Toute histoire est anachronique

L’historienne Mona Ozouf a récemment déclaré au cours d’une fameuse émission de télévision : « Avec les écrits de Ferry, judicieusement découpés, on peut faire un magnifique pamphlet anticolonialiste. » L’histoire est parfois capable d’irrationnalité factuelle, comme en attestent les judicieux ciseaux dont use Mona Ozouf en transformant Jules Ferry en publiciste anticolonial.
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    Les converses de Marie-Antoinette, film de Sofia Coppola © Sofia Coppola, Marie-Antoinette, 2006,  Columbia Pictures, American Zoetrope, Tohokushinsha Film Corporation Les converses de Marie-Antoinette, film de Sofia Coppola © Sofia Coppola, Marie-Antoinette, 2006, Columbia Pictures, American Zoetrope, Tohokushinsha Film Corporation

If myth is ideology in narrative form, then scholarship is myth with footnotes.

Si le mythe est une idéologie sous une forme narrative, alors la culture savante est un mythe avec des notes de bas de page.

Bruce Lincoln, Theorizing Myth: Narrative, Ideology and Scholarship, University of Chicago Press, 1999.

 

Mémoire et histoire : une fausse distinction.

La série de déboulonnage et de démontage de statues et de monuments dédiés à des figures de l’esclavagisme et du colonialisme[1] donne l’occasion de recentrer la question de l’opposition entre mémoire et histoire. Il apparait nécessaire de questionner la doxa qui veut que l’histoire se distingue de la mémoire. Si cette question jouit d’une telle importance c’est parce qu’elle interroge la fonction sociale des historiens : A quoi sert un historien ? A écrire des récits reconstituant un passé, mais aussi à alimenter une mémoire, grâce à ces mêmes récits et à leur enseignement. Les historiens ne se contentent pas d’écrire, une minorité d’entre eux prend la direction de mémoriaux, brouillant ainsi davantage la frontière entre mémoire et histoire.

Les programmes scolaires français d’histoire en classe de Terminale, telle qu’ils figuraient jusqu’à présent, comportaient un chapitre d’ouverture intitulé L’historien et les mémoires, de la seconde guerre mondiale ou de la guerre d’Algérie, au choix du professeur. Je me suis toujours demandé pourquoi, dans cette formulation, historien était écrit au singulier et mémoires au pluriel. De tout nouveaux programmes applicables l’an prochain dans cette même classe de Terminale comprennent, dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler un enseignement de spécialité, un grand thème intitulé Histoire et mémoires. Histoire est toujours écrite au singulier, mémoires au pluriel.

Si la mémoire dépend bien d’une perception et, en un sens, de points de vue dont on comprend bien qu’ils diffèrent d’un individu à un autre ou d’un groupe à un autre, en quoi est-ce différent pour l’historien, ou plutôt pour les historiens ? Les historiens ne constituent pas une caste homogène de pythies rétroactives par lesquelles le passé – et non l’avenir, à l’inverse de celles de Delphes - ne parlerait que d’une seule voix. Les historiens travaillent au milieu de champs de forces politiques, idéologiques et culturelles qui sont celles du temps présent. Qu’ils en aient conscience ou non ne changent rien, ces forces les traversent et les orientent.

L’unification-homogénéisation de l’histoire, qui pousse notamment deux programmes scolaires successifs à la conjuguer au singulier, doit beaucoup à la chute de l’Union soviétique confondue avec la chute du communisme et à ses conséquences intellectuelles. Outre une hypothétique fin des utopies et des grands systèmes idéologiques, cette « chute » eut pour résultat de produire des descriptions des temps présent et passé qui, comme l’écrit Jacques Rancière : « ont mis en œuvre une notion de temps d’un positivisme assez fruste[2]. » Pour autant, la fin des grands récits est lui-même un récit.

Il est courant – c’est même le cœur de la doxa soumise ici à la critique – de considérer que l’articulation histoire-mémoire repose sur la distinction entre une méthode scientifique d’une part et des ressentis émotionnels, d’autre part. L’histoire serait le domaine de la science et de l’objectivité, la mémoire, celle de l’émotion et de la subjectivité. Peu originale, cette dialectique lourdaude a peut-être pour seul mérite celui de rassurer les historiens. Ceux-ci entretiennent, comme les enquêteurs de police ou comme les journalistes, un rapport direct aux faits, tant est si bien que l’adjectif « historique » est devenu, dans le sens commun, pratiquement synonyme de « véridique ». Evoquer une « vérité historique » permet en toute confiance de fixer un point final à une démonstration. Faire de même en se référant à une « vérité philosophique » susciterait – à juste titre – de la suspicion.

