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Julien Cueille

Psychanalyste, auteur de "Je Comprends rien", pourquoi les ados résistent aux apprentissages (2024), de La Classe à l'épreuve du distanciel, 2021, de Mangas, sagas, séries...2022

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Billet de blog 10 janvier 2026

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La GenZ : un syndrome de glissement ?

Le syndrome de glissement, c’est ainsi que l’on appelle pudiquement les patients en fin de vie qui se laissent partir. N'est-ce pas quelque chose de similaire qui est en train de se produire avec la GenZ ? Ultime dépositaire d’un système éducatif voué à disparaître, elle a choisi de s’effacer elle-même.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Lors des dernières rencontres parents-professeur(e)s, une mère d’élève semble surprise que je ne donne pas de livres de philosophie à lire aux élèves. Des livres ?! Nous nous contentons de textes courts, déjà hermétiques à une grande partie. La plupart des parents (ou non-parents) ne soupçonnent pas le moins du monde que l’école, en l’occurrence le lycée d’aujourd’hui, là où j’exerce du moins, n’a que très peu de points communs avec ce qu’ils ou elles ont connu jadis. Et il n’est pas question ici de baisse de niveau, mais de tout autre chose.

Un mouvement écologiste, aujourd’hui semble-t-il auto-dissous1, après avoir échoué dans ses projets de soutien à une transition énergétique, s’était nommé « dernière rénovation » : conscient d’être la dernière génération à pouvoir agir pour réduire l’impact du dérèglement climatique. C’est de quelque chose de similaire qu’il s’agit avec ce qu’on a pris l’habitude de nommer la GenZ : ultime dépositaire d’un système éducatif voué à disparaître, elle a choisi de s’effacer elle-même. Le syndrome de glissement, c’est ainsi que l’on appelle pudiquement les patients en fin de vie qui se laissent partir.

Le glissement attentionnel

D’abord, le bruit perpétuel : comme me dit une collègue, « l’époque de la concentration, de l’attention en classe, c’est terminé ». Propos réactionnaire ? Apparemment, mais il ne faut y voir aucun jugement de valeur, de la part de cette professeure très humble, en aucune façon méprisante. Simplement, c’est un fait difficilement contestable (les enquêtes Pisa, entre autres, objectivent la mauvaise ambiance de travail en classe dans le système scolaire français, où un élève sur deux se dit gênés par le « bruit » et le « désordre »2). Il faut tenter de le comprendre.

Or nous le faisons à l’aide de cadres de pensée hérités d’une autre époque : « bavardage », « dispersion », voire « dissipation » (comme on disait il y a cinquante ans), aimable et excusable distraction « potache » qui nous renvoie à nos années de jeunesse, que nous regardons dans le rétroviseur, ce miroir déformant, avec autant de nostalgie que de complaisance. Il faut bien que jeunesse se passe, on n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. Voire : aujourd’hui l’insouciance est de façade, mais il ne faut pas gratter beaucoup pour que l’anxiété, immense, éclate au grand jour.

Et aussi, nous tentons de comprendre ce phénomène en utilisant, par la force des choses, des catégories mentales préformatées, issues de la recherche, mais dont la banalisation n’est pas toujours synonyme de pertinence. Pour les courants dominants de la recherche en sciences humaines (si ce terme a encore un sens), c’est-à-dire en gros le neuro-cognitivisme, les élèves sont des individus dotés de compétences stratégiques (plus ou moins affûtées), qui cherchent, comme chacun-e de nous, à maximiser leur intérêt ou, au moins, à agir selon leurs préférences, si possible selon le projet que le système éducatif les aura aidés à construire. Schéma de pensée tout à fait valide, du moins pour quelques privilégiés de certains établissements d’élite, ou peut-être de zones gentrifiées très calmes. Mais la stratégie peine à traverser le périphérique.

