Exception française ?

Il est devenu courant de présenter la laïcité comme une exception française, une conception que ne comprendraient pas les autres nations et qui, conséquemment, ferait de la France une nation exceptionnelle. Si l’on dépasse un instant le narcissisme national, il est évident que les étrangers ne sont pas nuls au point de ne rien comprendre à la laïcité.

Benjamin Rabier, Chantecler, 1910 © Benjamin Rabier Benjamin Rabier, Chantecler, 1910 © Benjamin Rabier

Quis custodiet ipsos custodes ? 

Mais qui donc gardera ces gardiens ?

Juvénal

 

Il est devenu courant de présenter la laïcité comme une exception française, une conception que ne comprendraient pas les autres nations et qui, conséquemment, ferait de la France une nation exceptionnelle. Si l’on dépasse un instant le narcissisme national, il est évident que les étrangers ne sont pas nuls au point de ne rien comprendre à la laïcité. En dénonçant les dérives d’une laïcité dévoyée, peut-être même la comprennent-ils mieux que beaucoup d’entre nous. C’est ce qui transparait dans plusieurs excellentes analyses réalisées par des auteurs et des journalistes américains, tels que Joan W. Scott[1] ou Steven Erlanger[2].

 

La loi de 1905 : Une exception … en France

A bien des égards, l’exception française est moins la laïcité que l’obsession de la laïcité, une obsession qui conduit à réduire toute crise en conflit culturel et religieux et en antagonisme de valeurs. S’il est vrai que la loi de 1905 est une exception, elle est moins une exception française qu’une exception … en France. Comme l’a remarquablement montré Isabelle Agier-Cabanes[3], le père de la laïcité en France était anglais : « L’idée que seule une séparation stricte entre l’Etat et les religions est à même de garantir une authentique liberté religieuse a été formulée par Locke dans sa Lettre sur la tolérance (1686). »« Locke - écrit Isabelle Agier-Cabanes - conçoit que l’on puisse être intolérant en théologie tout en étant tolérant en politique. »

Ainsi, la laïcité - celle de 1905 - est aussi fille du libéralisme anglais et il n’y a aucune raison de rougir de cet emprunt. Tout comme la séparation des pouvoirs est une heureuse inspiration que Montesquieu a légué à la démocratie américaine, c’est un heureux héritage que celui que nous a légué la tradition libérale britannique.

Il faut cesser de prétendre que nous ne devons rien à ce que nous appelons en France le monde « anglo-saxon », qui n’a en outre aucune réalité car l’Anglo-saxonnie n’existe pas. Il faut cesser de fantasmer sur son prétendu « communautarisme ». Il faut cesser de traiter les traditions politiques britanniques et américaines comme des repoussoirs, en niant les apports qu’elles ont produits jusqu’à nous. Rappelons-nous avec François Héran que nous devons la liberté d’expression à la Virginia Bill of Rights de 1776[4] et non à une construction républicaine hexagonale. L’histoire française n’est pas isolée sur elle-même comme un coq repu et satisfait reclus dans son poulailler.

Références mexicaines

L’historien et sociologue Jean Baubérot[5] fit remarquer qu’une législation séparant Eglises et Etat avait été établie dès 1861 au Mexique, accentuée en 1874. Préparant la loi de 1905, le rapport parlementaire rédigé par Aristide Briand citait les lois de séparations mexicaines comme des références : « Le Mexique possède ainsi la législation laïque la plus complète qui ait été mise en vigueur jusqu’à ce jour. Il est délivré depuis trente ans de la question cléricale et a pu se vouer entièrement à son développement économique : il connait la paix religieuse. », concluait Briand. Entretenant la mythologie d’une laïcité « exception française », l’Assemblée Nationale a édité en 2005 un fac-similé de ce même « Rapport Briand » amputé du chapitre sur les « législations étrangères » qui l’avait inspiré[6].