L’histoire s’appuie sur des faits identifiables et vérifiables, elle ne peut ni les nier, ni les déformer, c’est la spécificité de ce genre particulier de mise en récit. Cette exigence élémentaire n’en fait pas une science pour autant. C’est un point qui émerge avec le problème du négationnisme. La question qui tournait autour des élucubrations d’un Robert Faurisson – qui n’était pas historien – ne fut pas celle d’être ou de ne pas être scientifique. Ce qui caractérisait l’œuvre du pamphlétiste d’extrême-droite était d’être mensongère et malhonnête, pour reprendre les termes de Pierre Vidal-Naquet. Or, de même qu’il n’est pas besoin d’être scientifique pour être honnête et sérieux, il n’est ni nécessaire ni suffisant de ne pas l’être pour mentir.

Il n’y a pas d’histoire, il y a toujours une histoire.

« Il n'y a pas d'histoire de l'humanité, il y a seulement un nombre indéfini d'histoires de toutes sortes d'aspects de la vie humaine. » écrivait Karl Popper[3] en un temps où l’histoire politique était plus envahissante qu’elle ne l’est aujourd’hui. On n’enseigne et on n’écrit jamais l’histoire, on enseigne et on écrit une histoire, qui est toujours une histoire de quelque chose ou de quelqu’un, et encore davantage une histoire par et pour quelqu’un.

         L’articulation histoire-mémoire entraîne une inégalité d’accès au savoir. Elle distingue une histoire sérieuse, réservée à une élite, d’une mémoire qui se répand auprès d’un plus grand nombre. Or, ce que montrent les récents déboulonnages de statues, c’est précisément qu’une génération nouvelle, qui a subi et continue de subir mépris et racisme, ne veut plus que l’histoire lui échappe. Alors, elle l’attrape par où elle peut, si j’ose dire par la queue, c’est-à-dire par les symboles. En admettant que je ne donne de leçons ni au passé ni au présent, je me contente de remarquer que cette génération iconoclaste ne détruit pas pour détruire comme le pensent des historiens ou des écrivains soudain transformés en antiquaires, mais qu’elle s’approprie des éléments d’un passé dont le récit ordinaire l’a négligée, voire insultée. Car l’histoire comme la mémoire est constituée de récits composés depuis le présent.

         C’est ce qu’a récemment confirmé Mona Ozouf au cours d’une célèbre émission télévisée où, interrogée au sujet des statues déboulonnées, elle déclara en prenant Jules Ferry pour exemple : « Avec les écrits de Ferry, judicieusement découpés, on peut faire un magnifique pamphlet anticolonialiste.[4] » Imagine-t-on un biologiste dire qu’avec la description d’un éléphant, judicieusement découpée, on peut en conclure qu’il pousse dans les arbres ? Tout être doté d’un tant soit peu de mauvaise foi est familier de l’art de tordre le réel en s’appuyant sur des faits « judicieusement découpés ». La brève intervention télévisée de Mona Ozouf est à classer parmi les moments où un inconscient méthodologique pour le moins douteux se lâche, où une sorte de ça de la discipline historique se livre. Il est rare qu’un tel inconscient soit révélé par des historiens qui, d’ordinaire, maîtrisent bien leur surmoi. Plus ingénu, le XIXème siècle, époque de l’enfance de l’histoire professionnelle, se dévoilait avec davantage de spontanéité, comme tous les enfants. Ainsi, pour Augustin Thierry : « La rénovation de l’histoire de France, dont je signalais vivement le besoin, se présentait à moi sous deux faces : l’une scientifique et l’autre politique (…) en un mot (je demandais) qu’à l’aide de la science unie au patriotisme, on fit sortir de nos vieilles chroniques des récits capables d’émouvoir la fibre populaire[5]. » Ce furent bien les préoccupations du temps d’Augustin Thierry qui déterminaient la mise en récit du passé. Il est inutile d’insister sur le fait que Mona Ozouf a dit une énormité en présentant Ferry comme un potentiel auteur anticolonialiste. En revanche, on est en droit d’être sidéré par l’avalanche de témoignages d’admiration qu’elle reçut à cette occasion, notamment de la part de personnalités réputées.

 Le Monstre de la mémoire (Yishaï Sarid).

