(2) Femmes : entre insécurités et méthodes d'évitement au sein des espaces publics

Étudiante en sociologie , j'ai tenté, à travers une enquête, de démontrer l’aspect incorporé des stratégies mises en place par les femmes pour faire face aux inconvénients qui découlent de l’usage de l’espace public, ainsi que l’ampleur que celles-ci prennent dans la vie de tous les jours des femmes qui se sentent dans « l’obligation naturelle » d’y avoir recours de par leur appartenance genrée.

Afin d'obtenir de plus amples réponses à mes questionnements, la méthode d'enquête que j'ai privilégié est quantitative, par questionnaire, méthode qui m’a tout de suite semblé être la plus adaptée à cette situation de part le caractère statistique de son exploitation.
Néanmoins, réaliser mon enquête sur un échantillon de femmes de tous âges et de toutes catégories socio-professionnelles ne me permettrait pas de généraliser les résultats obtenus, et reviendrait à réaliser un travail de trop grande envergure, j’ai donc décidé d’orienter mes recherches à une population précise : les étudiantes universitaires, population d’étude accessible et vaste.

J’ai donc démarré la passation de mon questionnaire le 17 mars 2020 en l’envoyant à la liste universitaire de l'Université Le Havre Normandie, précisant dans l’e-mail le public ciblé. À ma très grande surprise, tout alla très vite et en moins d’une semaine, j’obtins 453 résultats et quelques messages de personnes me félicitant de l’intérêt que je portais à ce sujet. Très rapidement, la passation sortit même du cadre Havrais ; en effet j’ai obtenu de nombreux résultats d’étudiantes des quatre coins de la France. Cela me permit de confirmer à quel point le phénomène que j’avais choisi d’étudier touche toutes les femmes et est un réel fléau de notre société.

Objet jusque-là peu présent dans les recherches en sciences sociales, les violences envers les femmes sont, dans notre univers social, habituellement attribuées aux relations entre les hommes, le plus souvent dans un contexte d’incivilité.

Je souhaite, de par mon enquête, rendre visibles les violences subies par les femmes dans les espaces publics, manifestant la prégnance des rapports inégalitaires de genre. Néanmoins, rendre compte quantitativement de ce phénomène social n’est pas chose aisée : en effet, les résultats, une fois obtenus, peuvent se discuter et s’interpréter de diverses manières. Je vais donc pour un maximum de précisions commencer par redéfinir le fait social qu’est celui de la violence. D’après N.C Mathieu dans sa définition des effets de la domination masculine ainsi que d’après F. Héritier qui parle de la valence différentielle des sexes, la violence serait une atteinte à l’intégrité de la personne, atteinte pouvant s’exercer par la contrainte physique, morale, ou psychologique, dans un rapport social inégalitaire. Je considérerai donc comme violence tout acte commis entrant dans le cadre de cette définition.
J’ai donc pu interroger 453 femmes toutes âgées d’entre 17 et 30 ans (l’échantillon étant constitué d’étudiantes), sur les agressions subies dans la rue, les transports ou divers lieux publics.
81,6 % des femmes (370 femmes sur 453) disent avoir subi au cours de leur vie au moins une forme de violence : nous comprenons donc les insultes, le fait d’être suivies, de se faire frapper, arracher un effet personnel, de subir des actes exhibitionnistes ou d’être importunées sexuellement. Cela correspond donc à plus de quatre femmes sur cinq, ces femmes étant pour la plupart jeunes, puisqu’étudiantes.
En revanche, les agressions uniquement sexuelles (attouchements sexuels, viols ou tentatives de viol) sont contrairement aux a priori, bien moins nombreuses, représentant 42,3 % (192 femmes sur 453) c’est-à-dire deux femmes sur cinq en moyenne.

Dans cet échantillon, huit femmes sur dix disent ne pas se sentir en sécurité dans leur propre quartier, et 73,2 % d’entre elles avouent qu’il leur arrive de renoncer à sortir seule de chez elles pour des raisons de sécurité.

Néanmoins nous pouvons considérablement constater que cette crainte se vérifie davantage la nuit : en effet sur la totalité de ces femmes à qui il arrive de renoncer à sortir seules de chez soi, 46,2% d’entre elles disent y renoncer dès le début de la soirée et la nuit, et 41,9 % d’entre elles disent qu’elles n’y renoncent que la nuit, alors que, rappelons-le, plusieurs études comme celle de Catherine Morbois (2000) dénoncent que l’idée selon laquelle les agressions seraient commises d’avantages la nuit que le jour ne serait qu’une idée reçue (« Les données montrent que les agressions se déroulent autant de jour que de nuit »). La nuit serait donc un facteur anxiogène pour la majorité des femmes qui iraient jusqu’à restreindre leur usage des espaces publics dans la crainte d’un danger.

