, l’image de la femme a été ôtée, une fois l’âge mûr atteint, c’est de son désir qu’on s’est emparé.

Cette injustice et ce désintérêt de la femme et de ses ressentis à l’âge mature, résultent en des comportements âgistes de la part des hommes. Des actions normalisées qui ne choquent pas. Ainsi, nombre d’hommes mûrs s’intéressent en priorité aux femmes plus jeunes. Cette réalité est acceptée dans la société, mais à double tranchant, elle est une violence envers les femmes plus âgées, une négation, un rejet, sur le terrain relationnel.

Elles sont victimes encore une fois des diktats de l’apparence. La conception de la beauté a pris les traits de la jeunesse, une conséquence du symbole de la femme fertile telle qu’on la connaît. Pour l’homme, posséder une femme jeune a été un enjeu économique et dans la sphère publique, un instrument de mesure de son rang social. En effet, du 17ème au 20ème siècle, plus les hommes étaient d’un rang social élevé, plus leur épouse était jeune. Cette tendance d’inclination pour la jeunesse est le résultat d’un mécanisme patriarcal très marqué dont les femmes mûres payent encore le prix.

La vieillesse, l’âge de la libération

Alors que la vieillesse est perçue comme un recul, voir une perte, dans notre culture, elle gagnerait à être conçue à travers le prisme de la libération de la femme, enfin libérée des tracas dont elle a du faire face durant sa période “féconde”.

La femme ménopausée, représente le même danger pour la société, que celui de la femme célibataire jadis. A l’âge de la retraite, son dernier rattachement au travail n’est plus un frein. Elle quitte une position sociale de dominée et se sépare définitivement de l’état. Les enfants ont quitté le domicile familial et désormais : ni état, ni père, ni enfant, ni mari, ne l’enferme, la femme mature est plus libérée que la femme jeune.

Alors on l’attaque par des fantasmes de jeunesse oubliée, la femme âgée devrait se sentir inadéquate. La culture hétérosexuelle, cherche, jusqu’à la fin, à la rendre prisonnière de son image, et du sacrosaint désir de l’homme.

Aujourd’hui l’âgisme est un combat urgent de la lutte féministe, le sexisme ambiant prend avec le temps de nouvelles formes insidieuses, peut-être déjà nourries dans notre rapport à l’image et aux femmes matures qui nous entourent. Ce débat s’inscrit dans une volonté d’altruisme et d’impact pour les générations présentes et futures. Sans lutte de l’âgisme, le féminisme ne se réduira qu’à la jeunesse.

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