Journaliste arrêté puis relâché en Russie: la curieuse affaire Ivan Golounov

L'arrestation puis la libération 4 jours plus tard du journaliste d'investigation, dans une affaire de drogue montée de toutes pièces, a suscité un émoi inhabituel en Russie qui a forcé les autorités, poussées par le Kremlin, à reculer et abandonner les poursuites. Ces forces de sécurité russes, devenues hors de contrôle, sont cette fois allées trop loin.

Ivan Golounov en détention © Yevgueni Feldman pour Meduza (CC BY 4.0) Ivan Golounov en détention © Yevgueni Feldman pour Meduza (CC BY 4.0)

EDIT mardi 16h : Ivan Golounov est libre ! Les charges contre lui ont été levées. Le Ministère de l'Intérieur a reculé. 

La mobilisation a été énorme - et a obtenu gain de cause. Dès l'annonce vendredi de l'arrestation la veille du journaliste d'investigation russe de 36 ans Ivan Golounov, accusé de détention et trafic de drogue, journalistes et anonymes se sont retrouvés le soir-même devant le siège du Ministère de l'Intérieur pour une action de soutien spontanée, où chacun, à tour de rôle, passait au "piquet solitaire" avec un message de soutien.

L'initiative a ensuite continué tous les soirs - jusqu'à devant le tribunal où comparaissait le journaliste -, et perdurait encore lundi soir à l'écriture de ces lignes. Une grande manifestation est prévue à Moscou mercredi, avec un tracé passant notamment devant le siège du FSB et d'autres bâtiments importants des forces de sécurité russes (les fameux siloviki).

La solidarité sans précédent affichée par les journalistes russes et les Russes du quotidien sur les réseaux sociaux, a sans doute permis une première - maigre mais significative - victoire : Goulounov, après 48 heures d'éreintante garde à vue, a pu rentrer chez lui, assigné à résidence et non pas maintenu en détention.

Fausses photos

L'accusation ne tient selon toute vraisemblance pas la route, dénoncée de toutes parts comme un vulgaire coup monté. Goulounov, brillant reporter spécialisé dans les affaires de corruption pour le média indépendant Meduza, ne boit pas, ne fume pas. Et voilà qu'il serait devenu un Walter White (Breaking Bad) en puissance ? Vraisemblablement frappé par les policiers lors de son arrestation puis en garde à vue, il a cerifié lors de sa déposition n'avoir jamais vu de sa vie le sac à dos contenant de la drogue étrangement retrouvé sur lui lors de sa fouille.

Les photos présentées par le MVD (l'Intéireur) russe d'un véritable petit laboratoire au domicile de Golounov, n'ont pas été prises chez lui selon ses collègues. Premier camouflet : devant le tollé, le Ministère a dû retirer ces fake photos de son site Internet et admettre qu'elles ne provenaient pas de son domicile. La police a également concédé que de l'ADN "d'autres personnes" était présent sur les soi-disants sachets de drogue "trouvés" chez lui, et qu'aucune trace de stupéfiant n'était présente dans son sang. Tous ceux qui connaissent l'homme affirment qu'il ne peut tout simplement pas être dealer et consommateur de drogue en cachette.

Manifestation de soutien spontanée le soir-même de l'arrestation d'Ivan Golounov © Luzia Tschirky Manifestation de soutien spontanée le soir-même de l'arrestation d'Ivan Golounov © Luzia Tschirky
Alors que, fait politique assez nouveau, d'autres mobilisations ébranlent actuellement la Fédération, l'émoi suscité par cette arrestation brutale a été immense. De très nombreux journalistes russes, activistes ou personnalités de la culture se sont immédiatement positionnées en solidarité avec Golounov.

Y compris, fait cette-fois rarissime, une célèbre éditorialiste pro-Kremlin de la chaîne d'état NTV, qui a fait part de ses "inquiétudes". Même son de cloche du côté de Margarita Simonyan, patronne de Russia Today dont la version française a bien parlé de l'affaire, et diffusé via son ageance Ruptly des images de la mobilisation de ce week-end.

Lundi matin, trois des plus respectés journaux russes, Kommersant, Vedomosti et RBC, se sont unis dans une Une de soutien au reporter ("Je/Nous sommes Ivan Golounov"). Du jamais vu dans l'histoire de la presse russe.