Nous pouvons également constater que de nombreuses femmes restreignent leur utilisation des espaces publics, évitant lors de leurs déplacements de passer par certaines rues ou quartiers (pour 89 % d’entre elles), en évitant de passer par certains endroits peu fréquentés types rues ou parkings (pour 78,6 % d’entre elles) mais également en évitant de prendre les transports en commun (pour 40,7 % d’entre elles). Dans une optique plus qualitative, j’ai donc cherché à savoir ce qui poussait ces femmes à se restreindre d’une telle manière. À la question, « Si vous avez répondu oui à l'une des trois dernières question (celles-ci sur le fait de se restreindre ou non l’accès à certains lieux), pouvez-vous expliquer pourquoi ? », j’ai obtenu 323 réponses, toutes rédigées par des personnes différentes et pourtant ces réponses se trouvent être très similaires. Au cours de ces réponses, le mot « peur » est revenu 80 fois. Sur la même continuité, le reste des réponses sont également très semblables : « peur de rencontrer des personnes mal intentionnées » peut-on lire dans la plupart des réponses, « peur d’être agressée » également.

Il me semble que pour la grande majorité de ces femmes, les craintes qu’elles expriment manifestent le sentiment de ne pas avoir leur place à égalité avec les hommes dans les espaces publics. En effet, beaucoup de femmes, dans leur réponse, démontrent cette « obligation naturelle » qu’ont les femmes de se protéger par divers procédés (ici le fait d’éviter dans la mesure du possible certains lieux) de part leur appartenance genrée. Voici donc quelques exemples de réponses obtenues :
« J’évite d’aller dans certains quartiers où autres lieux car étant une femme ça peut être dangereux d’être seule dehors, surtout la nuit. »
« Comme beaucoup de femmes je pense, on ne sent pas en sécurité la nuit, que ce soit dans des quartiers fréquentés ou non. La peur, l’angoisse de croiser quelqu’un avec de très mauvaises intentions est constante. Les agressions dans les rues sont quelque chose de réel à ne pas prendre à la légère, personnellement en tant que femme j’en ai plus qu’assez de ne pas pouvoir me sentir en sécurité dans mon quartier. »
« Parce que je suis une femme »
« J’évite de sortir à certains endroits, soit par la réputation qui dit que cet endroit est à éviter pour une femme »
« Parce que je sais qu’il est dangereux pour une femme de se déplacer toute seule la nuit et que je ne me sens pas en sécurité de traverser des endroits peu éclairés ou que je ne connais pas. »
Beaucoup disent aussi ne pas vouloir se retrouver « vulnérable » (mot étant revenu à 18 reprises) et parlent aussi d’elle-même du sentiment d’insécurité (mentionné 46 fois) que je tente au cours de ce dossier d’étudier.

Cette mention d’insécurité est très souvent suivie d’un reproche du manque d’éclairages de certains espaces publics. Il est ici question de politique publique, et j’ai à ce sujet posé la question « Considérez-vous qu’aujourd’hui les pouvoirs publics devraient davantage prendre en compte les enjeux d’inégalité femmes/hommes dans l’espace public ? (par la mise en place de meilleurs systèmes de sécurité, de panneaux de sensibilisation...) ». Sur l’intégralité des répondantes, 76,5 % m’indiquent que pour elle, il est en effet nécessaire de changer les choses à ce sujet. Marlène Lieber a d’ailleurs écrit sur cette thématique, ayant étudié l’absence des femmes dans les politiques de sécurités mises en œuvre dans l’espace public, à l’exemple des Contrats locaux de sécurité (CLS) créés en France en 1997, associés au déploiement d’une police de proximité. Ces contrats locaux, créés pour lutter contre la délinquance dans les zones dites sensibles, présentent une neutralité du point de vue du genre. Selon M.Lieber, la division des compétences entre les politiques dites « de sécurité » et les politiques « contre les violences faites aux femmes » pose problème du fait d’une application de moins en moins différenciée entre espace public et privé. L’insécurité ressentie par beaucoup de femmes, leur faisant déserter la rue à certaines heures, est imputée à leur « vulnérabilité » en quelque sorte « naturelle », dont témoigneraient les violences que certaines d’entre elles subissent dans la sphère privée. Néanmoins, mi-2018, plusieurs lois contre les violences sexuelles et sexistes furent mises en place, permettant la condamnation de plusieurs comportements dits « humiliants » pour les femmes dans les espaces publics, tel que les commentaires sur le physique, les propos sexistes, ou encore les regards trop appuyés, désormais sanctionnés. Pourtant, deux ans plus tard en 2020, cela ne semble pas être suffisant, et beaucoup de jeunes femmes reprochent le faible nombre et la « légèreté » des sanctions qui ne semblent pas assez dissuasives ni rassurantes. Beaucoup souhaiteraient également davantage de caméras de vidéo surveillance ou bien de « gardes » assurant la sécurité des rues connues comme mal fréquentées, d’autres souhaiteraient un renforcement de la sécurité à bord des transports en communs (théâtres de beaucoup d’agressions), j’ai d’ailleurs reçu trois réponses citant l’exemple du Japon ayant mis en places certains métros réservés aux femmes.

