Julien Cueille
Enseignant en philosophie, auteur du Symptôme complotiste, 2020, de La Classe à l'épreuve du distanciel, 2021
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Billet de blog 27 nov. 2021

Au secours ! le distanciel revient…

Le spectre du distanciel hante l'Europe... Mais en a-t-on dressé le bilan ? Les voix des « experts » (en technologies numériques, plutôt qu'en pédagogie) continuent de se faire bruyamment entendre, peut-être pour couvrir la parole des enseignant-e-s... et des élèves.

Julien Cueille
Enseignant en philosophie, auteur du Symptôme complotiste, 2020, de La Classe à l'épreuve du distanciel, 2021
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Récemment, le journal Le Monde a publié, inséré au milieu des pages du journal comme un article parmi d’autres, un encart publicitaire en double page vantant les « outils numériques » qui, grâce à la « maturité de toute la chaîne technologique », « occupent désormais une place incontournable dans les cursus académiques »[1]. Les solutions aux problèmes pédagogiques sont, on le sait, nécessairement technologiques. La Fondation Lenovo, qui semble être à l‘origine de ce publireportage, ne fait pas dans la dentelle : « cette petite révolution » (pourquoi tant de modestie ?) porte « les plus belles promesses », et promet un parcours « sans friction et sans frustration aux apprenants ». Tous les mots-clés sont cochés : « intégration » et « engagement », « lutte contre la fracture numérique », « expérience unifiée », et bien sûr l’ « émotion » est au rendez-vous. L’interview d’un universitaire, spécialiste des technologies immersives pédagogiques (surtout avec du matériel Lenovo semble-t-il) achève de conférer une caution académique à ce virage science-fictionnel : « tout va très vite ».

Effectivement. Les confinements successifs, et les expériences d’enseignement hybride pendant la plus grande partie de l’année scolaire écoulée, ont en effet donné entière satisfaction, aux élèves comme aux profs et aux parents. Du moins c’est ce qu’on a pu lire, dans de nombreux titres de presse, depuis dix-huit mois : les « experts », en tout cas ceux que l’on a entendus, sont en effet à peu près unanimes.

Les experts

Florilège : « Rejeter le numérique par principe n’a pas de sens » écrit dans Les Echos la fondatrice d’Educapital, « premier fonds d’investissement européen dédié au secteur de l’éducation et de la formation innovante » (Un fonds au lancement duquel a participé le Ministère de l’Education Nationale), et ancienne responsable de Disneyland Paris et de PepsiCo. Dans Le Monde (encore), une enseignante déclare « avec enthousiasme » que la tablette permet aux élèves d’agrandir ou réduire les images proposées... (c’est évidemment un progrès notable). Là encore, un encart latéral au sein de l’article annonce la tenue d’un « Forum international du numérique pour l’éducation » dont le journal Le Monde est partenaire. L’Obs, de son côté, explique que « dans la classe de Supermaître » (sic), « le numérique rime avec autonomie et personnalisation », c’est-à-dire pour les enseignants les plus résilients, « un bon quart » à peu près, selon un expert, qui pointe du doigt les trois autres quarts : « certains s’y sont finalement mis tant bien que mal » tandis que d’autres « ont décroché ». Peut mieux faire. Le vocabulaire que l’on retrouve est immuable : « potentiel du travail à distance », « enseignants ressources », « être en phase avec son époque », « agilité ».

Au fait, de quelle expertise s’agit-il ? Rarement d’une expertise pédagogique : on a plus entendu de patrons de start-up que d’enseignant-e-s, tant il est clair que ces dernier-e-s manquent de « formation », formule pudique pour dire qu’ils-elles sont en fait complètement largué-e-s face à des évolutions qui vont « très vite ». Les experts, eux, savent que « grâce à des facial trackers, nous pouvons reproduire toutes les mimiques du visage » et que « des systèmes haptiques permettent de se toucher à distance ». Pourquoi faudrait-il que de vrai-e-s profs continuent à faire cours à de vrai-e-s élèves puisqu’on peut simuler tout cela en réalité virtuelle ?