De l'avis général et selon ses collègues à Meduza, une enquête à paraître de Golounov pourrait avoir précipité, en avance, ses déboires. Centrée sur le business verreux des pompes funèbres dans la région de Moscou, elle éclabousserait divers édiles locaux, dont le puisssant chef de la division moscovite du FSB, les services secrets russes, Alexeï Dorofeev (voir plus loin), qui est par ailleurs un proche du gouverneur de Moscou Andreï Vorobyov (lire ici et ici).

Ces intrigues sont tout sauf nouvelles en Russie et ex-URSS. Mais cette affaire témoigne néanmoins d'un certain climat actuel dans le pays. Elle est tristement similaire à bien d'autres cas récents, où diverses personnalités - activistes mais aussi politiques, notable locaux, businessmen ou même parfois membres des autoriés - ont soudainement été arrêtés puis mis en détention, dans l'attente de procès qui ne débouchent en Russie que sur... 0,5% d'acquittements.

La quasi-assurance, donc, d'être envoyé derrière les barreaux pour un long moment. L'accusation privilégiée est souvent d'avoir accepté/demandé un pot de vin, ou d'avoir détourné des fonds. Car si la corruption existe évidemment en Russie, si certaines infractions sont sans aucun doute réelles, ces mises à l'ombre peuvent être le résultat de réglements de comptes politiques, de luttes d'influence entre différents clans ou services de sécurité concurrents, de guerres de businessmen. C'est le cas de l'affaire "Baring Vostok", dans laquelle l'investisseur américain Michael Calvey fut arrêté début 2019, suite à la vendetta d'un rival.

Chutes en série

Citons aussi le cas de l'ex-gouverneur de la région de Kirov Nikita Belykh, à l'époque le seul gouverneur régional issu de l'opposition, accusé en 2016 d'avoir accepté un pot de vin. La police était venue l'arrêter dans un restaurant moscovite. Dans son sac se trouvait, tiens donc, une large somme d'argent liquide. Il a été condamné l'an dernier à 8 ans de prison.

Même peine, en 2017, pour l'ancien ministre de l'économie (de 2013 à son arrestation en 2016) Alexeï Oulioukaïev, dans une autre affaire retentissante en Russie. Accusé d'avoir tenté d'extorquer de l'argent au puissant PDG de Rosneft - et homme de confiance de Vladimir Poutine - Igor Setchine, Oulioukaïev le libéral a toujours clamé être la victime d'un coup monté fomenté par ce même Setchine, issu d'un clan plus dur et conservateur.

En avril dernier, un autre ancien ministre libéral proche de Dimitri Medvedev se retrouvait, comme Golounov, accusé de posséder de la drogue chez lui. Il a depuis été inculpé "pour fraude", et nie tous les faits.

Nous avions déjà raconté sur Mediapart la chute d'Alexander Chestoune - à laquelle est mêlé Dorofeev -, un notable local qui a lui-aussi fait les frais d'un système où le Kremlin ne semble plus vraiment en mesure de contrôler les différentes factions des services, dont le pouvoir, celui du FSB au premier chef, semble exponentiel.

Les arrestations de Calvey et de son partenaire français Philippe Delpal, pourtant russophiles, en Russie depuis longtemps et ayant apporté de nombreux investissements au pays, a consterné - le mot est faible - les observateurs et le monde des affaires russes, dont c'était le grand raout ce week-end au Forum économique de Saint-Pétersbourg (SPIEF).

Ce climat où personne n'est à l'abri, ces outrepassements, ces coudées franches laissées aux siloviki, ont été permis par ce système construit par Vladimir Poutine, basé sur des cercles restreints, faits d'hommes de confiance, souvent issus du militaire, des services secrets ou oligarques des matières premières. La fameuse verticale du pouvoir russe, où tout (parfois rien) est censé se décider dans les couloirs du Kremlin - en plus du pivot de Poutine vers les affaires extérieures depuis 2014 -, a laissé un vide dans la gestion des affaires domestiques. Un vide dans lequel se sont tout de suite engouffrées les forces de sécurité et leurs différents clans.

S'il ne s'agit pas de minimiser la responsabilité originelle du pouvoir russe, il semblerait que la bête soit devenue trop puissante, et que l'administration présidentielle soit quelque peu dépassée par les évènements. Des commentateurs et experts estiment qu'en réalité, Poutine a beaucoup moins de pouvoir en interne qu'on ne veut bien lui prêter, qu'il ne contrôle plus totalement les évènements et le rythme des purges.

