La « fuite des cerveaux français », mythe ou réalité ?

Que vont chercher les jeunes diplômés s'exilant à l'étranger ? Sont-ils nombreux ? Est-ce un phénomène alertant ? Est-ce à sens unique ? Tant de questions face à ce sujet encore trop peu maîtrisé auquel je tenterais de répondre au cours de ce billet.

Bien des pays connaissent aujourd’hui un phénomène nommé la fuite des cerveaux (ou brain drain). Il s’agit de l’exil de personnes au niveau de formation élevé, une « immigration choisie » que subissent de nombreux pays en développement depuis la fin du 20e siècle. Ce terme de fuite des cerveaux, à prime abord péjoratif, sous entend une perte irrémédiable pour les pays d’origines, étant à terme néfaste à leur développement. Ces départs constitueraient donc pour la France une perte non négligeable, ne devenant atout qu’uniquement dans la mesure où ces derniers reviendraient en France ou travailleraient pour des entreprises françaises à l’étranger. Néanmoins, ces départs semblent actuellement signifier d’une moindre compétitivité du territoire national. De plus, il semblerait que ce phénomène soit à sens unique, comme le démontre un rapport de la Commission des Affaires économiques du Sénat, c’est-à-dire qu’il n’est pas accompagné d’un mouvement inverse en direction de la France. Ce sujet encore trop peu maîtrisé pourrait effrayer quant à l’avenir économique de la France, néanmoins il était important d’en mesurer les conséquences (qu’elles soient positives ou négatives) afin d’apporter les solutions nécessaires tout en distinguant le vrai du faux.

L’expatriation qualifiée : un phénomène qui alerte ?

Le 11 mars 2014, le Monde annonçait en titre de son quotidien que « 27 % des jeunes voient désormais leur avenir professionnel à l’étranger ». En effet, la fuite des cerveaux français est un sujet faisant depuis quelques décennies débat, en inquiétant plus d’un, par exemple Christophe Praud, président du centre des jeunes dirigeants d’entreprise. D’après lui, un pays que ses jeunes veulent fuir se met en danger. Il évoque pour cela un climat social, politique et économique « ne favorisant pas l’éclosion de jeunes pousses ». Il est évident pour lui que les jeunes sont mal considérés dans la société française actuelle, ne leur accordant pas assez de confiance. Il entend également un problème de rémunération (qu’il explique par le plafonnement du CICE par l’état à 2,5, imposant aux entreprises de mal rémunérer ses salariés) poussant les jeunes français diplômés à s’exiler. Ce n’est pas le seul à laisser supposer un problème de salaire en France. En effet, le ministère des affaires Étrangères a annoncé lors d’un rapport qu’1,82 million de Français travaillent hors de France au pointage du 31 décembre 2017. Ce rapport approuve les dires de Christophe Praud et préconise la revalorisation des carrières, notamment par le salaire en début de carrière. Mais ça ne semble pas être la seule explication à la fuite des experts français, énormément d’autres facteurs sont à prendre en compte. Comme le dit le rapport du Sénat à ce sujet, les facteurs de cette fuite sont très hétérogènes, mais l’élément revenant majoritairement dans les références académiques à ce sujet semble être les conditions de travail françaises très peu attractives traduisant d’un environnement de travail n’étant pas favorable à la création et au développement d’entreprises, sur un aspect administratif, au niveau du recrutement, fiscal, etc. D’après l’étude réalisée par le sénat, il semblerait également que la volonté d’acquérir une expérience internationale dans cette économie en voie de mondialisation serait devenue quasi nécessaire à la réussite professionnelle. D’après une étude réalisée par le cabinet de conseil BCG3, en partenariat avec Cadremploi, auprès 8 000 personnes (dont 80 % possèdent au moins un bac+3), les jeunes seraient plus enclins à l’expatriation car celle-ci « offre des perspectives de meilleure carrières, de salaires plus élevés ou l’étoffe de leurs acquis professionnels […] (les jeunes français) privilégient en premier lieu l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, la qualité des relations interpersonnelles ainsi que l’intérêt de la mission. ». D’autres raisons ont également été citées lors de cette étude, comme le manque d’opportunités professionnelles en France, mais aussi pour fuir les discriminations.

La « fuite des cerveaux français » : une analyse complexe et plus modérée ?