Le monstre de la mémoire de Yishaï Sarid © Actes Sud, février 2020 Le monstre de la mémoire de Yishaï Sarid © Actes Sud, février 2020
Les éditions Actes Sud ont publié en février dernier la traduction française du remarquable roman de l’écrivain israélien Yishaï Sarid, Le Monstre de la mémoire[6]. Ecrit à la première personne, le livre a pour narrateur anonyme un historien israélien engagé par le centre Yad Vashem de Jérusalem pour organiser des visites de camps de concentration nazis en Pologne. Sarid livre une réflexion sur une forme de vanité de l’histoire, en en pointant les limites : « Et si j’aime les livres qui traitent de faits historiques ou de la vie de personnages célèbres, c’est parce qu’ils me rassurent ; tout y est déjà scellé, définitif et immuable. » écrit le personnage principal dans sa longue lettre au directeur de Yad Vashem. Là est sans doute l’origine de la névrose propre à qui aborde l’histoire en partant à la recherche de stabilité lors même qu’il n’y en a jamais.

Le roman de Sarid témoigne d’une mémoire pervertie qui, loin d’apaiser le présent, contribue à en exciter la brutalité. Au cours des visites qu’il organise, le narrateur surprend de violentes conversations où des lycéens israéliens déversent leur haine des Arabes et des « gauchistes ashkénazes » accusés de n’avoir pas su affronter les Allemands, tandis que les nazis exercent une inquiétante fascination sur ces jeunes-gens à la veille d’accomplir leur service militaire.

Ce livre noir et profond montre combien la mémoire peut ne plus avoir de grands rapports avec le souvenir. Ainsi, le seul personnage qui a d’authentiques souvenirs des camps – un survivant de Birkenau invités à témoigner auprès des lycéens – est le premier à s’effondrer au cours d’une visite qu’il ne supporte plus.

L’histoire, un produit dangereux.

Les commémorations et les mémoriaux sont des moments et des lieux de consensus, d’unité et de communion jouant un rôle au fond similaire à celui des « livres qui traitent de faits historiques ou de la vie de personnages célèbres » qui rassurent tant le narrateur du roman de Yishaï Sarid car tout y est « scellé, définitif et immuable », ce que n’est jamais la réalité des femmes et des hommes en société, autrement dit ce que n’est jamais la réalité politique. Or, s’il n’y a nulle opposition entre mémoire et histoire, il y a en revanche une « mémorisation » de l’histoire qui est une tentative de dépolitisation. Qu’on le veuille ou non, l’histoire est une discipline politique, comme le sont toutes les disciplines appartenant au champ des études sociales. C’est son charme brutal et c’est aussi en cela qu’elle est une discipline dangereuse, comme l’avait dépeinte Paul Valéry en 1931 : « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout[7]. » 

La dialectique mémoire-histoire en camoufle une autre. Cette autre dialectique se compose d’une part d’une histoire consensuelle, innocente et « bon-enfant », faites de commémorations, de poncifs et de leçons policées qui ne garantissent en rien l’accès au réel, mais alimentent les dogmatismes. Et, d’autre part, une histoire savante qui peut s’autoriser quelques audaces compte tenu d’un lectorat plus ou moins réduit. Une critique radicale conjointe de ces deux formes doit permettre d’en finir non seulement avec l’opposition mais aussi avec la distinction entre mémoire et histoire. Cette même critique doit s’affranchir de l’idée que l’histoire est une science. L’histoire est aussi peu scientifique que l’était le socialisme de Marx et Engels. Et ce constat ne déprécie ni l’histoire ni le socialisme de Marx et Engels. Les philosophes savent pour la plupart que la philosophie n’est pas une science, les romanciers savent que la littérature n’en est pas une non plus, cela ne dévalorise en rien leur pertinence. Au contraire, la philosophie comme la littérature ont donné accès à une perception du réel tout aussi juste – et parfois davantage - que celle permise par l’histoire.

En France, le mythe de la scientificité de l’histoire est un probable reliquat de l’influence du cogito cartésien, celui-ci entraînant une confusion entre fiction et mensonge et entre fiction et irrationnalité. En témoigne l’usage d’expressions aussi populaires que Tout ça, c’est de la poésie !  ou Tout ça n’est que littérature ! synonymes de manque de sérieux. Il n’est pourtant pas interdit de considérer que le manque de sérieux émane davantage de la conviction désormais ingénue que je pense, donc je suis alors que, de toute évidence, je suis, donc je pense. De même que, pour reprendre l’expression de Jacques Rancière, il y a dans la construction d’un récit de la rationalité fictionnelle, l’histoire peut être capable d’irrationnalité factuelle, comme en attestent les judicieux ciseaux à découper les faits dont fait usage Mona Ozouf en transformant Jules Ferry en publiciste anticolonial.