D'autres, comme l'ex-maire déchu de Yekaterinebourg Yevgueni Roïzman, en profitent pour, déjà, appeler le Ministère de l'Intérieur à répondre de cette embarrassante histoire.

 © DR © DR

C'est en tout cas la première fois dans l'histoire récente que les autoriés s'en prennent à un journaliste de ce calibre, d'où la forte résistance qui s'est, de manière surprenante, immédiatement mise en place. Cela s'explique par le fait qu'encore une fois, le couperet peut tomber sur "n'importe qui", alertent même des voix proches de la bureaucratie officielle.

Cette affaire sera-t-elle, donc, celle qui pousse le Kremlin - s'il le peut - à calmer un peu les ardeurs de ses cerbères ? Plusieurs signes le suggèrent, même si le sommet de l'Etat russe se retrouve dans une situation complexe : laisser une affaire gênante suivre son cours, ou sanctionner les autorités impliquées et donc, quelque part, désavouer son système ?

Oyoub Titiev libéré

Le premier signe de recul s'est manifesté très rapidement, ce week-end, lorsque Golounov a donc finalement pu rentrer chez lui. Lundi, le porte-parole du Kremlin Dimitri Peskov allait plus loin en déclarant à la presse que cette investigation "pouvait comporter des erreurs" - là-encore quelque chose de rarissime.

Le média indépendant Project a ensuite révélé que l'affaire embarrasse réellement le pouvoir, si bien que ce dernier souhaiterait une remise en liberté pure et simpe de Goloubov avant la traditionnelle émission annuelle de questions-réponses de la population russe, par téléphone, avec Vladimir Poutine (le 20 juin). L'espoir est donc de mise pour le journaliste.

D'autres indices d'un - tout relatif - assouplissement attirent l'attention. Lundi soir, les défenseurs des droits de l'homme recevaient une vraie bonne nouvelle : le militant de l'ONG Mémorial en Tchétchénie, Oyoub Titiev, était libre ! Ou plus exactement remis en libérté survéillée. Ce dernier avait, lui-aussi, été arrêté l'an dernier après que la police ait retrouvé dans son véhicule de la marijuana.

Titiev, musulman pratiquant qui assure évidemment n'avoir jamais consommé de drogue, avait tout de même été condamné en début d'année à 4 années d'emprisonnement, dans un procès qui avait tout de la farce. Sa sortie de prison - même si le procureur peut encore faire appel - est donc un signe positif. Auquel on peut ajouter le récent passage du réalisateur Kirill Serebrennikov, toujours accusé lui d'avoir détourné de l'argent, à un régime de semi-liberté sous contrôle judiciaire. Il était auparavant assigné à résidence chez lui.

Le businessman américain Michael Calvey a lui-aussi été finalement autorisé à rentrer chez lui, dans l'attente de son procès - alors que, de manière curieuse, le français Philippe Delpal est lui resté en prison. Le Kremlin était allé jusqu'à "regretter" l'arrestation de Calvey, en espérant qu'il puisse participer au Forum économique de Saint-Pétersbourg (il ne s'y est finalement pas rendu).

Un désavoeu, en creux, des autorités, simples exécutrices des basses-oeuvres d'un businessman avec de l'entregent. Le SPIEF s'est même terminé dimanche sur l'ensemble des voix libérales du pays s'élevant contre l'emprise grandissante de l'ex-KGB sur le monde des affaires, un comble, alors que le clan libéral est affaibli et n'a plus vraiment voix au chapitre depuis des années.

L'affaire Golounov pourrait en tout cas être celle de trop, celle qui fait déborder le vase d'un système où les forces de l'ordre et les procureurs sont désormais clairement identifiés et critiqués pour avoir pris trop de libertés. S'attaquer à un journaliste reconnu (ou à un investisseur américain) n'était pas la plus riche des idées.

Il ne faudra certes pas s'attendre, dans l'immédiat, à de profonds changements dans le fonctionnement des autorités et de la justice russes. Précisons-le également, Ivan Golounov est loin d'être tiré d'affaire. Mais les forces de l'ordre vont peut-être, a minima, être appelées à se calmer face à tout cet embarrassant vacarme. En Russie, on se contente de petites victoires.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.