Néanmoins, cet exode des cerveaux est-elle réelle, et si c’est le cas, ce phénomène est-il si inquiétant que cela en a l’air ? À ce sujet, les avis divergent. Tout d’abord il est important de préciser, comme l’indique le rapport de M. Jean François-Poncet, que ce sujet peut s’avérer très difficile à évaluer par l’absence de statistiques fiables et exhaustives. En effet, le peu de chiffres renseignés par les consulats français sur les communautés françaises établies à l’étranger ne sont que des estimations fondées sur le nombre de Français immatriculés. Selon lui, et pour donner un exemple de cette absence de statistiques, les chiffres évoqués par la presse sont inexacts et ne révèlent pas la réalité de la situation actuelle : il y aurait à l’heure actuelle « 40 000 créateurs d’entreprises innovantes françaises installés dans la Silicon Valley », mais pour lui, ce chiffre est largement surévalué, « puisqu’il correspondait à l’ensemble de la population française installée, enfants et personnes âgées compris, dans l’ensemble de la Californie ». D’après ses estimations ces chiffres seraient davantage entre 7 000 et 10 000 si l’on s’en tient au nombre de cadres informaticiens français travaillant dans la Silicon Valley. Le peu de données concrètes permettant l’appréhension de l’expatriation des Français viennent de trois sources possibles. La première de ces sources est les registres consulaires, malheureusement ces résultats ne sont pas fiables, car l’inscription à ces listes est facultative. L’INSEE est également une source possible car d’après leur recensement des naissances et mortalités, est réalisé un calcul théorique des résidents nés en France, mais encore une fois ces résultats sont approximatifs. La troisième source possible est celle de l’impôt sur le revenu. En effet les personnes expatriées à l’étranger sont répertoriées dans une base de données à partir de la déclaration de leur nouvelle adresse. Malheureusement ces données ne prennent pas en compte les jeunes et encore une fois ces résultats ne peuvent être considérés comme fiables. Nous pouvons également citer Ennafaa et Paivandi dans leur étude sur le non-retour des étudiants étrangers, qui rappellent que l’analyse de ce principe de brain drain n’a rien d’évident. Cette étude rappel qu’il est important, pour mesurer les conséquences de ce phénomène, d’en distinguer la perte qualitative et quantitative. L’indicateur démographique permettant à la mesure de la « fuite des cerveaux » est le taux de mobilité. Cet indicateur se définit comme le rapport du nombre d’expatriés diplômés de l’enseignement supérieur d’un pays sur l’effectif total des personnes de même niveau de qualification résidant dans le pays. Nous pouvons en effet, à l’aide de cet indicateur, permettre une comparaison entre les différents pays afin d’en distinguer les plus touchés par cette fuite des cerveaux. D’après les données de F. Docquier, nous pouvons constater que « seuls 4 % des Français diplômés de l’enseignement supérieur sont expatriés », c’est donc le taux le plus bas d’Europe, et ce taux n’a pas bougé depuis 1990. La France est donc (quantitativement) le pays le moins touché par cet exode, car parmi les pays européens pris en compte lors de cette enquête, seules la France, l’Espagne, la Suède et la Belgique ont un taux de mobilité inférieur à 5 %, à l’opposé, l’Irlande qui a depuis longtemps le taux de mobilité le plus important d’Europe, malgré ses tentatives de réformes et son adhésion à l’Union Européenne a baissé son taux de mobilité de 36 % en 1990 à 30 % 10 ans plus tard. Extérieur à l’Europe, les États-Unis sont le pays au taux le plus bas du monde, avec seulement 0,5 % d’expatriés au sein de leurs diplômés de l’enseignement supérieur. Le constat d’une fuite massive des cerveaux français est donc faux quantitativement. Le problème de ce taux de mobilité, est que celui-ci n’évalue en aucun cas cette fuite sur un aspect qualitatif. En effet, il est important afin de mesurer l’influence de cette fuite, de prendre en compte certains critères tel que par exemple le niveau de diplômes. Toujours d’après les données de F.Docquier, nous pouvons constater que bien qu’il n’y a que 4 % de Français diplômés (de l’enseignement supérieur) expatriés, si l’on restreint ces recherches aux meilleurs chercheurs, les résultats monteraient à 40 %. Toujours d’après le même auteur, ce serait dans le cadre de leur thèse généralement que ceux-ci s’expatrieraient, mais ils décideraient dans 20 à 25 % de ne pas revenir, convaincus par « les conditions accordées en termes de salaire, de conditions matérielles, de budgets de recherche et de responsabilités qu’ils se voient confiés, même en début de carrière ». C’est ici qu’un problème se pose. En effet parmi ces expatriés, peu importe la raison les ayant poussés à quitter le pays, certains ont des profils dont les entreprises françaises ont grand besoin pour se renforcer, et ces départs pourraient porter gravement atteinte au développement de l’économie française, privant la France d’une élite dont, d’après le rapport du sénat, le « rôle économique était essentiel, observant que le pourcentage de diplômés sortant des écoles d’ingénieurs et de commerce qui créent leur propre entreprise était si faible que des délocalisations, même numériquement limitées, auraient à moyen terme des conséquences très sérieuses ». C’est dans ce sens que le Conseil des Ministres a mis en place la loi PACTE du 22 mai 2019, visant à faciliter les démarches relatives à la création d’entreprise sur le territoire français, afin d’encourager à l’investissement en France. Mais ce n’est pas tout : les pouvoirs publics, conscients du phénomène, tentent depuis quelques années de mettre en place des mesures pour rendre l'environnement de la création d’entreprises innovantes en France plus compétitif. D’après M. Jean François-Poncet il faudrait « alléger le taux des prélèvements obligatoires, simplifier radicalement les procédures, rendre plus flexible la législation du travail et faire évoluer l’état d’esprit de l’administration ».