Néanmoins, pour beaucoup la mise en place de nouvelles lois n’arrangerait cette situation que de manière minime : un grand nombre des réponses que j’ai obtenues dénoncent un réel problème de mentalités, et pensent que rien n’arrangera concrètement cette situation :
« Il est facile de faire des lois. Changer les mentalités est bien plus compliqué, et c’est là qu’est le vrai problème. », « Les panneaux de sensibilisation ne changeront pas un détraqué sexuel et la femme aura toujours peur à mon avis », « Il serait en effet nécessaire de mettre en place des mesures de protection mais cela me semble difficilement réalisable, car la prévention n’évite pas les comportements malsains ».
De plus, j’ai pu remarquer au cours de la lecture des réponses le rôle des médias dans l’entretien que cette « peur » que mentionnent de nombreuses femmes. En effet, nous pouvons constater que l’entretien des « peurs urbaines » par la médiatisation de l’insécurité ne favorise pas la réappropriation par les femmes des espaces de confrontation avec les hommes. Plusieurs réponses obtenues confirment cette impression :
« La circulation de vidéo sur les réseaux concernant les agressions me font peur. », « Je ne sais jamais sur qui je peux tomber, et au vu de tous les témoignages que nous entendons quotidiennement, que ce soit sur les réseaux sociaux ou médias, grâce notamment aux différents mouvements qui permettent aux femmes de se livrer sur leurs histoires. », « On ne sait jamais qui on peut croiser. On voit souvent des faits divers sur ce sujet que cela peut nous faire peur. », « Par peur, se sentir en insécurité face aux événements que l’on peut entendre de nos jours dans les médias ».
Dans une volonté d’améliorer ce sentiment qu’ont grand nombre de femmes lors de leur utilisation des espaces publics, des « marches exploratoires » sont depuis 2014 expérimentées en France après avoir porté leurs fruits dans certains pays (tel que le Canada, la Grande-Bretagne ou encore l’Italie). D’après la définition du Comité Interministériel des Villes, ces marches exploratoires « sont un outil de participation des habitants permettant d’effectuer une analyse critique de l’environnement urbain, qui contribue à l’appropriation de l’espace public par les femmes au service de la sécurité de tous. Elles consistent en des enquêtes de terrain conduites, en lien avec les instances locales concernées, par des groupes de femmes habitant le quartier. Il s’agit, à travers ces marches, d’identifier les éléments d’aménagement du territoire qui peuvent causer un sentiment d’insécurité et d’élaborer des propositions d’amélioration de la situation du point de vue de la sécurité. ». Ces marches se fondent donc sur le principe que c’est par la familiarisation que les femmes parviendront à une meilleure maîtrise de l’usage quotidien de la ville, car l’aménagement de l’espace public a un impact incontestable sur le sentiment d’insécurité. Le lien entre espace public et sécurité a été mis en évidence par différentes études criminologiques, dont il ressort que, pour une grande part, l’acte de délinquance dépend de l’environnement spatial et de la situation. Dès la fin du XVIIIe siècle, la notion de ville a évolué vers une amélioration de l’hygiène, du bien-être et de la sécurité des habitants, et des aménagements comme l’éclairage et l’élargissement des rues, ont contribué à lutter contre l’insécurité et le brigandage. Il est donc plus que nécessaire d’améliorer l’environnement urbain afin de veiller à l’accessibilité des espaces publics. Promouvoir la sécurité des femmes dans l’espace public consiste donc à réduire la violence à l’égard des femmes, en légitimant leur droit à la ville en stimulant pour cela la liberté de circulation.