A défaut, selon les instances officielles, on entre dans le champ de la pathologie, ou plutôt du handicap : si l’élève n’y parvient pas, c’est qu’il relève d’un trouble neurodéveloppemental, comme c’est le cas en moyenne pour un élève sur six d’après le Conseil Scientifique de l’Education nationale.

Qu’en est-il de ces difficultés de concentration, désormais tellement massives qu’il faut compter, dans une heure de cours, sur à peine plus d’une trentaine (en 4e-3e, voire Seconde, et dans beaucoup de séries technologiques) ou d’une quarantaine de minutes (dans les autres classes) d’activité effective, et parfois au prix d’une guerre épuisante ? Certes, le petit jeu pour faire tourner le-la prof en bourrique ne date pas d’aujourd’hui… Sauf qu’à ce jeu le « potache » est la première victime, avec des dégâts considérables. Et qu’il n’y a pas toujours de seconde chance, sur Parcoursup en tout cas (plus de la moitié des candidats y reviendront en effet l’année suivante, avec des chances très amoindries d’obtenir satisfaction).

L’auto-dissolution

L’attitude de concentration et d’investissement cognitif, motivationnel et émotionnel dans les tâches est évidemment variable suivant les élèves, mais aussi suivant les circonstances, les heures de cours (les fameux « biorythmes »), voire les périodes de l’année (chaque enseignant sait par exemple qu’à partir de janvier la plupart des élèves de Terminale, dont les échéances se rapprochent, deviennent progressivement et paradoxalement moins réceptifs aux apprentissages). On se rassure, en haut lieu, en pensant qu’il suffirait d’« adapter » les rythmes, voire d’entreprendre une énième « réforme » (!), ou des actions de « formation »… ou encore une campagne de com ? Mais personne ou presque ne suspecte une grosse part des élèves d’être devenus, sinon inenseignables, en tout cas largement étrangers aux vues que les générations antérieures peuvent avoir sur leur éducation.

Or ce qui est réellement stupéfiant, c’est de constater que les « enjeux motivationnels » censés guider les élèves dans leurs « choix stratégiques », pour reprendre la terminologie convenue, et leurs modèles supposés rationnels de décision, sont bien loin de fonctionner. Pour être plus concret, dans une situation d’évaluation par exemple, où les élèves jouent une partie (certes infime) de leur avenir, alors même qu’ils ont à leur disposition les moyens d’obtenir de bons résultats (méthode explicite : situation d’évaluation planifiée, sur un exercice déjà effectué, avec des ressources disponibles, en changeant simplement les valeurs : il suffit pour réussir de suivre littéralement la consigne et de restituer le contenu), un grand nombre, parfois plus des deux tiers, vont obtenir des résultats décevants parce qu’ils n’ont pas suivi le protocole. Pourquoi le feraient-ils d’ailleurs ? A quoi bon ?

Ou encore : un certain nombre non négligeable d’élèves qui savent qu’un devoir non rendu risque de faire chuter leur moyenne vont quand même prendre la décision, très peu rationnelle, de ne pas le rendre (par paresse, découragement ou bravade? ou un peu des trois ?), alors même que ce travail est tout à fait à leur portée et ne leur demanderait qu’un effort minime. Au point que le professeur est parfois obligé de relancer tel ou telle en lui disant : « tu es sûr-e ? cela ne te fait rien d’avoir zéro ? Je peux t’aider, etc » et d’insister, le plus souvent sans succès.

C’est à ce genre de signaux forts qu’on peut soupçonner des processus à l’oeuvre, qui n’ont rien à voir avec les anticipations rationnelles ou le calcul stratégique, sauf à les considérer comme leur exact envers : une volonté (sans doute pas vraiment consciente) d’auto-sabordage. Masochisme scolaire ? Ou masochisme tout court ?

Ce que veulent les élèves : penser, ou se livrer à la pensée d’un autre ?