Le brain gain français.

Néanmoins, afin de prendre conscience de l’ampleur du phénomène qu’est celui de la fuite des cerveaux, il faut avoir conscience de l’existence d’une force de marché international des compétences. En effet, le calcul des ‘taux de mobilité’ que nous avons vu auparavant ne prend pas en compte le fait que cette fuite peut être compensée de manière quantitative par la venue de population étrangère qualifiée. Ce phénomène est par certains scientifiques appelé le brain gain, ou gain de cerveaux en français. D’après les données de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et de F. Docquier, nous pouvons constater que les principales régions du monde touchées par la fuite des cerveaux (en prenant en compte donc la donnée de l’accueil de diplômés étrangers) que sont l’Asie (la Chine, l’Inde, les Philippines) ainsi que l’Afrique, présentent un taux de fuite très important, qui n’est donc en l’occurrence pas ou que très peu compensé. Toujours d’après les données de l’OCDE nous pouvons constater que le reste des pays font partie des brain gainers, et que parmi ces mêmes pays la France est très bien placée, les États-Unis étant en tête. La France est donc l’un des pays avec le meilleur afflux de cerveaux étrangers, et « 14,50 % des étudiants comme des diplômés de l’enseignement supérieur étrangers accueillis en France sont africains. On dénombre ainsi 106 000 étudiants et 500 000 diplômés d’origine africaine en France ». Bien sur la France est également attractive envers d’autres pays, mais l’afflux d’Afrique est très conséquent. Il est donc nécessaire de relativiser la hausse du taux d’émigration, du fait du gain de qualifiés étrangers : le solde migratoire des diplômés reste donc tout de même positifs. Néanmoins il est nécessaire de constater que sur un aspect purement productif (création d’entreprises…) des sortants et entrants sur le territoire français le solde semble négatif d’après certaines données. Nous pouvons alors nous questionner sur les motivations poussant certains diplômés à s’expatrier. En effet, toujours d’après les analyses de l’OCDE, nous pouvons constater que certains pays (comme le Canada, la Nouvelle Zélande, l’Australie…), en quête de matière grise, mettent en place des politiques migratoires afin d’attirer diplômés et cadres. Ces pays ont pour cela plusieurs méthodes tel que la mise en place d’un permis à points au Canada, qu’une carte verte aux USA, et depuis 2007 en France la carte « compétences et talents », permettant la facilitation à l’accès à l’emploi des étrangers diplômés sur leur territoire. D’autres pays plus vulnérables ne peuvent se permettre la mise en place de tels dispositifs et tentent de réduire les départs ou de favoriser la réintégration par de plus petites politiques publiques. Néanmoins encore une fois et comme le dit Laure Endrizzi dans son dossier d’actualité, il est quasi impossible de mesurer ce taux faute de données relatives à la prolongation du séjour après l’obtention du diplôme, sauf aux EU qui disposent d’une base de données à ce sujet. D’après une étude de V. Erlich présentée dans l’ouvrage de S. Mazzella, nous pouvons constater que les ambitions gouvernementales françaises à ce sujet sont bien contradictoires. En effets, celles-ci se doivent de limiter l’immigration de pays pauvres tout en réussissant à en attirer les cerveaux. Cela confirme donc l’existence d’un réel marché mondial des compétences. Il est également nécessaire de préciser que les Grandes écoles en France recrutent un étudiant étranger sur huit, augmentant considérablement le nombre d’étudiants étrangers dans l’enseignement supérieur français (50 000 inscrits étrangers en 2008, 310 000 en 2017).