 

Cette liberté de circulation dans les espaces publics dont les femmes semblent manquer est pourtant nécessaire à la sociabilisation de l’individu. Victor Hugo a d’ailleurs écrit à ce sujet que « La rue est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société » : c’est au sein même de ces espaces que se nouent les relations sociales, ils contribuent à renforcer les liens sociaux et la solidarité entre habitants d’un même quartiers. Ce manque de liberté de circulation remet donc en cause le « consensus social », mais constitue également un facteur de perte de confiance en les différentes institutions en charge de la prévention de la tranquillité publique et de la prévention de la délinquance, renforçant par la même occasion le sentiment d’insécurité.

Pourtant, ce même sentiment d’insécurité conduit certaines femmes à déserter les espaces publics, voire à éviter certains lieux et horaires (d’après mon enquête, ce serait le cas pour 88 % des femmes), mais également à développer des stratégies comme des méthodes d’évitement, afin de se sentir davantage en sécurités. En effet, plus souvent victimes d’actes de violence particulièrement traumatisantes comme vu précédemment, elles ont tendance à se sentir plus en insécurité, voire vulnérables dans les espaces publics qu’elles s’approprient avec plus de difficultés, les poussant donc à développer une vigilance particulière. Cette vigilance les incite à être davantage attentives aux éléments porteurs d’insécurités, les poussant à adopter ces stratégies d’évitement afin de contourner les potentiels dangers.

Parmi les femmes que j’ai pu interroger, seul 43 d’entre elles (soit 0,9%) disent n’avoir recours à aucune méthode d’évitement. Ces méthodes sont informelles, c’est à-dire qu’elles ne répondent pas à des règles précises et sont individuelles, propres à chacune, même si d’après les réponses obtenues, beaucoup de femmes ont recours aux mêmes. En effet, sur 277 réponses à cette question, j’ai pu répertorier quatorze méthodes d’évitements différentes étant revenues régulièrement au cours de ces réponses. Je les ai donc classées par ordre d’apparition, de la plus obtenue à celle étant revenue le moins souvent. Ce classement n’est pas représentatif des méthodes d’évitements employées, car certaines font quasiment désormais partie de l’habitus des femmes, estimant qu’il est « normal » de par leur appartenance genrée de par exemple éviter certains quartiers ou certains lieux peu éclairés, et qu’il en est de leur ressort de veiller à leur sécurité de cette manière, estimant donc qu’il ne s’agit là pas de méthode d’évitement, mais tout simplement de comportement « naturel » à adopter en tant que femme. Néanmoins, tout acte restreignant l’usage des espaces publics, quel qu’il soit, tant que celui-ci est effectué dans une volonté de sécurisation, fait partie de ces méthodes d’évitement. Les plus revenues au cours de mon enquête sont donc :

  • Le fait d’appeler quelqu’un ou de faire semblant d’être au téléphone lors de ces déplacements seules pour réduire les chances de se faire aborder, réponse revenue 82 fois (« J’essaie de toujours être au téléphone, me rapprocher d’un groupe de femmes /famille. Car c’est ce que l’on nous conseille lorsque l’on est une femme. »
  • Le fait de marcher vite, réponse revenue 53 fois (« Faire attention aux gens qui m’entoure, marcher vite, avoir le visage fermé, placer mes clés entre mes doigts »)
  • Le fait de toujours garder ses clés en mains afin d’avoir un moyen de défense lors d’une hypothétique agression, réponse revenue 41 fois (« J’essaye d’avoir quelqu’un au téléphone, d’avoir mes clés entre mes mains pour me défendre et toujours prête à courir »)
  • Le fait de ne pas fixer les gens sur sa route ou bien d’éviter les regards, réponse revenue 38 fois (« J’ai une bombe lacrymo dans mon sac, je ne croise le regard de personne, je ne souris jamais et reste fermé à toute approche, car je me suis souvent faite aborder »)
  • Le fait d’éviter d’être seule lors de ses déplacements, revenu 31 fois (« me balader avec un couteau suisse, éviter de rentrer seule, éviter certaines ruelles, être au téléphone… et c’est surtout visage fermé et démarche rapide »)

Je ne les citerai pas toutes, mais grand nombre d’autres réponses sont revenues, comme le fait de toujours prévoir une « arme » en cas d’agression revenue 29 fois au cours des réponses (bombe à poivre, déodorant à pulvériser dans les yeux, bombe lacrymogène, couteau suisse dans la poche…), mais également le fait de changer de trottoir face à une/des personnes pouvant représenter un potentiel danger, ou encore de toujours tenir fermement son sac ou d’emprunter uniquement les rues larges et éclairées.