Pourtant, une fois qu’on a réussi à déminer le terrain (c’est-à-dire à court-circuiter le plus gros des pulsions agressives envers le groupe, le prof, les autres, et parfois soi-même), ce qui demande en général plusieurs mois et pas mal de psychologie, les bons moments ne manquent pas. En général, ce sont les classes ou les personnes les plus hostiles au départ, qui se montrent les plus investies et les plus reconnaissantes : au prix d’un petit conflit nécessaire, ou de quelques frottements, l’horizon s’éclaire enfin ! Mais pour faire quoi ?

Ce qui me frappe, c’est que les élèves, au final, finissent par faire ce qu’ils veulent. Rien ou presque ne les en détourne durablement. Ils résistent, parfois de toutes leurs forces, à certaines exigences que le prof voudrait leur infliger : le rejet des cookies non essentiels ou l’utilisation de logiciels libres, la méthodologie (unanimement réclamée mais presque jamais mise en œuvre), ou encore l’utilisation du cours dans les copies de philo. On a beau se démener comme un forcené pour faire entrer dans les mœurs la nécessité d’une référence à la leçon, c’est peine perdue : seule une poignée de copies, dans les bonnes classes, daignent y consentir. Et ceci, même si l’accès au cours est autorisé : les cahiers restent ouverts sur la table, la réponse y figure presque en toutes lettres, mais pratiquement personne ne s’y réfère. Même (ou surtout) si le barême l’exige. Très souvent aussi, c’est un détail révélateur, les noms des auteurs sont écorchés, transformés, ou bien réduits (tendance fréquente confirmée par plusieurs collègues) à leur prénom : Sartre devient presque systématiquement « Sarte » ou « Jean-Paul », même (surtout) si son nom est écrit en gros au tableau.

En revanche, ils tendent, par tous les moyens, à imposer un certain type de pratiques : comme tous les dominés vraiment déterminés, ils finissent par y parvenir. Ce que les élèves aiment, c’est dire (ou écrire) ce qu’ils-elles pensent, sans trop se soucier du cours, ni même parfois du sujet : la tentation en est tellement grande que très souvent, au bac blanc, les deux tiers des copies ne répondent pas au sujet3. L’idée de se confronter avec un autre point de vue (le principe du plan dialectique thèse-antithèse…) les met mal à l’aise ou les paralyse : « je ne peux pas me mettre à la place de quelqu’un qui ne pense pas comme moi ! » Pourtant, et c’est l’option diamétralement opposée, effectuer une recherche d’informations, qui, elle, ne demande aucun avis personnel, les ravit. Il est vraiment frappant que les mêmes qui résistent avec une énergie immense à laisser entrer une bribe du cours ou la pensée d’un autre (un auteur) dans leur propre production, acceptent avec ferveur de se faire le relais totalement passif d’un discours extérieur, celui des machines, et de le restituer sans aucun recul critique. L’esprit critique, pourtant, ils n’en manquent pas ! Mais l’opération mentale qui consiste à mettre à distance ce qui est écrit leur est très difficile.

Mais par-dessus tout, ce qu’ils-elles adorent, c’est présenter un exposé ! Dès que l’on entreprend une recherche, et quelle que soit la consigne, leur travail, de fait, tend vers cela : une présentation de diapos, de préférence avec l’outil Canva, si populaire, que les non-timides vont volontiers soutenir à l’oral. Bien entendu, ces recherches sur Internet, qu’elles soient faites en classe ou à la maison, reviennent dans l’immense majorité des cas à un recopiage des résultats Google ou IA : même les meilleurs élèves y ont recours, la marque d’allégeance scolaire la plus poussée consistant à renoncer à ChatGPT et à préférer Google. Dans tous les cas, sauf de rares exceptions, les sources sont absentes, même (et surtout) si elles sont explicitement exigées. Le résultat, c’est un copié-collé, certes, mais joliment mis en forme (par le logiciel) et lu mot à mot à l’oral devant la classe, parfois avec un peu de conviction voire une parole spontanée qui s’écarte du texte. Tou-te-s ont sincèrement l’impression d’avoir travaillé, et estiment mériter une note encourageante (plus de 14-15, selon leur propre barême).

