Le rapport Obin 2021, entre bureaucratisation et anti-intellectualisme

Le 14 juin dernier, l’Inspecteur Général en retraite Jean-Pierre Obin remettait un rapport au ministre de l’Education nationale. Ce court texte intitulé « La formation des personnels de l’Education nationale à la laïcité et aux valeurs de la République » condense bon nombre de poncifs sur l’enseignement en France et apporte une réponse on ne peut plus bureaucratique aux problèmes qu’il soulève.

« Si les laïcistes gagnent en mai prochain, je pourrais vous dire que j'ai perdu cette bataille, mais je pense qu'elle n'est pas perdue parce qu'au fond, ce n'est pas la laïcité dont les gens parlent ce faisant, ils parlent de leur rapport à l'islam. »

Emmanuel Macron, entretien à Mediapart, 20 novembre 2016.

Pink Floyd, The Wall © Alan Parker, 1982 Pink Floyd, The Wall © Alan Parker, 1982

LE 14 JUIN DERNIER, l’Inspecteur Général en retraite Jean-Pierre Obin remettait un rapport au ministre de l’Education nationale. Ce court texte intitulé La formation des personnels de l’Education nationale à la laïcité et aux valeurs de la République condense bon nombre de poncifs sur l’enseignement en France et apporte une réponse on ne peut plus bureaucratique aux problèmes qu’il soulève. Ce sont là moins d’une vingtaine de pages faites d’un bric à brac idéologique puisé dans une tradition rétrograde sommaire, sorte de vade me cum à mi-chemin entre discours décliniste et appel au redressement national. Mais c’est avant tout la possibilité d’enseigner librement et avec esprit critique qui est mise en péril par ce texte passablement alambiqué.

Le choc des civilisations applicable aux cours de récréation.

Jean-Pierre Obin n’en est pas à son coup d’essai. Il avait rédigé en 2004 un premier rapport : Les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Sa notoriété s’est accentuée avec la parution aux édition Hermann en septembre 2020 d’un livre au titre racoleur : Comment on a laissé l'islamisme pénétrer l'école, porté par la vague éditoriale pour le moins malsaine qui a vu de multiples publications - fort médiocres -  ressasser ad nauseam le thème de l’invasion islamiste en France.

Dans son livre, tout comme dans ses rapports, Jean-Pierre Obin aborde des questions aussi importantes que celle des tensions en milieu scolaire et celle de la laïcité. Sa lecture de thèmes aussi sérieux ne dépasse toutefois pas le registre culturaliste, jusqu’à l’obsession, n’y voyant qu’une version du choc des civilisations applicable aux cours de récréation. Manifestement peu familiarisé au concept de laïcité tel qu’il est établi de manière pratique dans le texte de la loi de 1905, Jean-Pierre Obin préfère sans grande originalité lui substituer une forme de ciblage des musulmans, ou supposés tels, plus ou moins fondamentalistes « radicalisés » ou susceptibles de le devenir.

Jean-Pierre Obin s’est forgé une chronologie toute personnelle de la genèse de la « radicalisation » en France, la faisant remonter à la guerre du Golfe de 1991. Il le dit au micro d’André Bercoff sur la très droitière station Sud-Radio, rapportant que des élèves se situaient alors « en rupture avec leurs ainés. Ils expriment ouvertement leur solidarité (…) avec Saddam Hussein, leur hostilité à l’armée française et à la coalition et ils n’hésitent pas à prendre la parole, à écrire, à tagger les murs pour exprimer cette solidarité. »[1]

Outre le fait que Saddam Hussein ne représentait nullement une tendance islamiste, Jean-Pierre Obin semble oublier que bon nombre de lycéens et d’étudiants de sa propre génération ont jadis exprimé leur solidarité avec le Vietnam d’Hô-Chi-Minh ou avec la Chine de Mao Zedong sans pour autant avoir été transformés en dangereux fondamentalistes. Il en est qui dirigent jusqu’à nos jours d’honorables institutions. Jean-Pierre Obin ne s’embarrasse pas de telles subtilités dès lors qu’il s’agit de désigner des jeunes gens coupables de « s’exprimer ouvertement ».

Version plus convenue de la thèse conspirationniste de l’intrusion islamo-gauchiste dans les universités, les lycées, les collèges, les écoles, les villes et les campagnes, le nouveau rapport Obin n'en emploie pas moins volontiers une rhétorique martiale inopportune dans ce type d’exercice qui exige sang-froid et volonté d’apaisement. Assez vite, le ton est donné : « Dans le long combat qui les oppose depuis plus d’un siècle aux adversaires de la laïcité, les républicains viennent peut-être de perdre une bataille auprès de la jeunesse. »[2]

Par comparaison, le texte de la loi de 1905 prenait soin de ne jamais verser dans l’usage d’un champ sémantique belliqueux. Non sans démagogie et bien que ce fût sur un ton badin, Jean-Pierre Obin s’était déjà essayé à quelques coups de menton, s’appropriant le terme de « lâcheté » afin de désigner des « hauts-fonctionnaires » de l’Education nationale. Ainsi, sur France-Inter, après que Bruno Duvic lui a demandé :

  • « Comment expliquez-vous cette lâcheté de la part des hauts-fonctionnaires ?