Selon le Ministère de l’Education, « hors crise sanitaire, le numérique a vocation à s'inscrire dans la pratique habituelle de la classe »[2]. Mais il doit pour cela triompher d’obstacles puissants : le « conservatisme », à savoir « une forme de réticence culturelle sur ce sujet », car « on a surtout besoin d’innovation », selon deux responsables éducation de l’OCDE [3].

Ce qui est étrange, c’est que les recherches en sciences de l’éducation, comme par exemple les travaux de Marie Duru-Bellat[4] ou de Nathalie Mons[5], sont loin d’être aussi enthousiastes sur les effets bénéfiques du numérique éducatif, contrairement aux envolées lyriques de certain-e-s universitaires spécialisé-e-s dans l’ « innovation » ou la « simulation virtuelle ». André Tricot, avec Franck Amadieu, avait déjà, voici quelques années, proposé une démystification des croyances parfois irrationnelles au sujet de la révolution numérique, que les auteurs qualifiaient de « mythes », en les confrontant aux données réelles de la recherche[6]. Même le rapport Pisa 2015, émanant de l’OCDE, par ailleurs tout à fait favorable au numérique, assénait, assez abruptement, que « plus on est exposé aux écrans et moins on comprend les textes écrits »[7].

Et si on demandait leur avis aux profs ?

Quant aux enseignant-e-s… ah oui, au fait ? On ne pourrait pas leur demander leur avis ? L’enquête que j’ai menée de 2020 à 2021 auprès d’une soixantaine d’enseignant-e-s de toutes disciplines vient certainement confirmer les pires craintes des entrepreneurs EdTechs sur leur indécrottable réticence au grand remplacement par la classe virtuelle. Non que les enseignant-e-s, dans leur très grande majorité, soient des attardé-e-s de la souris : presque tou-te-s celles et ceux que j’ai interrogé-e-s utilisent bien entendu depuis fort longtemps une batterie conséquente d’outils informatiques, et connaissent bien leurs avantages. En revanche, ils-elles se montrent plutôt sceptiques sur les bénéfices de la classe en distanciel, sous ses différentes formes.

Concernant le tout-distanciel (l’expérience apocalyptique du premier confinement), le rejet est massif. Mais, et c’est la surprise de cette étude, sur les 59 personnes interrogées, seules 3 ont une perception franchement positive de l’enseignement « hybride » (une partie de la classe en présence, l’autre à distance) ; un peu moins d’un sur quatre en ont une vision nuancée ; tou-te-s les autres portent un jugement très négatif, souvent teinté d’une vraie colère. Avec de nombreux arguments à la clé, pas tous « conservateurs ».

Loin d'être technophobes par principe, c'est à partir des effets sur le terrain qu'ils-elles ont abouti à ces conclusions. L'expérience du distanciel aura permis un formidable test à l’échelle nationale (voire internationale), tel que les sciences de l’éducation n’auraient jamais pu le rêver : elle aura permis de mieux prendre conscience, et de comprendre, tout ce qui, dans la classe "réelle" et ses interactions, n'est pas substituable. 

D'abord, le cadre de la classe, cet espace-temps qui suspend, ou tente de suspendre, pour un moment, les sollicitations permanentes et agressives du quotidien... et notamment l'omniprésence, pas toujours épanouissante, des écrans. Qui permet aussi d'échapper à la sphère familiale et tout ce qu'elle représente pour un ado. La classe, ses rituels, sa mémoire, son devenir; son espace sécurisant. Les gestes, les regards (aiguisés par la pratique du métier), le travail sur les affects, le rôle du groupe bien entendu, la construction d'un collectif d'apprentissage, l'"ajustement" permanent aux aléas de la classe; mais aussi, et surtout, le lien, si délicat, si fragile, avec des adolescent-e-s en construction qui nécessitent la présence solide, non "virtuelle", d'un adulte à l'écoute. Comme le dit une enseignante de lycée professionnel : « c’est une relation d’humain à humain, avec la personnalité qui nous anime ; c’est le moteur qui suscite l’intérêt, le tient en haleine, ouvre quelque chose dans son cerveau… parce qu’il sait qu’il va se passer un truc". Pas juste une notification sur un téléphone.