Après avoir, pendant plus de vingt ans, ferraillé pour enseigner la recherche d’informations sur Internet, en insistant très lourdement sur l’identification des sources web, avec pour objectif une prise de recul critique et une évaluation de la fiabilité des documents trouvés, j’ai fini par renoncer moi aussi, avec l’explosion de l’IA qui réduit à néant tout travail sur les sources et propose des produits clé en main. Mais j’avoue me sentir heureux devant la joie naïve de ces élèves qui présentent le fruit de leur « travail », avec la plus parfaite innocence et sans aucune espèce de culpabilité, ni même de conscience d’avoir dérogé ou triché en quoi que ce soit. Car le malentendu est bien là : si les enseignants voient un problème dans le fait de restituer un contenu opéré par la machine, ce n’est pas le cas des élèves, pour qui c’est non seulement habituel, mais légitime. Les procès en « tricherie » ou « plagiat » se heurtent à une incompréhension massive, souvent de bonne foi : les élèves mis en cause estiment avoir travaillé, puisqu’ils ont effectué la recherche et retranscrit le résultat. Pourquoi leur en vouloir au fond ?

La puissance passera par mon anéantissement

La leçon de tout cela ? C’est peut-être cette joie qu’ils-elles éprouvent à servir de relais à une institution, ou une entité extérieure dotée de puissance (Google, ChatGPT ou autres), un peu à la manière dont on est fier de porter des vêtements de marque, c’est-à-dire de payer plus cher pour servir de vecteur publicitaire, ou d’exhiber son appartenance à une entreprise cotée. Il n’est pas question de mépriser ou même de juger aliénante cette tendance (inconsciente), si profondément présente dans nos modes de vie modernes. Là encore, c’est le détail qui tue : après deux trimestres d’initiation aux environnements numériques et d’éducation dite « civique » sur les mésusages des données, leur captation pour des intérêts bien peu démocratiques, l’économie prédatrice et énergivore des réseaux, 90 % au moins des élèves font, en connaissance de cause, le choix d’accepter les cookies, d’utiliser Google plutôt que DuckDuckGo (ou même Qwant), d’avoir une adresse gmail et un compte TikTok, de ne jamais éteindre leur téléphone et de consulter en permanence l’IA… comme presque tous les adultes. De même que beaucoup d’entre eux-elles trouve « positif » le dispositif de crédit social chinois, qui repose sur une surveillance totalitaire du moindre recoin de nos vies et une évaluation infantilisante et injuste. De même que, lorsqu’on débat sur l’écologie après plusieurs séances d’explicitation des enjeux environnementaux ou climatiques, plus de 90 % (les chiffres se vérifient d’une année sur l’autre) répondent « non » à la question : « êtes-vous prêts à changer quelque chose dans votre comportement, si cela peut améliorer l’état de la planète ? ».

On peut s’en désoler ou le nier : le mythe de la « génération Greta » a la vie dure... Mais je crois qu’il faut regarder les choses autrement : plutôt que de risquer un engagement (écologiste, social, ou anti-GAFAM, ou pour une réappropriation démocratique des communs) dont les vingt dernières années n’ont fait que confirmer constamment la marginalité et l’échec, les GenZ cherchent, comme nous tou-te-s, à se rassurer : or quoi de plus rassurant que de s’en remettre corps et âme à une puissance absolue, fût-elle (ou surtout si elle est) prédatrice ? L’abandon aux mains des nouveaux maîtres du monde est la plus grande des jouissances, celle de se laisser glisser dans la disparition de soi.

1Le site existe toujours, mais les dernières nouvelles datent de fin 2023.

2https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/12/05/pisa-un-eleve-francais-sur-deux-se-plaint-du-bruit-et-du-desordre-en-cours_6203981_3224.html

3Je le développe plus précisément dans Je comprends rien, Eres, 2024.

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