Jean-Pierre Obin répondit :

  • Alors, lâcheté parfois, pas toujours, je crois qu’il y a une culture dans l’Education nationale qui est une culture du secret. »[3]

Un hermétisme bien commode dès lors qu’il autorise ceux qui « osent » prendre la parole à user d’outrances.

Jean-Pierre Obin peut, le cas échéant, s’essayer au sophisme : « Il y a chez nous – écrit-il - comme un fond de culpabilité masochiste à aborder parfois la plus belle part de la République – ses idéaux – par ses aspects négatifs – les manquements à ces idéaux – en oubliant au passage que l’idée même de combat contre ces manquements n’est possible que parce que ces idéaux sont d’abord connus, compris et partagés. »[4]

Après ce trait de moralisme qui n'est pas sans évoquer un lieu commun digne de Bouvard et Pécuchet, il faut a minima se poser quelques questions : Qu’est-ce donc que ce « chez nous » ? Sur quelle réalité tangible se fonde Jean-Pierre Obin pour évaluer un degré de masochisme ? En quoi ce présumé masochisme est-il davantage présent « chez nous » que chez « les autres » ? Nous n’en saurons rien.

En revanche, nous apprendrons qu’« aborder » les « manquements » aux idéaux républicains est au fond plus grave que ne le sont ces manquements eux-mêmes. Pour autant, si ces manquements aux idéaux sont abordés, c’est parce qu’ils sont connus, compris et partagés, ce qui - ergo - nous affecterait d’une « culpabilité masochiste » … Le sophisme rejoindrait ici l'aporie. Le cortège des sigles et autres appareillages techniques rendent la lecture du texte d’autant plus pénible que s’y adjoignent des commentaires à l’emporte-pièce à l’encontre de professeurs ou de formateurs volontiers soupçonnés de naïveté, d’incompétence voire de complaisance.

Des universitaires et des professeurs comme « facteurs de risques ».

Le point central du texte se cristallise sur les « dérives » qui affligeraient l’Education nationale, exigeant ainsi de nettoyer les écuries d’Augias. Jean-Pierre Obin liste deux « points de vigilance » qui sont autant de « facteurs de risque ». Le premier est l’université, ou plutôt l’autonomie universitaire. Car plus on exige de l’université qu’elle soit autonome financièrement, plus on exige qu’elle ne le soit plus du tout intellectuellement :

« Premier point de vigilance, l’autonomie universitaire (…) les dérives idéologiques que l’on connaît et qui affectent certains départements universitaires de sciences humaines ont pénétré quelques instituts, comme le montrent certaines pratiques et certains projets de maquette. En guise de formation à la laïcité, on inflige parfois aux étudiants des cours ou des mémoires portant sur la ‘‘déconstruction’’ du discours officiel sur la laïcité, prétendant mettre à jour le ‘‘racisme systémique’’ d’un Etat ‘‘post-colonial’’ et ‘‘islamophobe’’ »[5]

Sont ainsi mis à l’index des universitaires – non identifiés - coupables d’avoir introduit des démarches telles que la « déconstruction » ou des concepts tels que le « racisme systémique », le « post-colonialisme » et l’« islamophobie », traduisez : des hérésies « islamo-gauchistes » auxquelles il faut probablement ajouter les apports de Bourdieu, voire de Foucault ou de Deleuze.

Qu’est-ce qui autorise Jean-Pierre Obin à désigner ces méthodes et ces concepts – employés partout dans le monde, jusqu’au sein des Nations-Unies - comme des dérives ? Quelle est sa légitimité et quelle est sa compétence pour en juger ? Sur quels savoirs s’appuie-t-il afin d’étayer ces allégations ? Sur rien. Le cadre qui est le sien n’est pas non plus celui du droit, toutes ces démarches ne relèvent ni du délit ni de la délinquance. Son seul cadre est celui d’un contrôle idéologique arbitraire.

Nul n’est obligé d’adhérer aux thèses et aux écoles vaguement désignées par Jean-Pierre Obin. Celles-ci ne représentent d’ailleurs pas un ensemble homogène. S’il avait poussé la curiosité plus avant, il aurait pu constater que les études post-coloniales rassemblent des personnalités et des points de vue très différents. Il aurait pu envisager que la mise en relief d’un racisme systémique permet sans doute de prolonger la lutte contre le racisme au-delà de la posture morale. Jean-Pierre Obin a tout à fait le droit d’être en désaccord avec ces champs de recherches et avec ce vocabulaire, mais rien ne l’autorise à se muer en imprécateur en les signalant comme autant de facteurs de risque, contre lesquels, conséquemment, des mesures coercitives sont attendues. Le champ ouvert ici est celui de la proscription des libertés intellectuelles.

