Julian Colling
Journaliste indépendant basé en Russie depuis 2018, j'essaie de raconter dans Mediapart le plus grand pays du monde. Vagabonde parfois dans l'espace post-soviétique. Auparavant, j'ai travaillé en France pour l'AFP, France Info ou encore Le Parisien.
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Billet de blog 11 févr. 2020

À Moscou, l'incompréhensible affaire Philippe Delpal se poursuit

Voilà un an que l'homme d'affaires français, assigné à résidence après des mois de prison, est sous le coup d'une enquête pour détournement de fonds. Alors que les relations entre France et Russie sont censées se réchauffer, cette navrante affaire aux allures de coup monté est un bâton dans les roues du « reboot » franco-russe voulu par Emmanuel Macron.

Julian Colling
Journaliste indépendant basé en Russie depuis 2018, j'essaie de raconter dans Mediapart le plus grand pays du monde. Vagabonde parfois dans l'espace post-soviétique. Auparavant, j'ai travaillé en France pour l'AFP, France Info ou encore Le Parisien.
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L'homme d'affaires et banquier Philippe Delpal.

À dire vrai on ne pensait pas, foi de Français vaguement ethnocentrique, que Philippe Delpal resterait aussi longtemps inquiété dans cette « affaire Baring Vostok », du nom du gros fonds d'investissement dont Delpal, installé en Russie depuis quinze ans, était le principal financier. La faute peut-être à une trop grande importance accordée à l'ambiance générale de réchauffement des relations franco-russes, selon toute vraisemblance souhaité par Emmanuel Macron et affiché l'été dernier jusqu'au fort de Brégançon.

Il n'empêche. Cette affaire pour le moins singulière - restons courtois - demeure incompréhensible, source de frustrations pour nombre d'acteurs du monde des affaires et de la communauté française de Russie. Lundi, le 10 février, le tribunal moscovite de Basmanny a en tout cas, sans surprise, prolongé pour trois mois supplémentaires l'assignation à résidence du banquier de 48 ans.

Février 2019, Delpal, marié, deux enfants scolarisés à Moscou, est mis en arrestation. En garde à vue, il retrouve une poignée d'autres haut-gradés de la société, dont - stupeur et émoi à Moscou - son patron Michael Calvey, « le plus connu » des investisseurs étrangers du pays, vivant sur place depuis 25 ans et alors à la tête de ce qui est le plus important fonds d'investissement étranger de Russie. La cour les accuse d'avoir détourné quelques 33 millions d'euros. Eux clament fermement leur innocence.

« Achetez-vous un appartement »

Le dossier a des atours de réglement de comptes monté de toutes pièces, comme vont rapidement le révéler des journaux russes. Tcherzod Ioussoupov et Artem Avetissian, deux businessmen en affaires mais également en conflit avec Baring Vostok, auraient commandité le hit. Les soupçons de Michael Calvey portent surtout sur Avetissian, qui aurait alors fait jouer - comme souvent en Russie - ses relations au sein des appareils des forces de l'ordre, FSB en premier lieu, pour faire tomber des rivaux, dans ce qui semble n'être qu'un classique conflit d'actionnaires.

Depuis, la différence de traitement entre Calvey et Delpal fut, au passage, intéressante à observer. L'Américain, russophile patenté, s'exprimant parfaitement dans la langue de Tolstoï, est rapidement placé en liberté surveillée chez lui. On l'invite même, en mai dernier, au grand Forum économique de Saint-Pétersbourg ! Chose avouons-le assez curieuse pour un homme sous le coup d'une enquête judiciaire.

Delpal, lui, reste beaucoup plus longtemps en détention provisoire, au régime strict. Ne parlant pas le russe, des interprètes incompétents lui sont adjoints lors des audiences au tribunal, ce qui n'aide pas. On lui conseille alors discrètement de « s'acheter un appartement » à Moscou ; il s'éxecute. Quelques semaines plus tard, la transaction porte ses fruits : Delpal sort finalement de prison, lui-aussi assigné à résidence dans son nouvel appartement. Il ne peut communiquer avec l'extérieur, peut guère sortir de chez lui.

Depuis et malgré ces égards, plus rien. Les deux hommes et leurs co-accusés en sont toujours au même point. Une situation qui vient prouver, s'il le fallait encore, que les fameux siloviki, les gradés des structures de sécurité russes, sont difficilement influençables et agissent quasi-indépendamment du politique.

Tchaïka envoyé dans le Caucase, un bon signe ?

Ainsi le FSB, le Comité d'enquête ou encore le Bureau du procureur général de Russie, jouissent d'un pouvoir très important, peu importe le profil de l'accusé. Cela est particulièrement vrai pour le FSB (ex-KGB) russe, dont beaucoup d'observateurs décrivent la puissance comme grandissante et incontrôlable. Le pas de deux de Macron avec Vladimir Poutine n'a donc pour l'instant pas aidé la cause de Philippe Delpal et l'on peut imaginer que l'affaire embarrasse jusqu'aux plus hautes sphères de l'Etat russe, puisqu'elle envoie un très mauvais signal aux investisseurs étrangers.

Deux élements sont toutefois porteurs d'un relatif espoir. D'abord, le rugueux, intransigeant (et corrompu) Procureur général de Russie Youri Tchaïka vient d'être remplacé par Igor Krasnov, un ancien ponte du Comité d'investigation. Tchaïka, en poste depuis 2006, a été expédié dans le nord-Caucase comme envoyé spécial du Président.

Hasard du calendrier, voici deux semaines les soeurs Khatchatourian, devant la justice pour avoir tué leur père tortionnaire et violeur, recevaient un premier signal en leur faveur : le Bureau du procureur déclairait leur geste comme relevant de la « légitime défense », renvoyant l'affaire au Comité d'enquête. Un probable premier pas vers l'abandon des poursuites. Et la preuve d'une « détente », sous l'impulsion du nouveau Procureur général ? Il y a quelques mois, l'affaire Golounov représentait une rare victoire de la société civile sur le système judiciaire russe et d'autres menus succès, en régions ou à Moscou, sont venus s'y ajouter.

Second élément, un nouvel ambassadeur de France en Russie, Pierre Lévy, vient tout juste de prendre ses fonctions. Il a tenu, lundi, à se rendre à l'audience de Philippe Delpal au tribunal de Basmanny. D'aucuns espèrent ainsi un nouvel élan de la part de la diplomatie française à Moscou dans son soutien à Delpal et davantage de lobbying sur le dossier, alors qu'elle avait parfois semblé passive face à cette affaire.

On l'a dit, les plaques techtoniques qui pourraient faire basculer le sort de Philippe Delpal se trouvent ailleurs, au sein des structures de force russes, de leurs différents clans. Car avant même de s'assurer que le dossier tenait la route, les autorités n'ont pas hésité à mettre Delpal et Calvey en prison, puis à les clouer chez eux. Une habitude.

La France et la Russie ont également d'autres chats à fouetter sur le chantier de leurs nouvelles relations. Mais l'affaire Delpal, gênante aux entournure, demeure un mystère et semble tout de même difficilement tenable, y compris du côté de l'accusation. A suivre.

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