La France redevient-elle attractive ?

Maintenant que nous avons vu ce phénomène sous ses différents aspects, d’autres questions s’offrent à nous. Ce débat sur la fuite des cerveaux, considéré dans son ensemble, est donc apparue comme dit précédemment dans les années 1980 en France, mais depuis, la situation a-t-elle changé ? D’après l’étude réalisée par le cabinet de conseil BCG, la France semblerait désormais bénéficier d’un regain d’attractivité auprès des moins de 30 ans. En effet, ils sont actuellement 15 % de moins qu’en 2014 à rêver d’expatriation après l’obtention de leur diplôme. Nous pouvons également rapprocher ces résultats à ceux de l’enquête annuelle de la Conférence des Grandes écoles sur l’insertion des jeunes diplômés, montrant que la proportion de diplômés des Grandes écoles ayant choisi de s’expatrier était en baisse constante depuis 3 ans (passant de 16,7 % en 2015 à 12,6 % en 2018) représentant donc actuellement un diplômé sur huit. Ces différents résultats semblent donc confirmer un certain regain de la France auprès des étudiants, qui pourraient s’expliquer par la période de reprise économique que connaît actuellement la France avec un taux de chômage au plus bas depuis dix ans, à 8,5 % en octobre 2019 d’après Eurostat, même si ce taux est encore bien plus élevé que celui de beaucoup d’autres pays d’Europe (comme de l’Allemagne qui est actuellement à un taux de 3,2 % ou encore de la Suisse qui est à 2,5%). Ce taux en baisse pourrait offrirent aux jeunes diplômés du supérieur de nouvelles opportunités d’emploi, baissant à fortiori par la même occasion le taux de mobilité français, malgré un contexte de recrutement toujours tendu où les compétences sont prisées par les entreprises. D’après le rapport du Sénat mentionné plus tôt au cours de ce développement, il semblerait que pour que la France puisse retenir son élite et attirer celle des autres pays il faudrait être capable de surmonter ses blocages idéologiques en mettant en œuvre une politique misant sur l’innovation, la jeunesse, et donc l’avenir.

Il semblerait donc qu’en effet la migration qualifiée affecte les économies des pays d’origines, mais que celle-ci est une composante intégrante de la mondialisation et tout semble indiquer que ce jeu de la mobilité globale des talents continuera à s’intensifier. Cette circulation des cerveaux est donc le fait de pays principalement émergents et en développement, et elle est bel et bien réelle, mais il n’est plus tant question de comprendre si celle-ci est à freiner ou à encourager, mais plutôt de comprendre les circonstances faisant que certains pays en ressortent gagnants et d’autres perdants. Néanmoins la France dispose de moyens d’action lui permettant de garder une bonne place dans cette compétition mondiale. Plusieurs politiques publiques tendent à favoriser le retour de ces « hauts potentiels », et encouragent les chercheurs transnationaux au développement des réseaux scientifiques au bénéfice de notre pays.

 

Julie MARIE - Le Havre - 22 mai 2020

 

Sources:

Audition de M. Jean FRANÇOIS-PONCET, président de la commission des affaires économiques, président du groupe de travail sur l'expatriation des jeunes Français – 6 décembre 2000, disponible sur le site du sénat

Étude « 76 % des talents digitaux français prêts à s’expatrier pour leur carrière » Cadremploi et BCG - 15/05/2019

GARCIA-PENALOSA Cecilia, et WASMER Étienne « Préparer la France à la mobilité internationale croissante des talents », Notes du conseil d’analyse économique, vol. 31, no. 4, 2016, pp. 1-12.

Ennafaa R. et S. Paivindi (2008) : « Fuite ou mobilité des cerveaux », Formation Emploi, n° 103, juillet.

DOCQUIER Frédéric et MARFOUK Abdeslam, International Migration by Educational Attainment (1990-2000), 2005

JUBIN Benoît et LIGNÈRES Pascal - La nouvelle guerre pour les cerveaux - Mémoire d’Ingénieurs élèves – 2007 - ÉCOLE NATIONALE SUPÉRIEURE DES MINES DE PARIS

ENDRIZZI Laure (2010). « La mobilité étudiante, entre mythe et réalité ». Dossier d’actualité de la VST, n° 51, février

MAZZELLA Sylvie, La mondialisation étudiante. Le Maghreb entre Nord et Sud, Karthala, coll. « Hommes et Sociétés », 2009, 401 p.

Enquête insertion CGE 2019 consultable sur le site de la Conférence des Grandes Écoles

DEPP - site du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en France

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