Passons à présent au « second facteur de risque » : « Second facteur de risque, le corporatisme enseignant. Il prend dans notre pays, du moins dans le second degré, la forme d’un fort sentiment d’identité collective ancré dans l’enseignement d’une « discipline » : on est historien ou mathématicien avant d’être enseignant de collège ou de lycée. (…) La formation initiale et le recrutement de nos professeurs du Secondaire ont été, depuis les grandes réformes du Consulat et de l’Empire jusqu’aux années 2000 exclusivement disciplinaires, et ce n’est que depuis quelques années, et après de nombreuses tentatives avortées, que les concours se sont ouverts à la didactique et entr’ouverts à la pédagogie des matières enseignées. »[6]

Jean-Pierre Obin a sa propre définition du « corporatisme enseignant », le confondant tout bonnement avec le professionnalisme des professeurs. Car, de fait, les professeurs sont avant tout des professionnels de leur discipline et c’est de cette spécificité qu’ils tiennent à la fois leur autorité et leur savoir-faire. Les professeurs ne sont pas une armée d’exécutants aux ordres, ce sont des cadres intellectuels et des concepteurs de leurs matières et ce sont des spécialistes.

Ainsi, explicitement, les deux « facteurs de risque » qui pèsent sur l’école seraient selon Jean-Pierre Obin, les universitaires et les professeurs.

C’est bien là ce qui marque ce rapport : un anti-intellectualisme joint à la perspective d’une bureaucratisation de l’enseignement. Aussi l’impudence est-elle atteinte lorsque Jean-Pierre Obin croit bon de s’appuyer sur une citation non sourcée d’Hannah Arendt, par ailleurs nébuleuse hors de tout contexte : « Comme si le menuisier, explique Hannah Arendt, oubliait que seuls ses actes particuliers lors de la fabrication d’une table sont accomplis sur le mode du ‘‘afin que’’, mais que toute sa vie de menuisier est régie par quelque chose de tout à fait différent, à savoir une idée plus vaste ‘‘pour laquelle’’ principalement il est devenu menuisier. »[7] 

Mais ne soyons pas injuste, Jean-Pierre Obin vient de recevoir l’enthousiaste soutien d’un éminent praticien en matière de superficialité, Bernard-Henri Lévy, qui s’est empressé de lui proposer ses services : « Ces mille formateurs que vous avez en projet sont tellement importants. Ces mille nouveaux hussards noirs, le quatrième pilier de la République, qui devraient, si j’ai bien compris, aller expliquer les bases, les principes et les effets de la laïcité. Et par parenthèses, je ne sais pas comment vous allez procéder, mais moi, si je peux, personnellement, à titre personnel, contribuer à cet effort, moi je veux bien être un des mille pendant quelques heures de mon année prochaine, je suis volontaire, pour ce que vous voudrez, ce sera mon service civique de l’année scolaire prochaine, si vous en avez besoin. »[8]

Comme tout cela serait risible si nous n’étions pas dans un contexte de graves tensions où le principe de laïcité tel qu’il est établi dans la loi de 1905, à savoir la garantie de la libre expression des convictions, se voit falsifié, inversé et mué en une idéologie d’Etat jalouse et exclusive. « La quête de sens qui, implacablement, dissout et fond à chaque fois les doctrines et les règles acceptées, peut à tout moment se retourner contre elle-même, si l’on peut dire, et produire un renversement des vieilles valeurs, qui sont alors proclamées ‘‘nouvelles valeurs.’’ », nous a en effet appris Hannah Arendt dans une belle conférence de 1971 à la New School for Social Research[9].

[1] Le face-à-face, entretien avec André Bercoff, Sud-Radio, 14 septembre 2020.

[2] J.P. Obin, La formation des personnels de l’Education nationale à la laïcité et aux valeurs de la République, p. 4.

[3] Entretien avec Bruno Duvic, France-Inter, 23 septembre 2020.

[4] Ibid, J.P. Obin, p. 4.

[5] Ibid, J.P. Obin, p. 12.

[6] Ibid, J.P. Obin, p. 13.

[7] Ibid, J.P. Obin, p. 14.

[8] Ça vous regarde, émission animée par Myriam Encaoua, LCP, 18 juin 2021.

[9] Hannah Arendt, Thinking and Moral Considerations: A Lecture, texte original paru en 1971 dans la revue Social Research. Trad. Française : Considérations morales, Rivages poche, Petite bibliothèque, Paris, 1996, p. 63.

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