Néanmoins, parmi toutes ces réponses, quelque chose à tout particulièrement attiré mon attention. En effet, il est probant qu’en tant que femmes, l’emploi des espaces publics est plus qu’épuisant. Cela nécessite une vigilance toute particulière, amplifiée par certains facteurs de peur (la nuit par exemple, pour 91 % des femmes ayant répondu à mon enquête), les poussant à faire preuve d’une grande attention aux éléments porteurs d’insécurités pouvant survenir à n’importe quel moment, comme peut en témoigner cette réponse d’une jeune femme : « Je fais toujours attention aux ombres sur le sol ou aux reflets dans les vitres et sur les voitures et je reste bien attentive, j’ouvre grand mes oreilles pour entendre quelqu’un arriver. Je marche souvent très vite quand je suis seule la nuit et je garde mes clés dans la main dans ma poche au cas où j’aurai besoin de me défendre ». J’ai pu constater également que 80,2 % des femmes interrogées disent avoir peur qu’un.e inconnu.e leur adresse la parole lorsqu’elles se déplacent seules dans l’espace public. Cette attitude, voir même ce conditionnellement face aux risques représente à mon sens une charge mentale. Néanmoins après quelques recherches j’ai pu m’apercevoir que ce terme est uniquement employé dans l’étude du domaine du travail ainsi que dans le domaine domestique. Pourtant je trouve qu’il correspond tout particulièrement à cette situation : ce concept, développé par la chercheuse Nicole Brais correspondrait à un « travail de gestion, d’organisation et de planification à la fois intangible, incontournable et constant ». Ce qui est sûr c’est que cette charge démontrée par l’emploi de méthodes d’évitement est génératrice de stress. Le stress d’après la définition de l’Agence Européenne pour la Sécurité et la Santé, surviendrait « lorsqu’il y a déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face ». De plus, le stress engendre de nombreux effets néfastes sur la santé, comme une augmentation de la pression artérielle, du métabolisme, de la glycémie, une accélération cardiaque et respiratoire et beaucoup d’autres effets physiologiques. Il y a donc une causalité entre l’usage pour les femmes des espaces publics et certains problèmes de santé.
Il est donc considérable que ces méthodes représentent de nombreuses contraintes pour les femmes en faisant l’usage, comme le montre ce témoignage obtenu lors de mon enquête : « Je préfère contourner certains endroits, me rajouter du trajet en plus plutôt que de me retrouver dans une situation complexe surtout s’il n’y a personne autour de moi et aucun moyen de fuir comme dans les transports en commun. »

 

Depuis toujours, les femmes ont à prouver leur légitimité à circuler dans l’espace public : cela se vérifie dans les écrits de nombreux historiens qui n’ont cessé d’en témoigner : en effet, à travers les époques le flâneur est une figure masculine, la prostituée une figure féminine (comme l’explique Michelle PERROT dans son ouvrage « Femmes publiques », 1997). Cependant, au fil des années les rapports sociaux de sexe se transforment et les femmes accèdent de plus en plus à l’espace public, non seulement pour travailler mais aussi pour jouir de leur temps libre, et « se dérobent à leur devoir spatial » selon les termes de Jacqueline COUTRAS dans son ouvrage mentionné précédemment, « Crise urbaine et espace sexué » 1996. En effet, celles-ci sont de moins en moins assignées à résidence : nous pouvons constater ces dernières décennies un fort accroissement de l’activité féminine, étant un des déterminants majeurs de cette situation.