Et si on demandait leur avis aux élèves ?

Et les élèves ? Là aussi le choc est total : chez les « millenials » censé-e-s être drogués à la tablette et aux vidéos, seul-e-s 15% ont une vision positive du premier confinement sur le plan scolaire, et cette proportion a tendance à diminuer à mesure que l’on s’installe dans un fonctionnement « hybride » systématique. Même celles et ceux qui ont un avis plutôt mitigé reconnaissent souvent qu’ils-elles comprennent moins bien les cours et ont beaucoup de mal à se motiver… sans parler de tous les aspects relationnels et de la sociabilité.

Chaque année, en classe, des élèves découvrent, à tâtons, la parole, s'approprient leur parole, parlent d'elles-eux, à demi-mot parfois; se trompent, hésitent, se taisent ou se lancent. Quant à la possibilité, en cours de philo par exemple, de mener des débats, de découvrir la pensée de l'autre et de s'y frotter, d'aborder des sujets brûlants (les fameuses "questions socialement vives", de la religion au complotisme en passant par les discriminations), de travailler en interdisciplinarité, le distanciel la réduit à pas grand chose. Avec quel-le-s élèves va-t-on encadrer un débat sur Zoom, laisser des tensions se formuler puis se résoudre, découvrir les joies et les difficultés de la controverse ? Comme beaucoup le confient: "on est seul devant l'ordi".

Tout le travail d’accompagnement de l’élève, les postures professionnelles complexes qui passent par une présence incarnée et des interactions, non réductibles à des chats et des MOOC, mais aussi tous les repères symboliques, structurants pour le psychisme et déterminants pour l'apprentissage, que représente le cadre de la classe ont volé en éclat… mais qu’importe ? Les investissements publics dans le numérique éducatif s’élèveraient à plus de 2,3 milliards sur 5 ans[8]. Selon Marie-Christine Levet, « on estime que le marché de l’EdTech » (dont les investissements ont plus que doublé dans le monde en 2020) « a gagné de 5 à 10 ans pendant la crise » (sanitaire) ; « il pèsera plus de 500 milliards d’euros en 2025 »[9]

Et « Jules », le petit robot répétiteur déjà en place dans de nombreux collèges, permet, selon les sites institutionnels, d’ « augmenter la « valeur ajoutée » des séances ».

[1] Le Monde du 9 novembre2021.

[2] CORBIER, Marie-Christine (2020), « Blanquer prépare l’école aux cours à distance », Les Echos, 24 septembre 2020

[3] TREMBLAY, Karine, CHARBONNIER, Eric, entretien avec G. Le Guellec, site nouvelobs.com, 28 septembre 2020. Ceci confirme les propos de la Commission Européenne.

[4] DURU-BELLAT, art. cit.

[5] « Déverser des tablettes et des ordinateurs dans les établissements sans se questionner sur leur utilisation n’est plus possible » (MONS,  Nathalie (2020) « Il faut en finir avec le vieux modèle de la salle informatique », entretien avec G. Le Guellec, L’Obs, 4 novembre 2020).

[6] Par exemple : « On est plus motivé quand on apprend avec le numérique » ; « Le numérique favorise l’autonomie des apprenants » ; « Le numérique permet un apprentissage plus actif » ; « Le numérique permet de s’adapter aux besoins particuliers des apprenants »… AMADIEU Franck, TRICOT André (2014), Apprendre avec le numérique.  Mythes et réalités, Paris, Retz.

[7] OCDE (2015), “Pisa 2015, Résultats à la loupe”, oecd.org/pisa/pisa-2015-results-in-focus-FR.pdf.

[8] Selon la Cour des Comptes dans un rapport de 2019.

[9] LEVET, Marie-Christine (2021)  « l’Ecole doit passer à l’ère numérique », Les Echos, 19 février 2021

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