L’Etat divinisé

Assurant la liberté de conscience et garantissant le libre exercice des cultes, la loi de 1905 est une exception juridiquement et politiquement libérale dans un modèle français qui ne l’est pas toujours. Pour autant, et malgré la loi de 1905, contrairement à ce que suppose une autre mythologie nationale, sur le temps long de l’histoire contemporaine, c’est-à-dire postrévolutionnaire, l’Etat en France ne s’est jamais vraiment séparé de l’Eglise. Il s’est plus certainement substitué à l’Eglise, créant ainsi une forme nouvelle de religiosité ancienne, religion d’Etat mais surtout religion de l’Etat, exclusive et jalouse comme peut l’être tout autre monothéisme.

C’est au fond ce qui a autorisé un glissement si facile de la laïcité vers une forme de religion séculière, et c’est sans doute aujourd’hui cela l’exception française. De ce glissement vers un monothéisme gallo-centré ayant divinisé l’Etat témoigne l’usage absurde mais devenu presque courant aujourd’hui d’un langage typiquement religieux introduit dans le champ politique et institutionnelle, fût-il laïque : l’école, l’Assemblée Nationale, des conseils régionaux ou des commissions parlementaires sont encore régulièrement qualifiées de « sacrés », voire de « sanctuaires » ou de « temples » que viendrait souiller la moindre jeune-femme coiffée d’un foulard ou, en l’espèce, quiconque exprimerait une foi musulmane perçue comme une hérésie antinationale.

La liberté n'a besoin pour se défendre que de sa liberté

A dire vrai, la loi de 1905 n’est pas la seule qui soit d’inspiration libérale. Comme l’écrit Jean Baubérot, « La loi de 1905 est la dernière des grandes lois politiquement libérales de la IIIe République. La série commence en juillet 1881, avec la loi sur la liberté de la presse (…) »[7]. Des figures françaises éminemment républicaines ont défendu ces exceptions libérales. Parmi elles, Georges Clémenceau défendit la loi de 1881 sur la liberté de la presse mais aussi le droit à l’outrage y compris lorsqu’il était porté contre la République[8] : « (…) la liberté – proclamait-il alors - loin d’être un danger, est la condition même de l’exercice de la souveraineté populaire, qui n’a que faire de la protection précaire que vous lui offrez et qui n’a besoin, pour se défendre, que de sa liberté. (…) Que voulez-vous protéger, en effet, et qui voulez-vous que nous protégions ? La République ? Je ne veux pas plus que vous la livrer sans défense aux attaques de ses ennemis, mais je prétends que la véritable manière de la mettre en mesure de se défendre avec succès contre les attaques de ses ennemis, c’est de lui permettre de les affronter face à face, avec part égale de champ et de soleil (…)[9] ». Même Jules Ferry, au cours du vote des lois scolaires de 1881-1882, défendit certes le caractère obligatoire de l’instruction - et non de la scolarisation - mais aussi la liberté de son exercice.

Or, au lieu d’être perçus comme des modèles susceptibles d’être étendus, ces exceptions libérales qui ont garanti des droits démocratiques élémentaires depuis le XIXème siècle, font aujourd’hui l’objet de grave remise en cause. Notons que les lois sur la liberté de la presse, les lois scolaires et celle de 1905 furent précédées par de scrupuleuses observations afin de savoir comment les législations d’autres Etats avaient été formulées. Autrement dit, les républicains d’alors avaient su ne pas totalement s’enfermer dans un chauvinisme gallican.

Julien Cohen-Lacassagne

 

[1] Joan W. Scott, La politique du voile, éd. Amsterdam 2017 et La religion de la laïcité, éd. Climats 2018.

[2] Ancien correspondant du New-York Times à Paris.

[3] Isabelle Agier-Cabanes, « La laïcité, exception libérale dans le modèle français », in Cosmopolitiques n° 16, 16 novembre 2007, pp. 133-143.

[4] François Héran, Lettres aux professeurs d’histoire-géographie, La vie des idées, Collège de France, 30 octobre 2020.

[5] Jean Baubérot, « La représentation de la laïcité comme ‘‘exception française’’ », in Cosmopolitiques n°16, novembre 2007, pp. 119-133 et La laïcité falsifiée, éd. La Découverte, 2012, 2014.

[6] Jean Baubérot, Cosmopolitiques n°16, op. cit.

[7] Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, op. cit., p. 51.

[8] Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, op. cit.

[9] Georges Clémenceau, « Discours prononcé à la Chambre. Réponse à M. Marcou », in La Justice, mercredi 16 février 1881.

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