Maintenant il serait intéressant de réussir à expliquer les raisons de cette différence sexuée de légitimité à circuler dans l’espace public. Je pense que l’une d’entre elles trouve ses fondements lors de l’éducation des enfants, étant elle-même genrée. En effet, 82 % des femmes interrogées pensent que lors de l’enfance filles et garçons ne sont pas éduqués et mis en garde de la même manière face aux insécurités que représente l’espace public.
Lorsque je leur demande de développer, certaines réponses se répètent énormément. En effet, beaucoup de jeunes femmes citent en exemple leur frère n’ayant pas eu les mêmes recommandations de la part de leurs parents concernant les sorties (« J’ai été élevé avec un petit frère qui au même âge que moi avait le droit de sortir jusqu’à 3 h du matin et moi je devais rentrer avant minuit, car je cite “je suis une fille, c’est plus dangereux” »). Beaucoup mentionnent également l’éducation sexe fort/sexe faible (« L’éducation des enfants reste très genrée, les garçons sont ‘’forts’’ et les filles ‘’ne savent pas se défendre’’… On dit aux petites filles de faire attention alors qu’il serait plus logique d’éduquer les garçons sur le respect de la femme et l’égalité. On dit ‘’protégez vos filles’’, mais on devrait plutôt dire ‘’éduquez vos garçons’’. »). La notion d’éducation différenciée en fonction du genre est omniprésente parmi les réponses. On peut constater que l’inculcation des méthodes d’évitements se réalise dès l’enfance (« On dit aux jeunes filles de ne pas s’habiller de telle manière pour ne pas attirer les regards (vêtements courts, moulants, etc.), de ne pas trop se maquiller (notamment les lèvres, éviter les rouges à lèvres vifs par exemple), de ne pas rentrer tard, etc. On leur demande de s’effacer, ne pas se faire remarquer pour se protéger, pour ne pas se faire ‘’embêter’’ dans la rue. Mais est-ce que l’on apprend aux garçons à ne pas suivre, à ne pas accoster des inconnues ? À être tout simplement respectueux ? [...] », « Les filles ont nous apprends à faire attention, de ne pas sortir toute seule la nuit. On ne dicte pas les mêmes injonctions aux garçons malheureusement »). Beaucoup de réponses citent le slogan « ne protégeons pas nos filles, éduquons nos fils », et semblent souhaiter une éducation plus égalitaire, basée sur davantage de prévention et de sensibilisation au sujet des agressions, sujet pour beaucoup trop peu abordé dans le cadre scolaire.

De plus, certaines reprochent une sexualisation du corps féminin de plus en plus jeune ainsi qu’une banalisation des agressions de type sexuelles (« je pense qu’il faut davantage éduquer les garçons dès le plus jeune âge, dès la petite école et en continu pendant toute la scolarité, à ne pas sexualiser les filles et les jeunes femmes, il faut approfondir la découverte du corps pour les enfants jeunes afin qu’ils n’aient pas un rapport trop éloigné à leur corps et à celui d’autrui. Il faut également sensibiliser les garçons au respect des filles et des femmes, et sensibiliser les jeunes filles et femmes à accepter leur corps et sa légitimité, afin d’éviter d’avoir à mettre en place des systèmes de sécurité anxiogènes et qui ne règlent pas vraiment le problème. »). Certaines jeunes femmes souhaiteraient également que la notion de respect soit davantage inculquée lors de l’enfance (« On devrait plus s’attaquer à la racine du problème, autrement dit prévenir plutôt que guérir. Il faut apprendre à chacun dès le plus jeune âge à respecter son prochain, que ce soit garçon ou fille. [...]. Il faudrait d'avantage montrer le bon comportement à adopter, construire des relations dans le respect ect. »).

Évidemment il me semble important de préciser que la visée de cette enquête n’est pas d’omettre les risques encourus par les hommes lors de leurs déplacements au sein des espaces publics, eux aussi réels dans notre société. J’ai donc à travers ce développement tenté de démontrer l’aspect incorporé des stratégies mises en place par les femmes pour faire face aux inconvénients qui découlent de l’usage de l’espace public, ainsi que l’ampleur que celles-ci prennent dans la vie de tous les jours de ces femmes qui se sentent dans « l’obligation naturelle » d’y avoir recours de par leur appartenance genrée. Néanmoins, il est nécessaire de préciser que mon échantillon n’est pas forcément représentatif, étant de 454 répondants alors que l’effectif des grands échantillons des instituts de sondage se situent plus généralement autour du millier.

Je remercie en tout cas ces étudiantes du temps qu’elles auront accordé à mon enquête, et espère avoir réussi à travers mes résultats à retranscrire leurs pensées.

 

Julie MARIE - Le Havre - Mars 2020

 

Sources :

 

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CONDON Stéphanie, LIEBER Marylène, MAILLOCHON Florence, 2005, « Insécurité dans les espaces publics : comprendre les peurs féminines »,Revue française de sociologie , Editions Technip et Ophrys, vol.46, p. 265 à 294

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LIEBER Marylène, 2002, « Femmes, violences et espace public : une réflexion sur les politiques de sécurité » Un article de la revue Lien social et Politiques, « Le genre des politiques publiques : des constats et des actions », Vol.47, p. 29–42

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Les Éditions du CIV, 2012, « Guide méthodologique des marches exploratoires »

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