Avoir conscience des limites de l’histoire pour mieux les repousser.

Antonio Gramsci Antonio Gramsci
Dans une magnifique lettre de prison adressée à sa belle-sœur Tatiana, Antonio Gramsci nous apprend qu’il faut avoir conscience de ses propres limites si on veut les repousser : « Il faut, selon moi, être toujours très pratique et concret, ne pas rêver les yeux ouverts, se fixer des objectifs discrets, atteignables et y penser en tenant compte de toutes les conditions qui permettent de les réaliser ; il faut donc avoir une conscience parfaite de ses limites, si l'on veut les repousser et les approfondir. Tout cela me semble si évident et si banal que j'ai presque l'air de te faire un sermon de curé de campagne[8]. » En se pensant scientifique, les historiens rêvent les yeux ouverts, c’est toujours mieux qu’avec les yeux fermés, mais c’est tout de même insuffisant. Toute histoire est anachronique car, comme tout le monde, je suis moderne, donc je pense moderne, avec un cerveau moderne qui évalue des évènements qui ne le sont pas. L’anachronisme n’est pas une bavure de l’histoire, il lui est consubstantiel. C’est sa principale limite, celle-là même dont il convient d’avoir conscience pour la repousser. Ainsi toute histoire est une lutte contre l’anachronisme au moyen de l’anachronisme.

Les statues et les monuments ne sont pas seulement des symboles qui rendent un hommage au passé, ils sont aussi les résultats des rapports de force d’un présent en perpétuel mouvement, car en termes d’histoire comme de mémoire, c’est le présent qui a une incidence sur le passé et non l’inverse. Il n’y a donc rien de surprenant, rien d’inédit ni de choquant à ce que changent les perceptions que nous avons des statues d’un général Lee ou d’un Gallieni. En 1891, la statue de Marat du parc Montsouris, sculptée par Baffier, causa un tel scandale qu’elle fut mise au dépôt avant d’être ressortie en 1906 et replacée aux Buttes-Chaumont[9].

Héros et martyrs sont des personnages construits par le présent, des personnages et non des personnes. Si nous les avions connus, peut-être aurions-nous été déçus par la banalité qu’ils partagent avec nous, une banalité du mal, du bien et pour tout dire une banalité de la banalité. C’est le présent qui décide de qui est exceptionnel ou de qui ne l’est pas. Le présent est le tamis du passé, dont la forme et la taille des mailles changent en permanence.

Julien COHEN-LACASSAGNE

[1] Décision de démonter la statue du Général Lee à Richmond (Virginie, Etats-Unis), statue de l’esclavagiste Edward Colston démontée et jetée dans la rivière Avon à Bristol (Angleterre), campagne pour retirer la statue de Colbert devant l’Assemblée Nationale en France, statue du général Gallieni recouverte d’un voile noire à Paris, statue de Victor Schoelcher abattue à la Martinique, dégradation de monuments à la mémoire de Léopold II en Belgique, etc.

[2] Jacques Rancière, Les Temps modernes. Art, temps, politique, La Fabrique, 2018, p. 15.

[3] Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, 1945, volume 2, chapitre 25.

[4] C à vous du 12 juin 2020, France 5.

[5] Augustin Thierry, Dix Ans d’études historiques, 1835, cité par Shlomo Sand in Crépuscule de l’histoire, Flammarion, octobre 2015.

[6] Yishaï Sarid, Le Monstre de la mémoire, Actes-Sud, février 2020, coll. Lettres Hébraïques, traduit par Laurence Sendrowicz.

[7] Paul Valéry, Regards sur le monde actuels, 1931.

[8] « Bisogna, secondo me, essere sempre molto pratici e concreti, non sognare a occhi aperti, porsi dei fini discreti, raggiungibili e pensarci con tutte le condizioni che solo li fanno realizzare ; bisogna quindi avere una perfetta coscienza dei propri limiti, se pur si vuole allargarli e approfondirli. Tutto ciò mi pare così ovvio e banale che quasi mi pare di farti un predicozzo da parroco di villagio. », Antonio Gramsci, Lettera a Tania (Tatiana), Casa Penale di Turi, 10 marzo 1930, Nel Tempo della lotta e lettere (1926-1937), Il saggiatore – Maestri del’ 900, aprile 2013.

[9] June Hargore, Les statues de Paris, in Les lieux de mémoire, T. II, Quarto-Gallimard, 1997, p. 1855.

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